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Politique - La Tribune Bordeaux

Espace, modèle social, décentralisation... les coups de griffes d'Alain Rousset

Jean-Philippe Déjean et Mikaël Lozano

Publié le 12 avril 2019 à 13:41 - Mis à jour le 12 décembre 2024 à 23:44

Alain Rousset

Alain Rousset, le 1er mars 2019, à Bordeaux

Thibaud Moritz / Agence APPA

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Dans la seconde partie de l'entretien qu'il a accordé à La Tribune, le président de la Région Nouvelle-Aquitaine se dit favorablement impressionné par le nouveau directeur général du Grand port maritime de Bordeaux. A part cela ce girondin convaincu se montre combatif. Du jacobinisme qu'il critique chez Emmanuel Macron à l'unité trop tardive du PS en vue des Européennes, Alain Rousset distribue de nombreux coups de griffes.

La Tribune : Vous avez un faible pour l'efficacité du système fédéral allemand. La France s'est pourtant décentralisée : qu'est-ce qui fonctionne mal sur ce plan dans notre pays ?

Alain Rousset : Vous avez en France trois niveaux de centralisations qui sont mortifères. Des centralisations administrative et politique, avec la plupart du temps des collectivités en position de sous-traitance. Même si elles ont parfois des compétences extrêmement importantes, elles restent à la merci de changements, chaque fois qu'il y a une alternance. Même si les choses ont progressé avec le mandat de François Hollande, on voit bien qu'aujourd'hui une des réponses au mouvement des Gilets jaunes c'est la régionalisation du pays. Emmanuel Macron avait parlé d'un pacte girondin, il faut qu'il le fasse.

Regardez, une des premières décisions du gouvernement Philippe c'est de supprimer aux Régions la compensation de l'arrêt de l'intervention des Départements en matière de développement économique. Soit un peu plus de 1 Md€, qui allait directement aux entreprises. Dans ce cadre Emmanuel Valls avait mis 450 M€ de compensation, ce que le gouvernement d'Edouard Philippe a arrêté. Pour la région Nouvelle-Aquitaine c'était 50 M€, ce qui représente entre 500 à 1.000 entreprises accompagnées. Et encore une fois nous n'accompagnons que les entreprises qui investissent, qui se développent, qui recrutent. Donc par rapport à l'objectif de redressement industriel de la France, cette décision était totalement stupide.

Créer un centre d'intelligence économique

Quelles sont les autres manifestations de la centralisation qui vous préoccupent ?

Il est significatif de voir que 80 % de l'épargne remonte à Paris. Le modèle allemand est totalement différent, avec un réseau d'entreprises de taille intermédiaire (ETI) et de fonds d'investissement, les banques régionales. C'est pourquoi moi je portais, dans la réforme de la banque publique d'investissement (Bpifrance), une volonté de régionaliser cette BPI. Et je ne vais pas citer des exemples sur lesquels on se bat tous les jours. Donc on a ces trois systèmes de centralisation, qui sont des boulets aux pieds pour l'Etat. Parce que, de cette façon, en voulant tout contrôler l'Etat ne se concentre pas sur ses fonctions régaliennes. Mais attention il ne faut pas voir dans mes propos une critique envers l'existence d'un Etat...

On a besoin d'un Etat, d'un Etat fort mais sur ses compétences. Regardez le retard de la justice : on est obligé d'habiller de modernisation la suppression d'un certain nombre de tribunaux. La justice c'est quand même ce qui reste aux concitoyens lorsqu'ils n'ont plus rien. La justice c'est la protection du faible au fort... la justice, la sécurité, les relations internationales... font partie des fonctions régaliennes de l'Etat.

Faisons un peu de science-fiction : si ce soir Edouard Philippe vous proposait un poste de ministre de l'Industrie, quelle serait votre première décision ?

Revenons à ce que je fais ici et à ce que l'on fait avec les équipes. On a anticipé, parce que l'écosystème qui a été créé autour de la batterie électrique est unique en France. Ainsi vous voyez que le rôle de la Région, c'est d'être un pont plus loin. Est-ce que je pourrais prendre ce genre de décision si j'étais ministre ? Je ne suis pas sûr. Enfin au moins ce que je mettrais en place, c'est un centre d'intelligence économique, opéré avec des experts, des ingénieurs, des politiques, des syndicats... Parce que ce que l'on constate c'est qu'au cours de ces 30 ou 40 dernières années rien n'a été anticipé. Le numérique ? Non. Le véhicule électrique ? Non. La transition énergétique et écologique ? Très peu. Je vous rappelle qu'à Bordeaux nous avons un laboratoire commun, qui s'appelle Via Inno, avec la fac d'Economie sur l'intelligence économique... avec qui Renault, Peugeot et beaucoup d'entreprises travaillent.

