Quels défis pour le « soft power » américain sous Trump ?
Véronique Chabourine

Photo d'illustration
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Depuis le 7 novembre, Donald Trump a commencé à dévoiler les membres de son futur gouvernement. Ces premières annonces mêlant des figures du secteur privé comme Elon Musk, et des personnalités controversées, suscitent une attention particulière en raison de leur potentiel impact sur l'indépendance des institutions.
Elon Musk, figure emblématique de l'innovation technologique et président de Tesla et SpaceX, incarne à lui seul une concentration de pouvoir économique et médiatique rarement vue au sein d'une administration.
Cependant, conformément au système institutionnel américain, toutes ces nominations devront passer par l'étape cruciale de la validation du Sénat. Néanmoins, avec une majorité républicaine actuelle de 53 sièges, le processus pourrait confirmer une convergence politique et une validation rapide des candidats proposés.
La nomination d'Elon Musk au Department Of Government Efficiency (DOGE) symbolise une inflexion claire vers une gouvernance axée sur l'efficacité et les résultats. En plus de Musk, plusieurs autres nominations marquent une rupture profonde avec les pratiques institutionnelles traditionnelles.
Parmi elles, Matt Gaez au ministère de la Justice et Tulsi Gabbard à la direction du renseignement national. Des choix polarisants, critiqués pour des raisons allant de scandales personnels à des prises de position controversées. L'expérience récente de Musk avec X (anciennement Twitter) illustre cette approche : réduction drastique des effectifs et positionnement de la plateforme comme un outil d'influence stratégique controversée — Le département DOGE, inédit dans l'histoire américaine, semble viser à appliquer les principes de la lean gouvernance — une approche issue du secteur privé, favorisant l'efficacité et la simplification des processus — Musk a promis des économies de 2000 milliards de dollars sur le budget d'ici 2028, notamment en automatisant certaines fonctions publiques et en introduisant des métriques d'évaluation pour chaque département fédéral.
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Ces promesses résonnent avec la volonté de Trump d'importer des pratiques entrepreneuriales dans la sphère publique, mais elles soulèvent des questions fondamentales — quelles seront les conséquences sur la préservation des valeurs démocratiques et sur l'équité d'accès aux services publics essentiels ? — comment garantir que ces réformes ne privilégient pas les intérêts privés, notamment ceux des entreprises directement liées aux décideurs nommés ? — Cette vision entrepreneuriale s'est manifestée bien avant l'élection, notamment à travers la gestion des outils numériques. Sous la direction de Musk, les algorithmes de X ont été ajustés pour amplifier les messages favorables à Trump. Selon une enquête du Wall Street Journal, ces ajustements ont renforcé la polarisation des publications pro-Trump au détriment de celles de Kamala Harris.
En 2024, ces ajustements ont permis à Trump d'amplifier le earned media (1) déjà estimé, en 2016 à 2 milliards de dollars. En 2024, cette stratégie s'est renforcée par une combinaison d'interventions algorithmiques et de tactiques marketing bien ciblées. Contrairement à Kamala Harris, qui a reçu le soutien de célébrités, Trump a misé sur des influenceurs perçus comme authentiques et directement impliqués dans les débats politiques et sociétaux. Ces figures, déjà affinitaires avec les thèmes portés par sa campagne, ont renforcé la crédibilité et l'impact de son message. Cette différence de stratégie trouve un écho dans les recherches académiques. Une étude du professeur de sciences politiques, David J. Jackson (2), montrent que les soutiens de célébrités sont plus efficaces lorsqu'ils émanent de personnalités perçues comme alignées idéologiquement avec le candidat et authentiques à leur engagement.
Trump, dès son premier mandat, a montré une préférence pour une diplomatie fondée sur des accords bilatéraux avantageux pour les États-Unis. Les accords d'Abraham (2020), illustrent cette approche transactionnelle : chaque partie obtenant des bénéfices tangibles (coopération économique, reconnaissance mutuelle). Avec son retour au pouvoir, cette diplomatie transactionnelle (deal diplomacy) pourrait s'intensifier. Trump a déjà exprimé son intention de renégocier ou d'abandonner certains accords multilatéraux qu'il considère désavantageux pour les États-Unis, tels que ceux concernant l'OTAN ou l'OMC.
En parallèle, il prévoit de réorienter les relations internationales vers des partenariats bilatéraux axés sur des avantages mesurables et immédiats. Sa promesse de « mettre fin à la guerre en Ukraine en 24 heures » illustre cette vision. Cette approche de realpolitik (3) assumée, privilégie les rapports de force aux compromis multilatéraux. En témoignent ces actions passées, comme son retrait des Accords de Paris ou encore sa pression sur les membres de l'OTAN pour accroître leurs contributions militaires.
L'historienne Maya Kandel souligne que la diplomatie transactionnelle de Trump peut compromettre les valeurs démocratiques, en favorisant des rapports de force et des compromis avec des régimes autoritaires.
En 2024, selon l'indice de Brand Finance, les États-Unis restent la première puissance mondiale en matière de « soft power » (puissance non coercitive). Le « soft power » résulte à la fois des politiques menées par les gouvernements et de la vitalité de la société civile. Aux États-Unis, cette dernière est particulièrement puissante grâce à ses industries culturelles, ses universités et ses ONG influentes. Sous l'administration Biden, le « soft power » américain a été revitalisé, récupérant sa première place après être tombé à la 6e place sous le mandat de Trump.
Cependant un retour de Trump risque de compromettre cet équilibre appelé smart power — équilibre entre le « soft power » et le hard power (coercition militaire et économique). Comme le souligne l'experte Méghane O'Sullivan, Trump privilégie la pression économique et militaire, reléguant la diplomatie et les alliances internationales au second plan. Les États-Unis, qui occupent actuellement la première place sur les piliers International Relations et Business and Trade de l'indice de « soft power », risquent de voir ces domaines fragilisés par la politique menée par l'administration Trump.
En matière de relations internationales, cette position dominante pourrait être mise à mal, offrant ainsi une opportunité au Royaume-Uni et à l'Allemagne de renforcer leur influence sur la scène mondiale. Concernant le pilier Business and Trade, les États-Unis, traditionnellement en tête, pourraient céder leur place à la Chine et au Japon.
Pour l'Europe, cette évolution représente à la fois un défi et une opportunité. Si le « soft power » américain recule à nouveau, l'Europe avec notamment l'Allemagne et la France occupant respectivement la 5ème et 6ème place du dernier index de « soft power » pourrait gagner en influence en renforçant leurs relations internationales, en misant sur l'innovation et en engageant son engagement pour la durabilité.
L'approche transactionnelle de Trump risque de fragmenter les alliances multilatérales, plaçant les pays européens face à des négociations bilatérales asymétriques. Les États-Unis pourraient devenir un acteur isolationniste axé sur le rendement économique. Face à cette redéfinition, l'Union européenne doit continuer à renforcer son autonomie stratégique et promouvoir un multilatéralisme efficace.
L'Europe a l'opportunité de devenir un acteur global incontournable en renforçant son « soft power » grâce aux initiatives stratégiques comme le Pacte Vert, le European Chips Act et Erasmus+ qui combinent leadership technologique, diplomatie et transition écologique.
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(1) Désigne l'ensemble des retombées médiatiques, sans achat d'espace publicitaire
(2) Jackson, D.J.; Darrow, T.I.A. The Influence of Celebrity Endorsements on Young Adults' Political Opinions. Int. J. Press. 2005, 10, 80-98, https://doi.org/10.1177/1081180x05279278.
(3) Approche pragmatique de la politique fondée sur les intérêts et rapport de force
Véronique Chabourine