Hénaff, cette entreprise bretonne autosuffisante en eau depuis 1907

À Pouldreuzic dans le Finistère, Hénaff porte une attention particulière à la gestion de l’eau puisque l’entreprise est autosuffisante depuis 1907. Un héritage dont la pratique a été industrialisée et qui irrigue désormais toute l’approche RSE du groupe, constituant même une partie de sa raison d’être. Reportage. (Cet article est issu de T La Revue n°10 - "Pourquoi faut-il sauver l'eau ?", actuellement en kiosque).
(Crédits : Laurent Guizard pour La Tribune)

Le château d'eau est visible de loin. L'usine de la marque de pâtés et de saucisses est une institution locale, tant économique que sociale et environnementale. Implantée à Pouldreuzic depuis 1907, Hénaff est toujours située sur les terres de la ferme de Jean Hénaff, son fondateur. C'est son ancienne ferme qui abrite aujourd'hui le musée de l'entreprise où sont exposés d'anciens outils, de vieilles machines agricoles et l'histoire du groupe. Comme une chaîne ininterrompue qui vient du passé et tend vers l'avenir.

De son histoire Hénaff a d'ailleurs quasiment tout gardé. Sur le site actuel de l'usine, se trouvent à la fois les bâtiments historiques et des lieux plus modernes. Dans l'un des grands hangars sont même conservées toutes les archives de l'entreprise que viennent consulter de temps à autre historiens et économistes voulant étudier telle ou telle période de l'histoire. L'autre élément qui vient du passé et tend vers l'avenir, en donnant à Hénaff une modernité puissante dans le monde actuel, c'est justement ce château d'eau érigé en 1953. Plus largement, c'est la façon dont l'entreprise familiale, depuis sa création, se soucie de sa place dans l'environnement et de la gestion de son rapport à l'eau qui remontent à l'origine de la firme. En effet, dès 1907, alors qu'il monte l'entreprise sur les fonts baptismaux, Jean Hénaff fixe deux objectifs : apporter un peu de prospérité à un territoire qui en manque et assurer l'autosuffisance de l'entreprise en eau, justement pour ne pas prendre plus qu'il ne le faut à la terre sur laquelle il vit.

À cette époque-là, Hénaff produit et vend des conserves de petits pois et a déjà besoin de beaucoup d'eau pour la vapeur nécessaire à la production. Dans les années 1950, avec la création du château d'eau, puis d'une station de traitement des eaux usées en 1958 et, plus tard, une station d'épuration, ce qui était une mesure de bon sens - « faire attention au territoire sur lequel on vit » - devient un discours et une posture concrète mis en avant par l'entreprise. Un legs du passé qui sert pour le présent et pour l'avenir.

D'ailleurs, pour raconter l'architecture et la logique qui président au traitement et au retraitement de l'eau façon Hénaff, c'est le responsable des énergies du site, Dominique Prigent qui officie. Son service des énergies, qui outre l'eau gère aussi toutes les questions d'électricité et de gaz, compte cinq personnes qui sont dédiées à la meilleure façon d'utiliser, d'optimiser et donc d'économiser l'énergie sur le site. Précis et minutieux, Prigent détaille le cycle de l'eau. De l'eau pure pompée dans les quatre puits et les deux forages du site, à son passage dans un sas de traitement qui la rend potable, puis son stockage dans le château d'eau qui contient 330 m3 d'eau et permet une autonomie totale de la production pendant plus d'une demi-journée. « Tout cela constitue la première partie du cycle. Ce qui importe c'est de s'assurer de la bonne mise en musique de l'ensemble du système », confie Dominique Prigent en ouvrant les portes de l'imposant château d'eau. Une fois que l'eau sort de la bassine en hauteur qui permet d'augmenter sa température, l'eau entre ensuite dans une nouvelle phase : elle accompagne la production à proprement parler.

« Nous utilisons de l'eau à toutes les étapes du processus. De la stérilisation des conserves, à la cuisson à la vapeur, en passant par le nettoyage », complète le responsable des énergies. Ainsi, du prélèvement à son stockage en passant par la production des produits Hénaff, l'eau est partout et le rôle de Dominique Prigent est de s'assurer qu'aucune déperdition n'ait lieu.

