Sur Twitter Spaces, une nouvelle forme de mobilisation politique ?
Virginie Martin et Gregorio Fuschillo

Photo d'illustration
Virginie Martin et Gregorio Fuschillo

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Les « Twitter Spaces », apparus en décembre 2020, pourraient être définis comme des salons publics auxquels tous ceux qui disposent d'un compte peuvent participer en déposant une note vocale.
Il suffit pour cela de se rendre sur le « Space » de son choix - il en existe sur une multitude de sujets -, écouter et, si on le souhaite, demander à intervenir auprès des hôtes et co-hôtes. Twitter a ouvert cette fonctionnalité audio depuis le 17 décembre pour mieux rivaliser avec d'autres plates-formes comme Facebook ou Clubhouse.
Ils s'inscrivent dans la grande nébuleuse de la participation politique à l'ère de l'agora digitale, comme les blogs et les plates-formes de participation politiques actives en France, ainsi que dans d'autres pays européens. En période de campagne électorale, ces espaces deviennent des lieux d'échange mobilisant de quelques dizaines de participants à des milliers, ce à toute heure du jour et de la nuit.
Les lieux de participation politique trouvent leur origine dans l'agora grecque. Ces « Twitter Spaces » sont des lieux de mobilisation politique dont les règles de fonctionnement, de participation et d'interaction échappent en partie à l'activité politique traditionnelle. Plus précisément, ces hétérotopies politiques émergent suivant les axes pouvoir vertical vs pouvoir horizontal ; exclusivité sociale vs inclusivité sociale.
Une première analyse ethnographique du phénomène, menée en observation participante et non-participante, dévoile comment ces spaces réarticulent les lieux traditionnels de la participation politique. Nous avons écouté des dizaines de notes vocales, et créé 3 « Twitter Spaces » spécifiques en janvier 2022 afin de recueillir les paroles des participants et saisir leurs motivations ; les citations de l'article sont toutes issues de ces échanges.
Les « Twitter Spaces » centrés sur des sujets politiques sont tout d'abord de formidables lieux d'expression ; ils sont une respiration démocratique.
Ils offrent à qui veut l'écoute, la parole, la possibilité d'élargir son territoire social et son réseau, de convaincre.
Ici, pas de casting, l'espace est libre, ces endroits jouent comme une alternative aux médias classiques.
Comme le disent certains des participants de l'un des « Spaces » que nous avons créé :
Le « Twitter Space » devient le lieu d'une expression hors les murs des institutions traditionnelles, d'une oxygénation citoyenne ; la critique du système politico-médiatique qui n'est pas sans questionner sur l'état de la démocratie y est exprimée sans cesse.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Dans la lignée des autres médias sociaux, c'est une offre de citoyenneté de plus une offre encore plus puissante car facile d'accès.
Ces espaces permettent à tous, des anonymes aux plus connus - politiques, chercheurs, intellectuels, journalistes - d'échanger, de se connaître, ou simplement d'écouter.
En d'autres termes, comme le dirait le philosophe Axel Honneth (1996), les « Twitter Spaces » facilitent la reconnaissance réciproque des uns vis-à-vis des autres, et permettent certainement de rétablir un sentiment d'équité et de justice sociale.
Lors de ce travail d'observation, il a souvent été question d'inclusion, de la rencontre avec « l'autre ». Cet autre qui peut être un « proche » - même famille politique - ou un contradicteur. Cet espace reste le lieu des altérités.
C'est d'ailleurs un lieu dans lequel les personnes souvent invisibilisées prennent la parole :
C'est un peu comme si, dans ces lieux, les hiérarchies sociales se reformaient peu à peu sur de nouvelles bases d'égalité entre tous les participants.
Le caractère autogéré via un médium aussi puissant que Twitter rend cet espace d'expression assez inclusif pour les participants.
C'est ce que nous disent une sympathisante LFI et une militante d'EELV.
L'horizontalité est aussi permise par le temps long ; les « Twitter Spaces » restent actifs 3, 6, voire 12 heures ou plus, ce qui permet à chacun de s'exprimer. Les discussions sont ouvertes et peuvent être écoutées en replay si un enregistrement a été prévu. Chacun est libre de partir, de rester, de revenir au regard de l'amplitude horaire.
Ces lieux offrent la possibilité de repérer des personnes « inspirantes, ayant une culture politique impressionnante avec des discours politiques très construits. Il y a tellement de pépites. » dit un participant.
L'horizontalité y est sociale mais aussi géographique : Londres parle à La Rochelle, qui parle à Québec. Le monde est plat ici, et il autorise la création de communautés très liquides, flexibles, comme le montre Bruno Latour. Le seul trait d'union qui unit tous est d'intérêt pour la chose publique et le débat politique.
La plate-forme digitale joue aussi dans l'acculturation politiques des participants, c'est le lieu de la diffusion et du partage de connaissance. Le tout se faisant dans une grande familiarité, une forme d'intimité.
Se crée un sentiment de proximité qui vient participer à la socialisation de chacun :
Des processus de socialisation politique qui peuvent s'opérer en milieu plutôt « like minded » soit en allant dans des sphères politiques « ennemies » :
Le politique est aussi le lieu de l'apprentissage et celui où l'on fourbit ses armes pour la vie en société.
Nous remarquons déjà que les space reflètent souvent ce que la littérature a déjà constaté sur l'intérêt que l'on porte à la politique : les femmes sont moins nombreuses - sauf sur les space EELV/Ecologie - les gens sont souvent plutôt diplômés, ce qui reflète aussi la fréquentation de Twitter en général.
Ce militantisme 2.0 se développe, mais il est de plus en plus saisi par les officiels : le 12 janvier 2022, le ministère de l'Intérieur créait un « Space » autour des métiers liés à la sécurité ; au même moment, une porte-parole de LREM proposait un « Space » sur la jeunesse.
Les leaders d'opinion, les politiques, quelques éditorialistes, quelques intellectuels peuvent y voir une nouvelle manière d'assurer leur présence. Nous serions alors là face à un retour de verticalité.
Le journal Libération a créé un « Twitter Space » pour soutenir la candidature de Christine Taubira ; les politiques y font de plus en plus campagne : Le 13 janvier Jean-Luc Mélenchon ou le 23 janvier Damien Rieu avec Eric Zemmour.
Si les gens « autorisés » s'emparent de cet outil, celui-ci risque de perdre beaucoup de son originalité et de son caractère alternatif, mais il peu gagner en attractivité et s'inviter à part entière dans la campagne.
Enfin, certains participants peuvent subir du cyberharcèlement : réception de message privés insultants, voire menaçants. Ce cyberharcèlement pourrait conduire Twitter a réguler ou tout simplement les hôtes à faire la police dans leur space.
Nous voyons ici combien ces lieux perdraient de leur intérêt si une sorte de super régulation venait à se mettre en place.
Au total, les « Twitter Spaces » participent d'une dynamique politique globale, ils ouvrent d'autres espaces démocratiques ; ils peuvent être aussi le lieu de mise en valeur d'enjeux particuliers, le lieu de découvertes de nouveaux talents, le creuset de réseaux militants, une possibilité pour les responsables politiques d'être au contact et d'échanger.
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Par Virginie Martin, Docteure sciences politiques, HDR sciences de gestion, Kedge Business School et Gregorio Fuschillo, Professeur assistant de marketing, Kedge Business School.
La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.
Virginie Martin et Gregorio Fuschillo