« Pourquoi l'avenir immédiat de la Syrie devrait se dessiner sans les Emirats arabes Unis » (Sébastien Boussois)
Sébastien Boussois

Photo d'illustration
J. Brouckaert / LT
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L'allié d'Israël dans la région, depuis la signature des accords d'Abraham en 2020, s'était mis bille en tête depuis des années en réalité de tout faire pour maintenir le régime de Bachar Al Assad, et l'aider à revenir sur la scène internationale. Déjà en 2021, le chef de la diplomatie émiratie se rendait à Damas, une première depuis 2011. En mars 2022, les Émirats déroulaient encore le tapis rouge à Bachar Al Assad. C'était sa première visite dans un pays arabe depuis le début de la guerre civile. Ce fut à nouveau le cas en grande pompe en 2023. Puis la réintégration au sein de la Ligue arabe en mai de la même année, sous la pression d'Abu Dhabi, a été un des moments forts de ce retour en grâce au sein de la « oumma ».
Pendant plus de dix ans, Abu Dhabi a allègrement contourné les sanctions américaines à l'égard du régime de Damas, irritant son partenaire américain, et tout fait pour envoyer ses hommes d'affaires dans le pays afin de signer le plus grand nombre de contrats pour le compte des Émirats. Bien sûr il ne s'agissait pas d'œuvrer à la reconstruction, il s'agissait de faire beaucoup d'argent avec les régimes habituels que Mohamed Ben Zayed cajole, les régimes autoritaires qui empêchent toute démocratisation. La dictature a un mérite : elle est stable, ce qui est la condition sine qua non pour pouvoir faire du business.
Seulement voilà : les cartes ont changé et le régime alaouite s'est effondré, suite à l'abandon de Bachar Al Assad, par ses alliés russe et iranien. Le groupe islamiste HTC, porté par Mohamed Al Jolani, n'a eu qu'à s'emparer des grandes villes du pays jusqu'à Damas pour faire fuir le dirigeant syrien. Avec la fuite de ce dernier en Russie, Abu Dhabi perd un allié important et un dominant déterminant dans sa stratégie d'emprise régionale. Cela place à nouveau les Émirats dans une situation très inconfortable comme après les attaques terroristes du Hamas en Israël le 7 octobre 2023 : en effet, alors que tous les pays arabes ont critiqué la démesure des représailles de Benjamin Netanyahou au terrible massacre de 1200 Israéliens dans le sud du pays, on a peu entendu MBZ venir en aide à ses « frères » arabes en condamnant Israël. Désormais, son soutien à Bachar Al Assad, et ses circonvolutions pour convaincre d'autres pays de réintégrer Damas dans le concert des nations passent encore plus mal depuis la chute du régime alaouite.
La place des puissances régionales, à qui influencera le plus l'avenir du pays, est déjà en jeu. Alors que la Turquie joue un rôle central pour le moment dans le jeu d'influences qui s'opère depuis l'arrivée au pouvoir de son protégé, le leader islamiste de HTC, l'Iran est le grand perdant. Désormais l'arc chiite se fissure et semble bien mal en point avec l'affaiblissement majeur du Hamas et du Hezbollah. Les Émirats sont donc les seconds grands perdants dans cette histoire : ils perdent à leur tour un allié, et n'ont pas beaucoup d'opportunités actuellement pour faire patte blanche et se présenter en sauveurs de la population syrienne. Cela dit, leur méfiance à l'égard de ce genre de groupes comme HTC n'est pas un mauvais point en soi, car nul ne peut prédire comment la situation va tourner dans les semaines à venir. Ce qui est sûr, c'est qu'au-delà de la Turquie maître du nord du pays, les chancelleries étrangères commencent à rouvrir petit à petit à Damas : l'ambassadeur de l'Union vient de regagner la capitale syrienne, USA, et le Qatar vient de réouvrir sa capitale. Habitué aux tâches ardues de médiation dans la région et au-delà, du Hamas aux Talibans, Doha sait qu'à tout moment il pourra être sollicité pour servir d'intermédiaire avec HTC, si les choses tournent mal. Et la guerre civile n'est pas à exclure, tant il est difficile encore de croire à l'opération de blanchissement en cours qu'a opéré Al Jolani pour rassurer et les Syriens et le monde entier.
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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe et géopolitique, enseignant en relations internationales à l'IHECS (Bruxelles), associé au CNAM Paris (Equipe Sécurité Défense), à l'Institut d'Etudes de Géopolitique Appliquée (IEGA Paris), au NORDIC CENTER FOR CONFLICT TRANSFORMATION (NCCT Stockholm) et à l'Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse).
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