Quel est le vrai prix du vert ?

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Marc Guyot et Radu Vranceanu.
Marc Guyot et Radu Vranceanu. (Crédits : DR)
OPINION. Sur le plan économique, la lutte contre le réchauffement climatique oblige les entreprises et les gouvernements à intégrer le coût de cette adaptation. Plusieurs approches ont déjà été initiées. Mais laquelle est la plus pertinente? Par Marc Guyot et Radu Vranceanu, professeurs à l'ESSEC.

Il y a consensus aujourd'hui pour considérer que le grand défi politique, économique et technologique à venir pour l'humanité est le changement climatique. Du côté des entreprises, la prise de conscience de l'importance du changement climatique pour la population a amené les principales firmes cotées en bourses à l'intégrer dans leur stratégie et à communiquer sur l'impact de leurs activités sur le climat et la façon avec laquelle elles allaient réduire cet impact et contribuer à l'objectif commun.

Depuis le début de l'année 2020 un certain nombre d'annonces illustrent cette évolution. Blackrock, le premier investisseur mondial avec 7.000 milliards de dollars d'actifs, a annoncé qu'il allait se débarrasser de ses actifs investis dans les entreprises productrices de charbon thermique soit une vente de 500 millions de dollars. Microsoft a annoncé qu'il retirerait de l'atmosphère plus de carbone qu'il n'en rejette dès 2030. Nestlé a annoncé qu'il réduirait d'un tiers d'ici cinq ans le nombre de gobelets en plastiques issue de l'industrie parapétrolière qu'il utilise.

Enfin Starbucks a annoncé qu'il réduirait de moitié ses émissions de carbone dès 2030 et qu'il n'aura plus de gobelet en plastique à usage unique en 2020. Ces actions sont louables mais leur impact est limité comparé à l'impact que les gouvernements pourraient avoir pour atteindre l'objectif d'une hausse des températures limitée à 2°C.

L'utilisation de modèles d'évaluation intégrée (dont le principal concepteur est le Professeur William Nordhaus, Prix Nobel d'économie en 2018) permet de représenter à la fois les mécanismes économiques - l'utilisation de l'énergie pour la production et comment la production est utilisée - et les mécanismes physiques ; comment la production génère du carbone, quel est le cycle du carbone, quelle partie est absorbée, quelle partie est accumulée dans l'atmosphère, comment l'accumulation du carbone modifie le température et le niveau des mers.

Simuler les évolutions futures

Ensuite le modèle détermine comment ces changements impactent l'économie (inondations, acidification de l'océan, diminution des productivités agricoles, etc.). Un modèle de ce type présente beaucoup de « boucles », soit des situations où A détermine B, B détermine C, et C a un impact sur A. Ces modèles permettent de simuler les évolutions futures, en utilisant des scénarios pour la croissance des populations, des revenus, de la productivité. Et le plus important est qu'ils permettent de simuler comment les politiques publiques peuvent modifier les trajectoires du PIB et du carbone, sur des horizons jusqu'à 100 ans, voire plus.

Le modèle d'évaluation intégrée, permet également d'évaluer le coût social d'une tonne de carbone supplémentaire. Une tonne de carbone supplémentaire aujourd'hui est associée a plus de consommation présente. En revanche, elle recèle des coûts cachés qui eux pèseront sur les générations futures, qui devront compenser les effets nocifs par moins de consommation. Bien évidemment, plus nous accordons de l'importance aux générations futures plus le coût social d'une tonne de carbone sera élevée et inversement. L'importance pour nous de la consommation des générations futures est modélisée par un facteur d'escompte, égal à un si le futur compte autant que le présent, ou inférieur à 1 s'il compte moins.

Il y a longtemps l'économiste A.C. Pigou (1920) avait indiqué qu'une taxe sur la pollution permettrait de corriger efficacement, par le mécanisme des prix, cette forme d'externalité négative. Appliqué au problème présent, il faudrait appliquer une taxe sur toute tonne de carbone produite. C'est le principe de la « taxe carbone ». L'alternative à la taxe carbone est la création d'un marché du droit de production de carbone associé à une réglementation limitant le montant total autorisé de droit de produire du carbone par pays. Dans un monde idéal, le prix du carbone sur ce marché serait égal à la taxe carbone et au coût social du carbone. Ainsi, marché du carbone ou taxe carbone seraient des instruments équivalents, le second présentant l'avantage d'être moins facile à manipuler par les lobbies et moins sensible aux cycles électoraux.

Quel montant pour la taxe carbone?

L'efficacité de cette politique dépend bien évidemment de la détermination du montant approprié de la taxe carbone. Si l'on fait l'hypothèse selon laquelle la consommation des générations futures compte pour nous autant que notre propre consommation, et d'une cible de limitation de l'augmentation de température à 2°C maximum, la plupart des modèle intégrés aboutissent à un coût social du carbone d'environ 500 dollars par tonne (voire plus). Il est inquiétant de constater qu'aujourd'hui les gouvernements sont très loin de ce niveau souhaitable. En 2019, sur la trentaine de pays qui ont mis en place une taxe de ce type, son montant dépassait rarement 30 dollars par tonne à l'exception notable de la Suède (129 dollars par tonne) et de la Suisse (96 dollars par tonne).

Cependant, même dans ces pays « vertueux », la taxe couvre moins de 50% des émissions de CO2, ce qui est également le cas pour la plupart de autres pays. En France, en 2019, le gouvernement a reculé face au mouvement des « gilets jaunes » et a renoncé à la hausse de la taxe carbone à 44,6 euros par tonne. Pratiquer une taxe carbone trop faible avec une couverture partielle des rejets revient à essayer d'éteindre un incendie avec une goutte d'eau.

