Pourquoi tant de cryptobourses existent (et continueront d'exister)

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Jean-Jacques Quisquater et Charles Cuvelliez.
Jean-Jacques Quisquater et Charles Cuvelliez. (Crédits : DR)
IDEE. La réduction de l'offre de bitcoins ne signe pas la fin des cryptomonnaies. Au contraire, la multiplication à travers le monde des cryptobourses malgré le problème de la sécurité des transactions montre que le secteur est en train de s'ancrer durablement dans le monde de la finance. Par Jean-Jacques Quisquater (Université de Louvain, École polytechnique de Louvain, MIT) et Charles Cuvelliez (Université de Bruxelles, École Polytechnique de Bruxelles).

Le bitcoin va connaitre son "halving" : tous les 4 ans, les mineurs qui participent à la validation des transactions ne recevront plus que 6,45 bitcoins par bloc de 100 minés avec succès au lieu des 12,5 bitcoins jusqu'à présent. C'est la troisième fois que cet évènement prévu par l'algorithme du bitcoin arrive. Cela réduit d'autant d'avoir des bitcoins ex nihilo. De plus en plus, acheter des bitcoins contre des dollars, euros devient la seule manière d'en acquérir. Pour ce faire, il faut se rendre sur des bourses qui les échangent, les cryptobourses. Il y en a des centaines et elles sont le talon d'Achille des bitcoins et autres crypto-monnaies : les piratages, vols ou crash des bitcoins ont émaillé la jeune histoire des cryptomonnaies. Alors, pourquoi n'y a-t-il pas de nettoyage ?

Aucune régulation ou à peine

On estime à 50 millions le nombre de personnes actives dans les cryptomonnaies. C'est beaucoup. Plus étonnant, 22% des investisseurs institutionnels aux Etats-Unis ont une partie de leur actifs investis ou dépendant des cryptomonnaies. Il y a 7.000 cryptomonnaies en circulation et aucune régulation ou à peine. C'est cette absence qui permet à n'importe qui de fonder sa plateforme d'échange ou bourse aux cryptomonnaies. Ces plateformes ne profitent pas des protections des bourses « réelles » soumises à supervision : pas de protection contre les manipulations de marchés, pas de poursuites des délits d'initiés et pas de prévention des défauts de contreparties qui ne veulent /peuvent pas honorer leurs engagements. Il y aurait 400 plateformes d'échange de cryptomonnaies et ce nombre grossit.

Elles sont apparues, comme le rappelle Oxera qui leur consacre une étude, dès 2010 car acquérir des bitcoins n'était pas une sinécure : il fallait miner (c'est-à-dire prêter son ordinateur au jeu de validation des transactions en bitcoin avec l'espoir d'en gagner un) ou, sur des forums, trouver un vendeur de bitcoin qu'il fallait ensuite payer avec PayPal ou un autre moyen d'échanger des dollars, euro ou yen contre des bitcoins. Ces bitcoins aboutissaient ensuite dans un porte-monnaie électronique dans son PC. Une plateforme d'échange héberge ces porte-monnaie de bitcoin ou autre cryptomonnaie ainsi que les clés privées/publiques qui les sécurisent. Elles permettent de procéder à la vente/achat de cryptomonnaie et à leur transfert immédiat entre porte-monnaie. Ces plateformes, si elles ne sont pas bien protégées, mettent en danger les avoirs de ceux qui y ont mis leur crypto-économies. Sur les 400 qui existent aujourd'hui, qui peut dire qu'elles sont toutes sûres ? Ces plateformes sont centralisées et donc une cible facile pour des attaques même si quelques-unes sont décentralisées, moins faciles à viser.

3 avantages-clés

Pour Oxera, leur nombre élevé se justifie par trois propriétés fondamentales : leur capacité à acheter et vendre des cryptomonnaies de toutes sortes et pas uniquement des bitcoins, la fixation du taux de change de ces cryptomonnaies entre elles et avec des devises du vrai monde, et, enfin, le dépôt des cryptomonnaies dans des portemonnaies électroniques gérés par ces plateformes. Pourtant, plus une plate-forme a des utilisateurs, plus efficace elle est : elle est plus liquide car on est sûr qu'à n'importe quel prix proposé par un acheteur, il y aura bien un vendeur, ce qui permet aux échanges d'avoir lieu. Il n'y a rien de pire que de mettre en vente quelque chose et puis, il ne passe rien. Avoir un compte sur une plateforme de cryptomonnaie est gratuit : il n'est pas rare pour les initiés d'avoir un compte en bitcoins sur plusieurs plateformes. Ces plateformes offrent plusieurs cryptomonnaies différentes : c'est une autre motivation pour y rester, analyse Oxera, même si elle est petite. Leur spécialisation compense.

