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Politique - La Tribune Bordeaux

Gilets jaunes : "Notre société a choisi de gérer la pauvreté au lieu de l'éradiquer"

Photo de Pierre Cheminade

Pierre Cheminade

Publié le 28 janvier 2019 à 10:30 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 00:01

Christian Chassériaud

Christian Chassériaud

C. Chassériaud

Le Quotidien Numérique

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Photo d'illustration de l'article
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"Les Gilets jaunes expriment le ressenti d'une grande injustice sociale et d'une grande peur de déclassement social pour eux-mêmes mais surtout pour leurs enfants et leurs petits-enfants", considère Christian Chassériaud, le vice-président du Ceser de Nouvelle-Aquitaine et membre du bureau de la Fédération régionale des acteurs de la solidarité dont il a été le président pendant 17 ans. Dans un entretien à La Tribune, il revient sur la précarité croissante d'un pan entier de notre société sur fond...

La Tribune : Quel est le profil des personnes que les organisations membres de la Fédération régionale des acteurs de la solidarité accueillent et logent au quotidien ?

Christian Chassériaud : Nous sommes présents dans les zones urbaines de la région ainsi que dans les douze départements. On accueille beaucoup de jeunes de moins de 25 ans, sans emploi ni qualification, des migrants, des femmes seules ou avec enfant mais aussi des hommes seuls, des couples et des retraités pauvres qui ont travaillé toute leur vie. La majorité de ces gens ont moins de 30 ans ou plus de 50 ans. Leur niveau de revenu se situe entre rien et le seuil de pauvreté [1015 €/mois pour une personne seule, après impôts et prestation sociales, NDLR], y compris pour les travailleurs qui sont en temps partiel subi, en CDD, sur des emplois déqualifiés et précaires. Ceux qui ne travaillent pas sont en général durablement éloignés de l'emploi et très désinsérés socialement et professionnellement.

Ces personnes que vous accompagnez ont-elles revêtu un gilet jaune ces derniers mois ?

Oui, certains. Mais la plupart ne l'ont pas fait parce qu'ils sont en situation de survie et ne sont pas en capacité de se mobiliser ni de se reconnaître dans les revendications des Gilets jaunes.

Quel est votre regard sur cette mobilisation inédite ?

Les Gilets jaunes que j'ai rencontrés à Pau, où je vis, et à Bordeaux mais aussi les retours que nous avons par nos membres expriment le ressenti d'une grande injustice sociale et d'une grande peur de déclassement social pour eux-mêmes mais surtout pour leurs enfants et leurs petits-enfants. Il y a une peur de demain. C'est un sentiment assez prégnant.

Avez-vous été surpris par ce mouvement et son ampleur ?

Oui, évidemment, nous ne sommes pas des devins et nous ne pouvions en prévoir ni la forme ni le moment. Pour autant, ce mouvement n'a étonné personne ou presque parmi les travailleurs sociaux. Ces derniers alertent depuis longtemps sur le fait qu'ils voient arriver dans leurs organisations de nouvelles personnes aux frontières de la pauvreté. Des gens qui sont au bout du rouleau et qui viennent recourir à l'aide publique et aux associations malgré eux, parce qu'ils n'ont plus le choix. C'est un phénomène latent qui croît depuis 30 ans et qui n'a jamais été enrayé. Ce sont par exemple des personnes, et donc des familles entières, qui arrivent en fin de droit au chômage et qui viennent nous voir avec un sentiment de honte sociale très violente qui s'accompagne d'un repli sur soi.

Vous évoquez un phénomène croissant depuis 30 ans. Avez-vous constaté une accélération ces dernières années ?

Le ressenti de pauvreté et de déclassement social s'est accentué depuis 4 ou 5 ans. Et ce n'est pas seulement un ressenti. Si on regarde nos propres chiffres au sein de la Fédération régionale des acteurs de la solidarité, nous avons accueilli 20.000 personnes en Nouvelle-Aquitaine en 2018 pour une ou plusieurs nuits alors que ce chiffre n'était que de 13.000 en 2012 ! Il faut bien avoir en tête que ce ne sont pas des gens pauvres ou en situation précaire, on parle là de personnes qui vivent dans la misère. Cela correspond aux données de l'Insee qui font état de 1,2 million de pauvres supplémentaires en France entre 2004 et 2016 et indiquent qu'en 2015, 787.000 Néo-Aquitains vivaient sous le seuil de pauvreté. Cette réalité est de plus en plus visible et alimente la peur de déclassement au sein des classes populaires.