Crainte politique

Il apparait donc à la fois une solution possible via la taxe carbone et à la fois que les gouvernements ne sont pas prêts à assumer le coût d'une action efficace pour agir sur le changement climatique via une diminution des rejets de carbone. Le problème des gouvernements vient bien sûr d'une crainte politique à l'idée d'annoncer à leurs administrés le montant du coût que la société devrait supporter aujourd'hui et la façon avec laquelle ce coût va être réparti. Que les gouvernements choisissent une taxe ou des restrictions sur les émissions, cela devrait massivement renchérir tous les biens intensifs en carbone. Le transport, le chauffage, la climatisation, mais aussi tous les biens dont la production nécessite de l'énergie devraient voir leur prix augmenter massivement et cela devrait ensuite se propager rapidement aux biens qui les utilisent comme consommation intermédiaire. Le pouvoir d'achat en serait fortement affecté.

A ce jour, en l'état actuel de la technologie, il n'y a pas de solution viable autre que taxer le carbone et accepter les fortes augmentations de coûts qui en découlent. Ce constat et cette direction ne semblent pas être sur l'agenda des gouvernements, et encore moins des électeurs. Cependant le problème du climat ne se réglera pas par une marche de plus, par un plat de légumes en plus, ou par les petits gestes du quotidien.

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Commentaires
a écrit le 28/01/2020 à 18:43 :
la taxe carbone est indispensable pour tous y compris les particuliers qui souvent ne font rien sous de faux prétextes, si tous les propriétaires utilisaient le photovoltaïque, la pome à chaleur, les voitures full hybrid., le co2 diminuerait de faç drastique mais les français ne veulent pas quitter le diesel, le fioul.
a écrit le 28/01/2020 à 11:12 :
thank you very nice website article
a écrit le 27/01/2020 à 17:57 :
sans deconner les gars!
le pollueur payeur, ca marche pour les externalites locales!
l'europe va couler son industrie automobile avec ses lois a la con, creer des gilets jaunes et faire du hitler, mais sans sauver les ours blancs, vu que les russes les chinois les americains et les indiens s'en foutent
( au passage, segolene a augmente les taxes diesel pour sauver les ours et le budget socialiste, ce qui a permis aux gens d'acheter de l'essence qui coute moins cher a l'achat et fait plus de co2; mais c'est bon pour le buget de la redistribution pour tous)............
et la on retombe sur les cours de meso economie et de theroie des jeux ' a adapter hors maths'
c'est pas un free rider que vous avez, c'est des dizaines!
et votre equilibre de nash, il va se passer, oui, euh bon, on verra plus tard, dans 30 ans, quand ca sera de toute facon difficle pour tout le monde, surtout pour les idiots qui ont mis la corde volontairement autour du cou
oui, c'est un peu comme l'islamisme, et le reveil tolerant des badinter, onfray, riss, et compagnie, ou la aussi c'est trop tard et tout le monde s'en fout; un pb faut y reflechir avant
nip in the bud sinon ca sert a rien
a écrit le 27/01/2020 à 14:15 :
La taxe carbone est une usine à gaz qu'ils ont mis en place afin de nous affirmer que c'est foutu qu'ils ne peuvent rien faire.

Tout changer semble impossible face à des propriétaires d'outils de production et de capitaux aliénés ayant bien trop longtemps stagné pour être en mesure de correctement bouger à présent ne rêvons pas. Il faut les diviser pour évoluer.

Aussi nous avons un secteur ultra polluant ultra générateur de pollutions majeurs qu'est l'agro-industrie indissociable de l'activité chimique et au final des laboratoires pharmaceutiques. L'ensemble formant un obscurantisme nauséabond et psychopathe.

Tout un pan économique totalement exterminé par son avidité et ravagé par sa pensée ultra court-termiste faisant que négligeant, exemple parmi des milliers, de développer l'aspirine qui guérirait dans 40% des cas certains cancers, seulement parce que le brevet ne rapporte plus à personne, autrement dit si demain ils inventent un médicament qui guérit tout et qui est bon marché ils ne le vendront pas car faillite assurée.

De nombreux pans de ce secteur économique sont touchés par cette cupidité d'une brutalité et d'une violence sans nom car complètement ravagés par ce ressentiment nihiliste. Mettons tous les moyens possibles pour métamorphoser ce secteur cela permettra déjà de faire un essai d'ampleur réelle et de faire énormément de bien à la planète rien que par ce moyen.

Par ailleurs et là je pense à Machiavel, en s'acharnant sans pitié sur eux nous ferons toujours plus hésiter le citoyen dans sa revanche sur les autres voyant toute la brutalité avec laquelle on s'emploierait à corriger cette activité économique aliénée. Plus ils seront déchainés contre lui et plus le citoyen plaindra les possibles autres victimes aussi puissantes soient elles.

Par contre vous ne pourrez pas vous épargner de corriger sans pitié ce secteur agro-industriel stratégiquement, ce qui tombe bien il le mérite amplement. C'est le cas à traiter parfait !
a écrit le 27/01/2020 à 13:59 :
"a renoncé à la hausse de la taxe carbone à 44,6 euros par tonne."
la TICGN sur le gaz c'est bien la taxe carbone ? (apparue le 1er avril 2014, tout doux à 1,27€ HT/MWh, n'était appliquée qu'aux professionnels, collecté par les douanes. En 2018 a atteint 40€ HT/tonne CO2, ça devait monter à 60€ en 2019 mais a été figée, on devrait arriver à 150€ à terme, pas facile de le faire d'un seul coup. On était à 8,45€ HT/MWh en 2019 (6MWh = 1 tonne CO2 environ si le gaz de ville est le méthane CH4)
Sur les carburants, on connait la taxe pure carbone ? Tout est noyé dans la TICPE, le détail en est obscur.

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