Préserver le cycle de l'eau

Vient ensuite la seconde partie du cycle. Celle qui constitue en quelque sorte l'originalité de l'approche de l'entreprise bigoudène dans la façon d'envisager son rapport à l'eau. Cette partie du « circuit hénaffien » de l'eau est dédiée à la remise en état de celle-ci afin qu'elle puisse ensuite servir de nouveau. L'eau sale issue de la production des pâtés et autres conserves est ensuite dirigée vers la station d'épuration de l'usine. Dans une première cuve s'opèrent d'abord le dégrillage qui évacue les gros déchets, puis le dégraissage. Les graisses sont ensuite dirigées dans des métaniseurs permettant de valoriser une grande diversité de déchets organiques, y compris les déchets graisseux ou très humides qui ne peuvent pas être compostés. L'eau, elle, passe ensuite par deux bassins d'aération afin de redevenir pure grâce à l'action des bactéries et la mise en mouvement due au passage d'un bassin à un autre. Le voyage sur les lieux de l'usine se termine dans le bassin d'épandage qui remplit uniquement le rôle de stockage afin que les labos puissent contrôler la qualité de l'eau avant que celle-ci ne continue son chemin : soit elle est reversée dans la Virgule, le ruisseau quasiment attenant à l'usine, soit elle est fournie, en été, aux agriculteurs situés à côté d'Hénaff pour l'irrigation de leurs terres.

« Il a été mesuré que nous reversons, dans la Virgule, une eau plus pure que celle que nous prélevons dans les nappes phréatiques. Cela me réjouit, car cela signifie que nous avons acquis un véritable savoir-faire reconnu sur cette thématique », confie Prigent, ancien électricien, collaborateur d'Hénaff depuis 1988 qui en 2008, alors que la station d'épuration devenait biologique, a été accompagné pour devenir le responsable énergie de l'entreprise.

« Ce qui est important dans notre approche de l'eau c'est ce qu'elle engendre pour toutes les autres énergies. Nous y faisons davantage attention. Nous réfléchissons en permanence à ce que nous pourrions améliorer », détaille encore Dominique Prigent.

« Notre approche et notre gestion ont été primées en 2007 par l'Agence de l'eau Loire-Bretagne. Cela raconte aussi l'exemple qu'elle peut constituer pour d'autres entreprises locales. C'est aussi, pour les clients un gage qui démontre que nous ne faisons pas n'importe quoi et que, au contraire, nous nous sommes assigné une mission que nous menons à bien », renchérit Jildaz Colin, responsable consommateur et communautés de l'entreprise.

Une démarche RSE

Et cette approche de l'eau est vertueuse en ce sens qu'elle irrigue l'ensemble de la stratégie de l'entreprise dans son approche environnementale et RSE. « C'est cette industrialisation et cette amélioration de notre approche depuis une dizaine d'années qui a engendré ensuite toute notre stratégie. Il y a sept ans, j'avais diligenté une étude pour savoir quelles devaient être les priorités de l'entreprise pour l'environnement. Ce qui ressortait est que l'eau était la mère de toutes les batailles pour réfléchir à l'empreinte de l'entreprise », raconte Loïc Hénaff, président du directoire de l'entreprise. Et d'ajouter : « Ainsi, en 2006 nous avons renforcé considérablement notre système, notamment au niveau de l'épuration, et nous avons été primés l'année suivante par l'agence de l'eau Loire-Bretagne. Cette approche consciente de la problématique de l'eau qui est venue se substituer à une approche de bon sens a engendré quasiment mécaniquement une prise de conscience collective de tous les collaborateurs de l'entreprise. »

Profitant de cette prise de conscience collective, Loïc Hénaff a mené toute une réflexion sur l'empreinte carbone de l'entreprise, a lancé un bilan RSE global, et a réinterrogé aussi les pratiques de production. De ce travail une raison d'être de l'entreprise a émergé : « Bien nourrir les hommes tout en contribuant au développement et au bien-être du territoire. »

