En évoquant l'envoi de troupes sur le sol ukrainien, ce qui, si on accepte de ne pas se payer de mots, impliquerait une entrée en guerre de la France et des autres pays occidentaux, le président de la République a fait preuve d'une insoutenable légèreté. Il a eu l'imprudence de faire cavalier seul face à une puissance nucléaire, sans s'assurer du moindre appui européen ou américain, à un moment crucial de l'invasion de l'Ukraine par la Russie. La voix de la France est aujourd'hui frappée de discrédit : pour qu'une menace soit prise au sérieux, encore faut-il qu'elle ait au moins l'air d'être sérieuse. Aussitôt désavoués par nos alliés, nous offrons à tous les ennemis de l'Occident le spectacle de la division et de l'impuissance.
Cette faute est le symptôme de l'érosion, au fil du temps, de la singularité de la fonction présidentielle. Elle avait été conçue par le général de Gaulle pour défendre, au-delà de toutes les contingences politiques, les intérêts permanents de la nation. En somme, présider la France, c'était être en toutes circonstances au rendez-vous de l'Histoire, au milieu d'un monde dur et divisé. On se souvient du jugement sévère de Raymond Aron à l'endroit d'un ancien président : « Son drame est qu'il ne sait pas que l'histoire est tragique. » La conscience du tragique s'est perdue et la fonction présidentielle s'est dénaturée.