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Résultats du premier tour : une stabilité apparente, une reconfiguration profonde

Mathias Bernard

Publié le 10 avril 2022 à 22:15 - Mis à jour le 10 avril 2022 à 22:36

macron le pen

Photo d'illustration

Reuters

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ANALYSE. La dynamique de vote utile a amplifié la restructuration du champ politique français autour de trois grands pôles : centriste, identitaire et de gauche radicale. Par Mathias Bernard, Université Clermont Auvergne (UCA)

Les résultats du premier tour des élections présidentielles de 2022 confirment, à première vue, les rapports de forces issus du précédent scrutin. Emmanuel Macron (LREM) et Marine Le Pen (RN) sont, comme en 2017, qualifiés pour le second tour - dans le même ordre qu'il y a cinq ans. Le même duel aura donc lieu au cours de deux élections présidentielles successives : cela n'est arrivé qu'une seule fois en France, avec Valéry Giscard d'Estaing (RPR) contre François Mitterrand (PS), qui a vu la victoire du premier en 1974 et du second en 1981.

Cette stabilité est en grande partie liée à la notoriété des principaux candidats, déjà présents il y a cinq ans. Ces candidats ont su fidéliser un socle électoral auquel se sont agrégés, au cours des dernières semaines, des électeurs qui ont fait prévaloir un vote utile, de préférence à un vote d'adhésion.

Des votes utiles

Emmanuel Macron progresse de plus de quatre points par rapport à 2017, alors même qu'il a, au cours de son quinquennat puis lors de sa campagne présidentielle, abandonné la position d'équilibre entre droite et gauche qui avait assuré son succès initial pour adopter un discours qui le situe clairement au centre-droit.

Cette évolution lui a aliéné une fraction de ses électeurs venus de la gauche, mais a permis d'attirer une partie plus importante des électeurs du centre et de la droite - le très faible score de la candidate LR Valérie Pécresse en témoigne.

Marine Le Pen enregistre une progression presque comparable et obtient un score jamais atteint par le FN puis le RN à une élection présidentielle. Elle aussi a bénéficié d'un vote utile et a ainsi pu largement surclasser la candidature d'Eric Zemmour qui, après avoir menacé son leadership à l'extrême droite, a finalement parachevé sa stratégie de dédiabolisation engagée il y a dix ans : en occupant le créneau de la droite identitaire, le candidat de Reconquête a permis à Marine Le Pen de davantage investir les thématiques sociales qui ont favorisé sa progression au sein de l'électorat populaire. Tout comme Marine Le Pen, Jean‑Luc Mélenchon obtient, pour sa troisième tentative depuis 2012, son meilleur score à une élection présidentielle, bénéficiant lui aussi du soutien in extremis d'un électorat de la gauche modérée soucieux avant tout d'éviter un second tour opposant Emmanuel Macron à Marine Le Pen.

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Un tripolarisation du champ politique français

Cette dynamique de vote utile, qui s'est enclenchée à peine un mois avant le scrutin, semble amplifier la restructuration du champ politique français autour de trois grands pôles, qui ont brutalement émergé au cours de l'élection de 2017.

Un pôle libéral, centriste et européen qui rassemble, à chaque élection nationale, un peu plus d'un quart des électeurs mais qui, grâce à la mécanique du scrutin majoritaire, parvient jusqu'à présent à dominer la vie politique. Un pôle populiste et identitaire, aujourd'hui dominé par Marine Le Pen et représenté par deux candidats dont le score cumulé (plus de 30 %) constitue un record historique pour l'extrême droite identitaire et populiste à une élection nationale en France : c'est donc ce pôle qui enregistre la plus forte progression au cours des cinq dernières années.

Et enfin un pôle de gauche radicale, dominé par la France insoumise, et qui, si l'on intègre les résultats des candidats communistes et trotskistes, rassemble un peu moins de 25 % des voix. Cette tripolarisation conduit à marginaliser les deux forces politiques qui, depuis les années 1970, structuraient la vie politique française.

Le déclin des partis traditionnels : un air de déjà vu

Avec moins de 2 % des voix, le Parti socialiste confirme le déclin qui, en 2017, pouvait apparaître comme simplement conjoncturel. Son évolution rappelle aujourd'hui celle du Parti radical au début de la Vᵉ République : ce parti qui avait dominé la gauche avait alors été victime de la bipolarisation du paysage politique enclenchée par De Gaulle et n'avait survécu que grâce à un important réseau d'élus, surtout présent (comme celui du PS aujourd'hui) au sud-ouest de la France.

Le déclin de la droite traditionnelle est l'un des autres faits marquants de cette élection, puisque la candidate du parti Les Républicains a divisé par quatre le score réalisé il y a cinq ans par son prédécesseur. Ce résultat prolonge l'échec enregistré par LR lors des européennes de 2019 et souligne l'étroitesse de l'espace politique désormais occupé par ce parti, coincé entre le centre-droit macronien et l'extrême droite populiste de Marine Le Pen.

Des évolutions importantes depuis 2017

Il faut donc se garder de voir dans les résultats de ce premier tour une répétition de l'élection de 2017. La stabilité apparente des rapports de forces masquent des évolutions importantes. La droitisation du paysage politique se poursuit. Elle se manifeste par l'irruption de la nouvelle droite identitaire d'Eric Zemmour, le repositionnement de l'offre politique proposée par Emmanuel Macron et la faible progression de Jean‑Luc Mélenchon, qui ne compense pas l'affaiblissement du PS.

Les populismes continuent également leur progression, autour d'un discours qui, en cinq ans et sous l'effet d'un certain nombre de mouvements sociaux (les gilets jaunes notamment), s'est radicalisé : plus que jamais, la coupure entre peuple et élite se manifeste dans les urnes. Cette progression du populisme fragilise Emmanuel Macron, dont la position est moins favorable que ce qu'elle peut laisser paraître de prime abord.

Le président sortant obtient des scores comparables à certains de ses prédécesseurs qui n'ont pas été réélus pour un second mandat : Valéry Giscard d'Estaing en 1981 (28 % des voix), Nicolas Sarkozy en 2012 (27 % des voix). Il ne peut par ailleurs capter la volonté de changement qui avait en grande partie expliqué sa victoire il y a cinq ans. La campagne de l'entre-deux-tours mettra ainsi en jeu deux projets antagonistes, deux visions de la société mais aussi une tension entre le « dégagisme », hostile au président sortant, et l'appel au barrage contre l'extrême droite, qu'ont lancé une majorité de candidats battus au premier tour.

Par Mathias Bernard, Historien, Université Clermont Auvergne (UCA).

À lire également

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La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Mathias Bernard

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