« Nous sommes aujourd'hui alignés avec notre histoire, les préoccupations du présent et tournés vers l'avenir puisque nous avons gardé l'engagement originel de Jean Hénaff, que nous sommes dans une démarche de construction de nouveaux équilibres au niveau local, avec les producteurs notamment. Notre but est d'encourager le travail en Bretagne et avec l'idée de faire travailler et de travailler en Bretagne », souligne encore le président. Tournée vers l'avenir aussi grâce à la stratégie qui a découlé de toute l'industrialisation du procédé de l'eau, intitulée Be Good 2030. Dans cette stratégie globale, l'entreprise Hénaff a décidé de tirer les lignes de son approche de l'eau et de l'appliquer à toute la démarche RSE et plus globalement à la volonté de l'entreprise de s'inscrire dans un ensemble qui la dépasse et au sein duquel elle doit être l'un des acteurs. Ainsi, par exemple, dans ce « Be Good 2030 », quatorze engagements prioritaires sont pris allant de la diversité dans l'emploi, à la bientraitance animale, en passant par la relation raisonnée aux parties prenantes. « C'est une démarche holistique qui est dans la même philosophie que celle de notre rapport à l'eau, en ce sens qu'elle tente d'aborder toutes les problématiques, de les regarder en face et d'y apporter pierre après pierre des solutions viables », décrypte Loïc Hénaff. C'est également dans cette volonté d'aller vers le mieux héritée de l'histoire, mais désormais considérée comme le fil à plomb de l'action globale de la marque, que Loïc Hénaff a fait établir par le bureau de certification Veritas un rapport RSE colossal reprenant toutes les activités de l'entreprise et notant celles-ci en fonction de l'impact positif ou négatif qu'elles engendrent pour la planète et le développement durable. Ainsi, par exemple, 99,5 % des porcs proviennent d'élevages situés à moins de 150 km de l'entreprise. Autre exemple, sur les emballages, dont les trois quarts proviennent de Bretagne : « Nous sommes presque arrivés à un plafond de verre. La barquette de saucisse est déjà en bouteille plastique recyclée et recyclable. Mais on va encore réduire son épaisseur », juge le dirigeant. Évidemment, cette démarche a un coût. « Intégrer les low tech (des objets, techniques et modes de vie utiles, accessibles et durables, N.D.L.R.) fait donc aussi partie de la réflexion. L'objectif étant d'éviter de consommer trop de matières premières, de se débarrasser de ce qu'on a en trop et de réduire les lourdeurs technologiques qui nous sont imposées. »

Prendre soin de l'avenir

« Avec cette stratégie, je veux incarner une entreprise qui doit s'occuper de son avenir et donc des générations autant que de sa rentabilité. Nous sommes à un tournant, et toute l'histoire du nom et de la marque Hénaff invite, et même oblige au sens le plus noble du terme, à être l'un des acteurs majeurs de ce tournant », analyse encore l'arrière-petit-fils de Jean Hénaff. Clairement, alors que la discussion avec Loïc Hénaff est fluide, un sentiment affleure : il fait partie d'une nouvelle génération de leaders. Ces leaders qui s'envisagent comme le centre d'une union ou d'une alliance des collaborateurs, et des parties prenantes, plutôt que comme le sommet d'une pyramide. Ainsi, ils sont plus à même de conduire leurs entreprises au cœur des changements du monde et de la révolution de la RSE, et plus largement de la raison d'être et des entreprises à mission.

De l'histoire de l'entreprise et du nom Hénaff une autre chose demeure : l'envie de ceux qui ont incarné l'entreprise de s'engager pour le village, le Pays Bigouden et même la Bretagne puisque Loïc Hénaff a été à l'origine du label Bretagne 26 000 et a été élu conseiller régional sur la liste de l'actuel président de région. « Jean Hénaff a longtemps été maire de Pouldreuzic, narre son arrière-petit-fils, avec l'idée de s'ancrer sur le territoire et de le connaître. C'est aussi dans cette optique que je fais tout cela », conclut Loïc Hénaff. « Et au milieu coule une rivière dit-on ». Chez Hénaff la rivière a créé un fleuve de l'engagement et de la prise de conscience. Jamais loin de l'océan.

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Article issu de T La Revue n°10 spécial "eau" actuellement en kiosque et disponible sur notre boutique en ligne

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