Ukraine: la nécessité d'une lutte contre la corruption plus lisible et méthodique
Eugène Berg

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky lors d'une conférence de presse à Kiev le 19 décembre.
Reuters
Eugène Berg

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky lors d'une conférence de presse à Kiev le 19 décembre.
Reuters
int
égration àl
'Union européenne (UE), avec laquelle l'Ukraine est officiellement entrée en n
égociations jeudi 14 décembre, en vue d'une possible adhésion. En plus de satisfaire aux exigences des chancelleries occidentales, les efforts récemment entrepris en ce sens par le président Zelensky visent
à rassurer les alliés de l'Ukraine, puisqu'ils sont de nature à offrir au pays un climat des affaires satisfaisant pour, demain, attirer les investissements étrangers indispensables à sa reconstruction. Pour autant, si le volontarisme de l'administration Zelensky, prenant parfois des formes spectaculaires, n'est plus àd
émontrer, des doutes se font jour quant aux motivations réelles de certaines salves de sanctions, et au manque de transparence présidant au ciblage de telle ou telle sociét
é.
:
l
'
opinion publique ukrainienne est consciente du probl
è
me
. La corruption figure ainsi en deuxième place des principales préoccupations des Ukrainiens,
derri
è
re l
'
invasion russe
,
et y est directement liée, puisque les manifestants brandissent ré
guli
èrement des pancartes sur lesquelles on peut lire : «
Money to the AFU
»
(
«
De l
'argent pour les forces armées ukrainiennes »
). Probl
è
me
: la confiance des Ukrainiens dans leur président pour mener à bien cette croisade est pour le moins relative. Ainsi,
m
ême si Volodymyr Zelensky n
'a jamais ét
é directement impliqué dans aucun scandale, 77 % des Ukrainiens pensent qu'il est responsable de la corruption persistante au sein du gouvernement et des administrations militaires locales, selon un sondage réalis
é par la Ilko Kucheriv Democratic Initiatives Foundation (DIF).s
'emparer du problème et rassurer son opinion publique au même titre que l
'opinion internationale, Zelensky n
'h
ésite pas à lancer de grandes manœuvres, quitte à montrer les muscles. Ainsi, en septembre dernier, plusieurs hauts dirigeants étaient-ils destitués, parmi lesquels le ministre de la DéfenseOleksy Reznikov - remaniement qui s'est poursuivi avec le limogeage de six vice-ministres. Cette série de têtes coupé
es n
'est pas la premiè
re. E
n ao
ût dernier déj
à, Zelensky annon
çait le limogeage de l'ensemble des responsables des centres d'enrôlement militaire régionaux :en tout, environ 50.
000
personnes auraient payé des pots-de-vin pour é
chapper
à la conscription. Une purge qui s'est soldée par l'ouverture de procédures judiciaires à
l
'encontre de 33 officiers de recrutement.
Citons
également l'enqu
ête diligent
ée
à grand renfort de publicité contreIhor Kolomo
ï
sky
,
l
'un des oligarques les plus puissants du pays,pour des faits de fraude et de blanchiment d'
argent. Mi-novembre enfin, Volodymyr Zelenskiy
37 groupes russes et 108 personnes, dont un ancien Premier ministre et un ancien ministre de l'Éducation. Objectif affiché : lutter contre les enlèvements d'enfants ukrainiens, emmenés en Russie et en Biélorusse, contre l'avis de leurs parents.
re n
'est épargnée, quel que soit son degré de pouvoir et d'influence au sein des institutions. Pour autant, ils ne suffisent pas à rassurer complètement les observateurs les plus avisés. La corruption a, durant des décennies, sévi au plus haut niveau de la classe politique, et quelques camouflets, même au sommet de l'État, ne suffiront pas à éradiquer un mal systémique, profondément enraciné.
Ukraine -
qui jouent un rôle central dans la définition de la liste des sanctionsen sont elles-m
ê
mes gangr
é
n
é
es
. Dans un entretien pour The Times,
Oleksiy Danilov, chef du Conseil national de s
é
curit
é
, formule lui-m
ême cet aveu d'échec : « Nous avons commis une grave erreur en 1991 en ne fermant pas le KGB, mais en changeant son nom en SBU, et les métastases du KGB sont restées [
...] Malheureusement, il faut reconnaitre que nous n'avons pas ét
é en mesure de « nettoyer » tous les systèmes de sécurité.
»L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

alit
éaggrav
ée par la récente d
écision de Zelensky d
'assimiler la corruption en temps de guerre à la trahison, renforçant le pouvoir du SBU, qui va enquêter sur les mêmes affaires que le NABU (le Bureau national anticorruption d'Ukraine). La crainte de certaines entreprises de se voir sanctionnées pour appuyer des intér
êts privés n
'est, ainsi, pas de nature àam
éliorer le climat des affaires. De fait, le risque que la lutte contre la corruption soit dévoy
ée et profite à quelques-uns au détriment de l'int
ér
êt de tous, autrement dit, qu'elle ne serve à certains dignitaires àr
égler leurs comptes ou écarter un concurrent, n'est pas à exclure. Ou comment entacher de corruption la lutte contre la corruption elle-même
...un article publi
é
par
Politico
en mai 2023
, la dirigeante de Smart Holding, l'un des plus gros conglomérats d'investissement du pays, affirmait ainsi se battre depuis des mois pour tenter de sauver son groupe d'un raid impliquant certains hauts responsables du gouvernement ukrainien. Une action qui viserait à lui faire vendre sa sociét
é à bas prix, et qui serait symptomatique, selon elle, de la façon dont la guerre est utilisée par des acteurs puissants pour s'enrichir en extorquant, pillant et affaiblissant leurs rivaux commerciaux, au mépris de l'État de droit et à grand renfort d'accusations douteuses. Quand ces sociét
és ne sont pas tout bonnement ajoutées
à la liste des entreprises sanctionnées par le Service de sécurité ukrainien (SBU) pour des raisons très vagues de sécurité nationale.doivent
ê
tre poursuivies
: citons par exemple la création d'un Bureau national anticorruption (NABU) et d'une Agence nationale pour la prévention de la corruption (NACP). Autre signal positif
:
dans la foulée du remaniement au ministère de la Défense, la Rada, le Parlement ukrainien,
a adopt
é
par 341 voix sur 450
d
é
put
és une loi rendant publiques les déclarations d'
int
é
r
êts et de patrimoines de responsables de l'É
tat.
À lire également
L
'Ukraine a obtenu 33 points sur 100 dans l'indice de perception de la corruption (IPC) pour 2022, remontant lég
èrement dans le classement par rapport àl
'ann
ée pr
éc
édente, mais restant à des niveaux très bas. Pour parachever ses efforts, il y a urgence pour le pays à mettre en place des mécanismes plus transparents de sanctions et àsyst
ématiser ses efforts, afin qu'une gén
ération de dirigeants corrompus n'en remplace pas une autre. Une nécessit
éd
'autant plus forte dans un pays à la gouvernance en partie défaillante, où la guerre agit comme un catalyseur de détournements au vu de l'augmentation massive de la commande publique et des stratégies d'évitement d'une partie de la population àl
'enrôlement. Si l
'Ukraine a obtenu un premier signal positif via l'ouverture des négociations devant aboutir àson adh
ésion àl
'UE, ce signal devra encore être confirmé àl
'unanimit
é des pays membres, quand Kiev aura rempli une série de conditions, dont la principale concerne sa lutte efficace contre la corruption. Les prochains mois seront décisifs.
Eugène Berg