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Encore une fois, le métier que je fais est passionnant. Il traite des problèmes dont on parle mais aussi de la solidarité quotidienne et immédiate. Il y a quelques jours j'entendais une députée se féliciter de la création d'une allocation de 500 euros pour aider les apprentis à financer leur permis de conduire. Or on sait qu'à moins de 1.000 euros ce n'est pas efficace. Nous le savons parce que nous en avons fait l'expérience. Quand on met 500 euros ça ne marche pas, ou il y a très peu de jeunes qui suivent. N'oublions pas que nous sommes dans une période de souffrance sociale, que le mouvement des Gilets jaunes exprime. Si l'on met 1.000 euros pour l'aide au permis de conduire ça marche, parce que le reste à charge des familles est très faible. Pour le logement des jeunes nous avons aussi fait des efforts. En 2009-2010 la Région Aquitaine a construit 30 % des logements étudiants neufs de France, avec le Crous (centre régional des œuvres universitaires et scolaires) ! Parce que la principale difficulté au bon fonctionnement de l'ascenseur social, disons plutôt l'escalier social, aujourd'hui, c'est le logement.

La Région Nouvelle-Aquitaine défend l'espace


Nous avons parlé de dossiers industriels tout à l'heure et Jacques Mangon, maire de Saint-Médard-en-Jalles, en plein bassin d'emploi aérospatial, s'est exprimé, avec une certaine émotion sur l'avenir de la fusée Ariane 6, en appelant les Etats membres de l'Agence spatiale européenne à se secouer un peu sur le sujet... Comment faire en sorte qu'Ariane 6 ne soit pas un échec commercial avant même sa sortie opérationnelle ? Est-ce que l'Europe ne manque pas un peu de patriotisme ?

Il y a un problème européen. Enfin, que des pays de l'Union achètent des F35 américains, que l'on n'ait pas eu d'avion commun à Dassault et Airbus, que sur les futurs lanceurs de satellites il y ait des doutes en Allemagne sur l'utilisation d'Ariane... Le projet d'Ariane 6 est beau. Ce qui m'avait frappé, il y a dix ans, c'est que les industriels d'Ariane étaient en train de faire un Ariane 5 boosté plus, et il a fallu tout le poids de Jean-Yves Le Gall, le patron du Centre national d'études spatiales (CNES), pour changer d'orientation. Nous mettons de l'argent dans le fonds Global Space Ventures, dirigé par Hélène Huby, qui vient d'Airbus, et qui aide au financement de la R&D d'ArianeGroup. Mais en plus de cela nous avons des startups européennes qui se développent. L'idée c'est de contourner l'effet Elon Musk, pour que l'Europe garde son indépendance d'accès à l'espace. Là on est en pleine souveraineté.

Vous n'avez pas l'impression justement que ce rapport à la souveraineté des Etats devient un handicap pour l'espace européen ?

Nous sommes dans un paradoxe où le nationalisme remet en cause le progrès technologique. D'où mon idée de création d'un groupe de travail sur les technologies critiques. C'est un peu confidentiel. Avec des universitaires, des experts, des ingénieurs, de responsables d'entreprises, les Douanes, le CEA (Commissariat à l'énergie atomique) pour travailler sur ces technologies. Je suis prêt à aller jusqu'à la création de micro-usines capables de réacquérir du savoir sur les matériaux composites, l'électronique, le matériel médical. Nous devons aussi récupérer la machine-outil, qui est partie, contrairement à l'Italie, avec une question simple : comment je reconquiers ces technologies-là ? Et puis nous devons être capables d'anticiper, pour ne pas nous laisser subjuguer par les Gafa (Google, Apple, Facebook, Amazon).

Il est surprenant de voir une pépite bordelaise comme Amplitude Laser Group passer sous le contrôle d'un fonds d'investissement du Liechtenstein...

Cela démontre l'échec de Bpifrance, de son incapacité à percevoir que le laser optique ce sera l'électronique du XXIe siècle. C'est typique, la BPI se comporte comme un fonds d'investissement classique de court terme. C'est totalement le contraire de ce que l'on a voulu faire quand François Hollande est arrivé à la présidence de la République. On ne peut pas m'accuser d'absence de volontarisme et j'ose le prétendre de résultats, avec la création d'emplois industriels.

Le port de Bordeaux : une affaire de stratégie

Comment abordez-vous la question du Grand port maritime de Bordeaux ?

Le problème du port de Bordeaux c'est sa survie. Donc oui, la Région, qui a l'expérience d'un port avec celui de Bayonne, peut légitimement s'intéresser au dossier. L'avenir du port de Bordeaux sera dans le port de Bordeaux, comme à Bayonne, avec un développement industriel et des nouveaux trafics. Je consulte beaucoup pour voir quelles sont les idées des uns et des autres. Personne n'a rien à perdre, ni les entreprises ni les collectivités ni les salariés. Et le port de Bordeaux ne doit pas être mis en concurrence avec celui de La Rochelle.