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Les Gilets jaunes vous ont donc surpris mais pas étonné...

En réalité, depuis 10 ans, beaucoup de travailleurs sociaux s'étonnaient précisément de ce fatalisme, de ne pas voir d'explosion sociale ou de manifestation publique des conséquences de cette casse humaine et sociale liée à la fermeture d'entreprises et de multiples services publics dans certains territoires. On parle de casernes, tribunaux, trésoreries, hôpitaux, maternités, gares, écoles, etc.. Les institutions traditionnelles et les syndicats n'ont pas réussi à relayer ces souffrances sociales que les gouvernements successifs ont essayé de contenir avec des rustines sociales.

Il faut regarder la réalité en face. Soit on combat et on éradique la pauvreté et l'exclusion,  soit on la gère. Nous vivons dans une société qui a décidé de gérer la pauvreté, et de payer les pauvres pour qu'ils restent pauvres, plutôt que de l'éradiquer. On peut faire le parallèle avec le drame des immeubles qui se sont effondrés à Marseille en novembre dernier : c'était des logements indignes, tout le monde savait, tout le monde voyait mais personne n'a rien fait pour y remédier.

Qu'attendez-vous du Grand débat national initié par le gouvernement ?

Au sein de la Fédération régionale, nous travaillons sur ces sujets de la pauvreté pour les personnes que nous accompagnons et qui ne sont pas habituées à s'exprimer puissent le faire. Ces gens, que l'on appelle volontiers des "sans voix", ont en réalité de la voix et bien des choses à dire non seulement sur leur vie mais aussi sur les politiques publiques locales et nationales.

La seule question qu'il faut maintenant se poser, c'est comment on arrête collectivement cette fabrique à précarité sociale et à exclusion. A titre personnel, je suis plutôt optimiste. Ce mouvement des Gilets jaunes a fait naître un grand espoir social collectif au travers d'une mobilisation, de contacts et d'expressions collectives qui n'existaient pas auparavant et permettent de révéler ces situations. Les politiques doivent maintenant être au rendez-vous pour réparer ces mécanismes qui ne fonctionnent plus. Si ce gouvernement n'est pas au rendez-vous, un autre le sera parce qu'on ne peut pas rester dans l'impasse. Les institutions et les corps constitués ont été ébranlés.

La mobilisation des Gilets jaunes est particulièrement intense dans la région bordelaise avec une métropole qui cristallise les fractures territoriales. Qu'en pensez-vous ?

Il y a de la pauvreté, c'est un fait, y compris à Bordeaux Métropole. Néanmoins, la situation y est très différente que dans des zones rurales en Creuse, en Corrèze, en Dordogne, dans le Lot-et-Garonne et ailleurs. Les jeunes y sont souvent assignés à un territoire en raison de difficultés de mobilité. Cela restreint leurs choix professionnels, éducatifs, culturels, de formation. Les services publics, dont la mobilité, y ont fondu comme neige au soleil et cela a pour conséquence des choix de vie qui sont mécaniquement toujours plus contraints, y compris pour leurs enfants. Les choix et les chemins de promotion sociale sont trop souvent barrés.

Face à cette situation, on trouve une métropole bordelaise, mais aussi une agglomération Bayonne-Anglet-Biarritz, au Pays basque, très dynamiques mais qui sont devenues inaccessibles pour les classes populaires et classes moyennes sur le plan immobilier. Cela a un impact psychologique et financier qui mérite d'être abordé par une politique de développement des territoires et des services publics.

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La Fédération nationale des acteurs de la solidarité (Fnars) regroupe au niveau national 870 associations et organismes actifs dans le domaine de l'hébergement, du logement et de l'insertion sociale et de lutte contre l'exclusion. Il s'agit notamment des services d'accueil et d'orientation (SAO), du Samu social (115), des centres d'hébergement et de réinsertion sociale (CHRS), des centres d'accueil de demandeurs d'asile (Cada), etc. Après avoir présidé la fédération régionale d'Aquitaine de 1995 à 2012, Christian Chassériaud en est désormais simple membre mais aussi membre du bureau de la Fnars et, depuis 2013, élu au Ceser de Nouvelle-Aquitaine. Il en a été désigné vice-président en 2018.

Pierre Cheminade

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