Ceci dit, rappelle Oxera, les 5 plus grandes plateformes de cryptomonnaies comptent pour la moitié de toutes les transactions. La sécurité des plateformes est une autre angoisse des utilisateurs. En 2019, 164 millions euros en cryptomonnaies ont ainsi été perdus ou volés via les plateformes. Cela peut motiver à ne pas tester une autre plateforme et à empêcher une consolidation du secteur. Certaines plateformes conservent une partie des revenus perçus sur les transactions comme garantie auprès de leurs clients en cas de hack ou de vol

Pas de consolidation des plateformes en vue

Pour Oxera, on n'est pas près de voir une consolidation du marché des plateformes : la barrière à l'entrée est petite. Tout le monde peut tenter l'aventure d'en créer une. Il y aura toujours des plateformes qui se spécialiseront dans des cryptomonnaies peu connues, qui viennent de naitre, à vocation sociale... Pouvoir échanger des cryptomonnaies contre d'autres cryptomonnaies a du succès dans les pays où la monnaie connait des problèmes : les clients évitent ainsi de devoir changer ces monnaies dévaluées contre des dollars ou des euros avant d'acheter des bitcoins.

La question est désormais l'impact du Covid-19. La crise de 2008 avait fait sortir les bitcoins de l'anonymat. La crise du Covid-19 n'a pas épargné les valorisations du bitcoin et autres cryptomonnaies. On n'entend plus parler du libra qui a voulu porter les cryptomonnaies au même rang que les monnaies du monde réel et Google ne s'y risque pas puisqu'à l'instar de Apple, Amazon, il va proposer une carte de crédit pour compléter son service de paiement Google Pay en restant bien loin de ce crypto-monde.

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Pour en savoir plus :

The rise of the cryptoexchange giants: what next for trading cryptocurrencies? Anna den Boer, Luke Pickering, Oxera Avril 2020

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Commentaires
a écrit le 13/05/2020 à 14:11 :
La base des monnaies virtuelles est bien naturelle puisque notre argent d'état n'existe pas car n'étant plus adossé par défaut sur un stock d'or, vendu (bradé puisque depuis sa valeur a été multipliée par 4) il y a quelques années.
a écrit le 13/05/2020 à 13:23 :
Il n'y a pas si longtemps, la création de monnaie était la prérogative des états. Toutes contrefaçons, création de monnaie d'initiative privée, ou autres étaient passibles de sanctions pénales et de prison, au 19e siècle dans certains pays c'était même la peine de mort.
Il est très surprenant que ces mêmes états et les banques centrales, aient laissé les bitcoins, Libra de Facebook (au début), etherium et autres monnaies virtuelles, incompréhensibles pour le commun des mortels, se développer et générer autant de richesse privée. Sauf à ce que ce soit une partie d'un plan plus general, comme par exemple la mise en oeuvre d'une stratégie du chaos, où cela ferait sens.
Réponse de le 17/05/2020 à 3:25 :
A mon avis tu es bloquer au moyen age, avec une connaissance des crypto monnaie inconnue de ta génération, bitcoin et indépendant des états et complètement décentralisé et mondial en gros c'est = à du peer to peer de la monnaie version 2.0 conçu pour etre resistant à la censure donc strictement impossible à bloquer et complètement anonyme si on s'y connais les market échange son éparpillé sur les 4 coins de la planète, alors toi le grand rêveur tu fera aucune loi pour interdire puisque c'est décentralisé donc insaisissable .
Ps: bitcoin a 11 ans existance.
a écrit le 13/05/2020 à 12:10 :
Avez vous remarquer comme la monnaie est plus virtuelle au fur et a mesure que la distance s’accroît? Un simple troc avec mon voisin et l'intermédiaire disparaît!
a écrit le 13/05/2020 à 12:04 :
Personne ne doute que l'intelligence est un don très mal repartie au point de faire une information "concrète" sur du virtuel!
a écrit le 13/05/2020 à 10:07 :
Surtout que vu la stratégie économique de notre consortium européen financier qui à force de donner les euros aux mégas riches pour qu'ils les planquent dans les paradis fiscaux européens, d'ici peu cette monnaie ne servira plus à rien obligeant les consommateurs européens à se tourner vers le dollars pour le liquide, que ce même consortium assoiffé de fric veut supprimer, et vers la libra pour les transactions numériques.

Deux outils qui nous ouvrent en grand les bras et qui devraient tomber pile poil quand la dictature financière européenne se refermera totalement sur nous. Bref encore une fois nous sommes dépendants des américains pour nous sortir de l'occupation, financière cette fois. L'avantage de leur pathologique cupidité et donc stupidité c'est qu'elle semble accélérer le déclin malgré le fait qu'ils possèdent tout, en fait c'était notre principal espoir de les voir tomber.

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