Pourtant cette concurrence Bordeaux - La Rochelle n'est-elle pas déjà un fait ?

Non car ce sont deux ports très différents. On n'a jamais réussi à régler le problème du terminal du port du Verdon (sur l'Atlantique) parce qu'il y a un problème de transport entre Le Verdon et Bordeaux. C'est soit la voie ferrée soit des barges qui pourraient faire transiter les conteneurs. L'arrivée du nouveau directeur est un élément important. Moi j'ai besoin d'y voir clair car pour la Région ce n'est pas un problème simplement financier. C'est une affaire de stratégie, d'où les consultations que j'ai aujourd'hui avec les entreprises, les organisations syndicales.  La régionalisation du port de Bordeaux est naturelle, c'est là je pense une des chances du port de Bordeaux, pour peu que l'Etat soit loyal et compense les frais de dragage. Nous avons la chance je pense d'avoir un nouveau directeur, qui a une vraie vision.

Vous voulez dire que c'est la Région qui va à terme gérer le port ?

Non, ce n'est pas la Région qui va gérer directement. La question c'est : quel trafic à partir du port de Bordeaux on peut sortir de la route, sachant par exemple que les viticulteurs passent par la route.

Social : ne pas s'attaquer au leg de la Résistance


Comment voyez-vous les élections européennes pour le PS, dont vous êtes membre, avec la nomination de Raphaël Glucksmann comme tête de liste ?

Je pense que le PS n'avait pas d'autre choix que de s'ouvrir. L'option Glucksmann, il aurait fallu l'activer bien avant. Et nous on était disponible. D'une certaine manière je regrette que Macron n'ait pas pris ce qu'il avait su préempter pendant la campagne présidentielle, à savoir la social-démocratie. Macron a d'abord été élu par des électeurs de gauche déçus. Sa base c'est ça. Et je pense qu'il joue un jeu un peu dangereux pour lui-même, d'aller trop à droite. Quant au PS, ne pas essayer, dès le début, de faire une plateforme social-démocrate, ce que doit être le PS aujourd'hui, était une erreur...

Le PS doit se réconcilier avec l'entreprise, si tant est qu'il en ait besoin. Puisque dans la réalité des choses le PS a plus fait pour les entreprises - et les Frondeurs le lui ont reproché - que la droite ne le fera jamais. Le PS n'a rien dit sur la décentralisation, alors que la France proteste aujourd'hui contre une recentralisation. Rien sur la pauvreté, sur l'environnement, sur l'Europe... enfin il y avait dix pages, vingt pages à écrire et à soumettre à tous les militants, puis à l'extérieur pour dire : "voilà ce que l'on est aujourd'hui".

Que pensez-vous du président Macron, de sa stratégie politique ?

Emmanuel Macron doit faire attention. Il va passer le cap des Européennes, car on est trop près de la déflagration des élections présidentielles et législatives mais après il va falloir qu'il fasse attention. Parce qu'on ne peut pas ne pas avoir le souci d'un pays apaisé. Et pour que le pays soit apaisé, il faut qu'il sente qu'il y a une justice, notamment sur le plan fiscal. Le président ne doit pas considérer, comme il le fait, que les fonds du pacte social sont les siens, car ce sont des financements qui datent de la Libération.

Ces fonds ne relèvent pas de l'utilisation de l'impôt. Parce que notre retraite, notre Sécu, le financement des accidents de la vie, de la maternité... c'est autre chose. Parce que ces dispositions appartiennent aux principes fondamentaux de notre droit. C'est un pacte national français bâti par la Résistance, et ça compte. On ne peut pas aller au plateau des Glières et puis ne pas reconnaître ce pacte social qui a été forgé et porté par le Conseil national de la Résistance.

N'est-ce pas contradictoire avec son engagement européen ?

Moi j'aime bien son discours européen, il y a une attirance. Et en même temps quelle est la réponse qu'il donne ? Non, un Etat central ne fonctionne pas bien s'il veut tout faire. Je suis Girondin et je trouve que le Jacobinisme est une plaie, un boulet pour la France.

Vous ne vous retrouvez pas dans La République En Marche, pas complètement en tout cas...

Non mais j'y ai des amis.

Vous ne vous retrouvez pas non plus dans un PS éclaté : sous quelle bannière peut-on vous envisagez, sous réserve que cela se fasse, aux prochaines élections régionales ?

On va voir les initiatives qui vont être prises au soir des résultats des prochaines Européennes...

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Lire ici la première partie de l'entretien : "Pour Ford Aquitaine Industries il y a des projets qui tournent déjà"

Jean-Philippe Déjean et Mikaël Lozano

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