Vainqueurs des élections, les conservateurs espagnols ne sont pas tirés d'affaire

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Contre toute attente, le Parti populaire espagnol (conservateurs) est arrivé en tête des élections. Mais il devra composer avec d'autres formations politiques. par Nicolas Klein, doctorant en espagnol à l'université d'Aix-Marseille

Les élections générales espagnoles du 26 juin auraient pu passer inaperçues suite aux résultats du référendum britannique qui s'était tenu trois jours auparavant. Les observateurs étaient encore captivés par les conséquences politiques et économiques du fameux Brexit.

Il faut dire que le scrutin outre-Pyrénées présentait un enjeu bien moindre dans le domaine : sur les quatre partis ou coalitions susceptibles de former un gouvernement (Parti populaire, Parti socialiste ouvrier espagnol, Unidos Podemos et Citoyens), aucun n'est eurosceptique ou europhobe. Au contraire, tous ont déclaré vouloir approfondir la fédéralisation de l'union. Pourtant, ce vote est loin d'être dénué d'intérêt - et de surprises.

 Les sondages, perdants - Mariano Rajoy, gagnant

 Depuis des semaines, les sondages avaient pris note de la formation d'une nouvelle coalition entre Podemos et la Gauche unie, Unidos Podemos. Tous prévoyaient une nette poussée pour cette alliance qui aboutirait à une reconfiguration du panorama politique. Unidos Podemos devait en effet dépasser le PSOE, devenant la force hégémonique dans le camp progressiste. Le 26 juin à 20h, les sondages à la sortie des bureaux de vote affirmaient que la coalition menée par Pablo Iglesias et Alberto Garzón l'emporterait face au parti de Pedro Sánchez, avec 90 à 95 sièges. Tout le monde se préparait au séisme. Le PP devait perdre le seuil des 120 élus à la chambre basse du Parlement et le PSOE risquait de perdre toute importance avec moins de 85 députés.

Puis le décompte officiel a débuté. Lentement mais sûrement, les prédictions étaient démenties par le suffrage des Espagnols. En fin de soirée, le constat était sans appel : avec 7,9 millions de bulletins (contre 7,2 millions en décembre 2015) et 137 députés (soit 14 de plus qu'il y a six mois), le Parti populaire de Mariano Rajoy est le grand vainqueur de ce nouveau rendez-vous électoral. Il améliore son score contre toute attente, restant au centre de la vie politique espagnole et devançant son grand rival, le PSOE, de 52 élus.

 Euphorie au PP

L'ambiance au siège du PP, rue de Gênes, était euphorique. Difficile à croire lorsque l'on sait que le parti conservateur est encore loin de la majorité absolue (176 sièges). Pourtant, il sort renforcé politiquement et moralement de ce scrutin. La formation l'emporte dans toutes les communautés autonomes sauf deux (le Pays basque et la Catalogne). Elle ravit l'Andalousie aux socialistes et récupère une partie du terrain perdu dans certaines provinces comme celle de Cadix.

Plus encore, c'est Mariano Rajoy lui-même, contesté au sein de sa formation et honni par tous les autres dirigeants politiques, qui se replace au centre du débat.

 La déception de la gauche radicale

Les grands déçus de la soirée sont les dirigeants d'Unidos Podemos, dont le visage était grave en cette fin de soirée. Et pour cause : leur espoir de sorpasso est resté vain et, à la surprise générale, ils n'ont dépassé le PSOE ni en voix, ni en siège. C'est là que réside la clef du sorpresso (jeu de mots entre le terme italien sorpasso et le terme espagnol sorpresa), comme l'appellent les médias espagnols.

Avec 71 sièges, la coalition ne fait qu'ajouter les résultats de Podemos (69 élus) et de la Gauche unie (2 députés) aux élections de décembre 2015. La dynamique qui semblait enclenchée de manière imparable s'est enrayée et les adversaires socialistes continuent d'exercer une forme d'« hégémonie » à gauche.

Maigre consolation en cette soirée électorale : la victoire en Catalogne et au Pays basque. Mais même dans ces communautés autonomes, l'ambiance n'était pas à la fête car le Parti populaire avait repris du terrain. Ainsi la liste conservatrice menée par Jorge Fernández Díaz, ministre de l'Intérieur en fonction, arrachait-elle un siège supplémentaire par rapport à 2015, en dépit d'un récent scandale.

Cette consolation est d'autant plus faible qu'il a manqué quelques points de participation à Unidos Podemos dans ses bastions (notamment la Catalogne et la Communauté de Madrid) pour vraiment s'y imposer. La communauté autonome catalane a d'ailleurs donné ce 26 juin moins de suffrages au parti de Pablo Iglesias qu'en 2015. Une alliance avec le PSOE reste possible, mais elle cumule désormais moins de sièges qu'au soir du 20 décembre 2015 (156 contre 159). Elle devrait être complétée par au moins trois partis régionalistes ou séparatistes pour aboutir à un gouvernement de gauche.

 Rue Ferraz, à Madrid, les socialistes soupiraient d'aise : avec 85 sièges, ils ne perdaient pas trop de terrain et restaient deuxièmes dans la course. N'est-ce qu'un sursis pour le parti « historique » de la gauche espagnole ? Le PSOE ne peut en effet plastronner car il enregistre son pire score depuis 1977 et abandonne presque toutes ses chances d'entrer au palais de La Moncloa.

 Les centristes ne sont plus au centre

Quant aux centristes de Citoyens, ils ne paradaient pas non plus : avec 32 sièges, ils perdent 8 élus à la chambre basse du Parlement et sont moins décisifs qu'au soir du 20 décembre 2015.

Albert Rivera a sans doute payé sa stratégie d'alliance avec les socialistes au cours des derniers mois. Il a aussi été pénalisé par une remobilisation de l'électorat du Parti populaire, qui a vu en Mariano Rajoy l'homme du « vote utile ». Le meneur de Citoyens ne pourra en tout cas plus faire de la démission du président du gouvernement en fonction la condition sine qua non de son soutien aux conservateurs : le dernier scrutin ne lui en donne plus la possibilité.

 Et maintenant ?

 Le Parti populaire a rapidement manifesté sa volonté de discuter avec tous les partis pour former un gouvernement. Les débats pourraient être longs et le chemin ne sera pas simple pour les conservateurs.

Mathématiquement, la gauche pourrait encore lui ravir la formation d'une majorité. La situation, cependant, a changé par rapport aux dernières élections générales et c'est le parti de la rue de Gênes qui a les clefs de La Moncloa jusqu'à preuve du contraire. Toute formation qui bloquerait la constitution d'un gouvernement stable et obligerait les Espagnols à retourner aux urnes en décembre le payerait sans doute très cher.

 Les grands problèmes du pays, néanmoins, ne sont pas résolus et le prochain gouvernement, quel qu'il soit, devra s'y atteler sans tarder. Chômage important, modèle de croissance à revoir, réforme nécessaire de la Constitution de 1978, modification de la loi électorale et - le plus important, peut-être - cohésion territoriale : ces défis sont immenses et l'ivresse électorale ne peut durer.

Exemple frappant de ces problématiques : la division entre Espagne « centrale » (globalement conservatrice) et Espagne « périphérique » (plus favorable à Unidos Podemos, au moins en Catalogne et au Pays basque) pose la question de la cohabitation entre Espagnols.

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