Sean Penn, un modèle de « soft power » pour pallier les plaidoyers des ONG faiblement institutionnalisées
Véronique Chabourine

Photo d'illustration
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En 2023, 9,3 millions de personnes en France, soit 14,7% de la population vivaient sous le seuil de pauvreté 一 en hausse par rapport aux 14,2% de 2022. Simultanément, l'Europe fait face à des crises majeures, notamment l'invasion russe en Ukraine, qui intensifie les besoins humanitaires et provoque des flux migratoires croissants. Les effets du changement climatique, avec des vagues de chaleur, des incendies de forêt, des inondations de plus en plus fréquentes exacerbent ces défis.
Avec la multiplication des crises en France et en Europe, le rôle des ONG est devenu plus crucial que jamais. Un rapport de la Commission européenne, souligne que les crises humanitaires sont de plus en plus complexes et prolongées, exigeant des réponses rapides et adaptées. En France, le secteur associatif, regroupant de nombreuses ONG, joue un rôle essentiel dans la société et l'économie, employant près de 1,8 million de personnes, soit environ 10% de l'emploi salarié privé, un chiffre comparable à celui des États-Unis. Cependant, en France, le plaidoyer des ONG n'est pas institutionnalisé ; il n'existe pas de cadre légal structurant leurs activités, ni d'accès systématique aux décideurs publics, ce qui limite leur influence sur les politiques publiques. Contrairement aux États-Unis, où des lois comme le Lobbying Disclosure Act encadrent les activités de plaidoyer et permettent aux ONG de jouer un rôle central dans l'élaboration des politiques, les ONG françaises doivent souvent s'appuyer sur des initiatives ad hoc et des relations individuelles. En Allemagne et en Suisse, des mécanismes légaux et des processus formels soutiennent également les efforts de plaidoyer, donnant aux ONG une voix plus forte et structurée dans les débats publics.
Cette absence de structure en France peut réduire l'efficacité des actions des ONG, malgré leur rôle crucial dans la gestion des crises croissantes. Pourtant, des recherches montrent que les ONG peuvent influencer significativement les politiques publiques sans institutionnalisation formelle. Par exemple, des études publiées dans l'International Studies Review d'Oxford montrent que grâce à des partenariats avec des organisations internationales comme l'ONU et l'OMS, les ONG améliorent la gouvernance locale en renforçant la transparence et la responsabilisation des pouvoirs publics. Ces collaborations leur permettent également d'accroître l'efficacité de leurs interventions et d'influencer directement la création de normes internationales et les politiques publiques tant au niveau local et que global
一 De plus, l'échange d'informations cruciales provenant du terrain, facilité par ces partenariats, permet aux ONG de fournir des analyses et des données précieuses aux institutions internationales. Ce partage de ressources et d'expertises, souvent rendu possible grâce à une mobilisation collaborative des ressources, renforce la crédibilité des ONG mais aussi leur capacité à mobiliser un soutien global pour leurs causes
一 En mobilisant l'opinion publique à travers des campagnes de sensibilisation, les personnalités publiques peuvent dépasser le rôle de simple porte-parole. Le professeur Andrew Cooper, avec son concept de celebrity diplomacy, démontre comment les célébrités peuvent devenir des acteurs diplomatiques influents. Sean Penn, à l'instar de figures telles qu'Angelina Jolie et Bono, incarne cette capacité à mobiliser des ressources et à influencer les politiques publiques à l'échelle mondiale. Lorsqu'une personnalité s'engage sur plusieurs fronts, comme le fait Sean Penn, l'impact est démultiplié.
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Cofondateur de l'ONG CORE (Community organized Relief Effort), il intervient directement sur le terrain, utilise sa notoriété pour sensibiliser, et s'engage activement dans des causes sociales et politiques à travers des documentaires. Depuis la création de CORE après le séisme de Haïti en 2010, Sean Penn s'est rendu à plusieurs reprises sur le terrain, y compris en Ukraine aux premières heures de l'invasion russe, travaillant aux côtés des équipes locales et internationales. En documentant son travail de manière unique, il renforce ainsi sa crédibilité et l'impact de son engagement. En 2015, il a rencontré Joaquin Guzman (El Chapo) pour un article dans Rolling Stones, visant à susciter un débat sur la guerre contre la drogue et les politiques américaines en matière de lutte contre le narcotrafic. En 2002, Sean Penn avait publié une tribune dans le média américain Washington Post interpellant le président George W. Bush sur la guerre en Irak. En 2023, il réalise le documentaire Superpower, offrant une perspective unique sur le conflit en documentant la résistance ukrainienne et les répercussions mondiales de l'invasion russe. Sean Penn incarne ainsi un modèle de soft power qui transcende le simple endorsement de causes par des célébrités.
Fondée par Sean Penn et l'humanitaire Ann Lee, CORE se distingue par son approche intégrée combinant réponse immédiate aux crises et programmes de soutien à long terme, renforçant ainsi la résilience des communautés. La spécificité de CORE réside dans sa structure organisationnelle particulièrement agile, qui repose sur des équipes locales hautement réactives et un modèle décentralisé. Cette structure permet à CORE de se distinguer par sa rapidité d'action, en déployant des ressources sur le terrain en un temps record grâce à ses partenariats avec des agences internationales et des donateurs privés. Par exemple, pendant la pandémie de COVID-19, CORE a collaboré avec l'OMS pour soutenir les efforts de vaccination. Plus récemment, en réponse à l'invasion russe en Ukraine, CORE a joué un rôle crucial en Ukraine, en se concentrant sur des interventions humanitaires d'urgence, en distribuant des kits alimentaires, en réparant des systèmes d'eau potable et en offrant des solutions de logement aux déplacés.
Sean Penn a déclaré « j'essaie d'être utile là où je peux être utile » ; une réflexion qui incarne des notions sociologiques et philosophiques d'utilité. Sociologiquement, elle reflète l'engagement social et l'action collective pour le bien commun et la cohésion sociale. Philosophiquement, elle évoque la capacité de chacun à agir de manière significative, alignant ses actions sur la responsabilité et l'impact concret. Pour les ONG, les célébrités et les citoyens, cette notion d'utilité appelle à une réflexion sur comment chacun peut contribuer, de manière ciblée et efficace, au bien-être collectif. En embrassant cette perspective, la société civile peut maximiser son impact et transformer durablement la société.
Véronique Chabourine