Projet de fusion UniCredit-Commerzbank : un modèle pour l'intégration bancaire européenne ?
Anastasios Dosis et Radu Vranceanu

Photo d'illustration
Dado Ruvic
Anastasios Dosis et Radu Vranceanu

Photo d'illustration
Dado Ruvic
De nombreux marchés restent fragmentés, notamment les télécommunications, l'énergie, les transports ferroviaires, etc. Parmi eux, le marché des capitaux illustre bien les paradoxes de la construction européenne.
Si, par la taille de leurs actifs, plusieurs banques européennes se rapprochent des géants américains (JP Morgan Chase et Bank of America, avec plus de 3 trillions d'actifs), ce qui surprend, c'est que leur zone d'activité principale se limite le plus souvent au territoire national. Lorsqu'elles sont engagées dans des activités bancaires traditionnelles hors de leurs frontières nationales, il s'agit généralement de filiales dans des économies émergentes ou en périphérie de l'UE (Europe de l'Est).
Si l'on peut acheter sans restriction un lave-linge italien ou une voiture allemande en France, ouvrir un compte bancaire chez Santander à Madrid est impossible pour un résident français, tout comme il lui serait presque impossible d'obtenir un prêt hypothécaire. Le marché bancaire unique est souhaité par tous, mais n'existe pas.
La fragmentation du marché bancaire européen est souvent mise en avant comme un frein majeur au financement de l'innovation et de l'investissement. C'est d'ailleurs l'une des pistes d'amélioration mentionnées dans le rapport de Mario Draghi sur la compétitivité de l'Europe. Toutefois, dans ce rapport, Mario Draghi reste évasif quant à la manière de conduire l'intégration du marché des capitaux.
Christine Lagarde, dans son rôle de Présidente de la BCE, et donc responsable de la stabilité financière de la zone euro, estime que l'intégration doit passer par la création de banques pan-européennes, résultant de fusions entre des banques appartenant à deux ou plusieurs pays membres de l'UE. Fin septembre, devant une commission parlementaire européenne, elle a affirmé que : "Les fusions transfrontalières présentent de nombreux avantages lorsqu'elles donnent naissance à des établissements plus grands, plus agiles, plus vastes et plus solides".
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Le timing de son intervention n'est pas anodin. L'italien UniCredit, deuxième banque d'Italie avec un actif de 785 milliards d'euros (en 2023), cherche à acquérir Commerzbank, troisième banque commerciale allemande, avec un actif de 502 milliards d'euros (en 2023). En termes de personnel, Unicredit a un effectif presque deux fois supérieur à celui de Commerzbank, avec 78 000 employés contre 42 000 pour la banque allemande. Pour entamer des négociations avec les actionnaires de Commerzbank, UniCredit a franchi une étape importante en acquérant 21 % du capital de la banque.
La surprise est venue du gouvernement allemand le 23 septembre, lorsque Olaf Scholz a déclaré que son gouvernement n'était pas disposé à autoriser cette fusion, sans trop en préciser la raison.
L'analyse économique peut-elle éclairer ce débat, dont Christine Lagarde et Olaf Scholz semblent être les figures symboliques ?
Plusieurs études empiriques ont cherché à évaluer l'impact d'une fusion sur la valeur de marché des parties prenantes. Des études plus anciennes n'avaient pas pu déceler de gains nets positifs. Cependant, une étude publiée par David Becher dans le Journal of Corporate Finance en 2000, basée sur des données américaines, révèle un gain important pour la cible (+22 %) et un gain net de 3 % pour la banque fusionnée. Ce gain résulte de la différence entre les bénéfices liés à la diversification des risques et aux économies d'échelle, réduits par les coûts de transaction et d'intégration. Ces coûts, déjà élevés lorsque les banques appartiennent au même pays, sont encore plus importants lorsqu'il s'agit de fusionner deux banques de pays différents.
Les normes bancaires, les systèmes de gestion des données, l'image commerciale, l'acceptabilité par le public, la gestion du personnel, et même la langue de travail sont différents. Il est possible qu'UniCredit soit confiant dans sa capacité à maîtriser ces coûts, dans la mesure où, en 2005, elle avait déjà absorbé la banque allemande HypoVereinsbank (HVB), une filiale qui affiche aujourd'hui une très bonne rentabilité, contrairement à Commerzbank, souvent critiquée pour son inefficacité productive. Encore plus provocante, une étude empirique récente (2024) menée par Jeffrey Jou, Teng Wang et Jeffery Zhang, chercheurs dans le cadre de l'assurance des dépôts aux États-Unis (FDIC), montre que les fusions bancaires augmentent la fragilité de l'entité combinée, surtout lorsqu'il s'agit de grandes banques. En effet, ces banques se montrent plus confiantes dans la garantie implicite de l'État et prennent des risques démesurés (aléa moral).
On peut également très bien comprendre les réticences d'Olaf Scholz dans le contexte spécifique de la Zone euro. Les gouvernements des pays du sud de l'Europe sont souvent critiqués pour leur gestion des finances publiques, et les obligations émises par ces États sont plus risquées que celles de l'Allemagne. Dans ce contexte, ce sont généralement les banques nationales qui sont amenées à acheter ces obligations lorsque des tensions apparaissent, phénomène de « biais domestique » observé lors de la crise de 2010-2012. Olaf Scholz peut légitimement douter de la résilience d'une banque italienne en temps de crise majeure. Il peut également se demander si une intégration bancaire nord-sud ne forcerait pas l'Allemagne à accepter des compromis et à garantir, de manière plus ou moins implicite, la dette des pays les plus dépensiers.
Ainsi, il n'est pas certain que la lutte contre la fragmentation bancaire doive passer essentiellement par des fusions transfrontalières. L'essentiel réside plutôt dans la mise en place de règles bancaires communes au sein de la zone euro, voire de l'UE. Une banque espagnole devrait pouvoir accorder un prêt à un résident français, et celui-ci devrait pouvoir détenir un compte courant dans une banque autrichienne. Ce type d'intégration est peut-être dans les mains des fintechs et néo-banques. Enfin, dans le cadre du marché unique, les États ne devraient pas avoir leur mot à dire sur les fusions entre banques appartenant à l'UE. Ce sont les conseils d'administration, et en dernier ressort les actionnaires, qui devraient se prononcer sur cet aspect de la stratégie bancaire. Cependant, cette règle ne peut s'appliquer que si les banques parviennent à rompre complètement leurs liens étroits avec les États et les dettes publiques dans leur pays d'origine.
Anastasios Dosis et Radu Vranceanu