"La smart city, ce n'est pas une baguette magique" (Francky Trichet)

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Francky Trichet est adjoint au maire de Nantes et conseiller métropolitain chargé de l'innovation et du numérique.
Francky Trichet est adjoint au maire de Nantes et conseiller métropolitain chargé de l'innovation et du numérique. (Crédits : DR)
[SMART CITY NANTES] Nantes s'engage auprès de la chaire Entrepreneuriat territoire innovation (ETI), lancée en mai dernier par l'IAE Paris Sorbonne pour accompagner les mutations technologiques et urbaines des villes et des régions. Précisions de Francky Trichet, adjoint au maire et conseiller métropolitain chargé de l'innovation et du numérique.

LA TRIBUNE - Que va apporter la chaire ETI à la métropole nantaise ?

FRANCKY TRICHET - C'est une chaire de recherche dont la spécificité est de réunir une diversité d'acteurs impliqués sur les sciences de la ville et des territoires. Elle associe des grandes villes françaises comme Paris, Dijon, Nantes, ou internationales comme Barcelone, Shanghaï, Medellin et des régions (Grand Est, Paca, Hauts-de-France...), des réseaux de maires, des acteurs de l'innovation territoriale, des académiques, des privés. Le but est de produire de la connaissance sur la fabrique de la ville en croisant les disciplines comme l'architecture, l'économie, l'urbanisme, la sociologie et le numérique, et en accompagnant les innovations des territoires. Ces échanges vont nous enrichir sur les bonnes pratiques et les échecs aussi, les innovations testées et les nouveaux modes de gouvernance. Cela permet également d'être reconnu et de dire : « Oui, à Nantes, il se passe des choses sur cet enjeu de la ville intelligente et de l'expérimentation. » Toutes les villes de France n'y sont pas. C'est aussi l'opportunité d'apporter notre contribution à un réseau international, avec qui l'on partage des valeurs communes d'humanisme. Cette chaire a la singularité de n'être pas juste financée par un industriel qui mettrait les résultats sous embargo. Elle a cette exigence d'ancrage sur les territoires, de dissémination et d'accompagnement des collectivités locales où le politique n'est plus le bâtisseur mais le fédérateur d'énergies et accélérateur de collectifs.

Que nous enseignent les différentes expériences de smart city dans le monde ?

Ce qu'il ne faut surtout pas faire ! On voit bien que certains modèles très technocentrés, comme Songdo en Chine ou San Francisco, qui oublient ou négligent l'aspect humain et social, s'essoufflent. Dire que l'usage va s'adapter à la technologie, cela ne marche pas ! À Nantes, on adopte une approche opposée. On veut éviter de voir de grands groupes essayer de préempter des marchés en proposant des solutions sur étagères, qui font soi-disant tout, avec des modèles de ville intelligente où la technique guide les choix. Non, la smart city ne va pas tout résoudre, ce n'est pas une baguette magique ! Ma conviction est que la technologie doit être la plus cachée possible et au service d'usages désirés et désirables.

"Certains modèles très technocentrés qui oublient ou négligent l'aspect humain et social s'essoufflent"

C'est ce que vous avez expérimenté, avec le Nantes City Lab, lancé Il y a un an, pour utiliser le territoire métropolitain comme un terrain de jeu expérimental. Quel est l'intérêt pour la métropole ?

L'intérêt pour la collectivité est triple. D'abord, on montre que l'on est capable d'accueillir des projets innovants et audacieux qui, de par l'expérimentation grandeur nature, vont bien au-delà de la simple preuve de concept [POC, ndlr]. Yhnova, la maison construite à l'aide d'une imprimante 3D en est un exemple : ce n'est pas un showroom, mais un vrai logement social habité depuis juin par une famille de cinq personnes. Deuxièmement, on crée de la valeur en rapprochant des gens qui n'auraient jamais travaillé ensemble. En mettant des moyens humains d'accompagnement et l'espace public à disposition, on devient presque des développeurs économiques. Sans le Nantes City Lab, Yhnova, qui va engendrer une startup pour commercialiser sa solution, n'aurait jamais existé.

Troisièmement, cela permet de tester des solutions innovantes pour des besoins cruciaux comme rendre l'espace public plus paisible, à l'instar du projet Interactive Data Light qui permet de varier l'intensité de l'éclairage public selon le trafic. Au final, ce seront des économies d'énergie pour la métropole.

Quelles difficultés avez-vous rencontrées lors de ces expérimentations ?

La principale concerne la réglementation sur l'espace public. On l'a vu notamment avec la navette autonome électrique dont l'expérimentation se poursuit. Il faut batailler avec les ministères concernés. La réglementation est un vrai frein pour le développement des smart cities. Car anticiper les services et usages de demain demande parfois de transgresser certaines règles. C'est pourquoi, avec Lyon et Toulouse, nous avons créé une commission nationale commune sur le numérique avec France Urbaine, l'Association des communautés de France (AdCF) et Les Interconnectés. Nous voulons faire entendre la voix des métropoles et des territoires et être l'interface privilégiée du gouvernement sur ces sujets. Ma première proposition au gouvernement sera de créer des territoires d'expérimentation prioritaire dotés de réglementations assouplies. À l'image des zones franches. On y arrive bien pour le fisc, pourquoi pas sur l'expérimentation dans la mobilité ou la construction pour certains quartiers ?

Jusque-là, la participation de la métropole se limitait à des moyens humains, de la logistique et la fourniture d'espaces publics, quelle nouveauté envisagez-vous pour la saison 2 ?

On commence à réfléchir à la constitution d'un fonds d'expérimentation co-alimenté par les collectivités, la Caisse des dépôts et consignations, et des acteurs privés. Ce fonds permettrait au Nantes City Lab d'avoir des effets de levier, de gagner du temps et de l'efficience dans les projets. Cette nouvelle capacité de financement pourrait aussi avoir un effet attractif à l'échelle européenne. Idéalement, ce fonds mutualisé devrait disposer au minimum d'un million d'euros.

Finalement, Nantes devient-elle une ville intelligente et connectée ?

La ville intelligente n'est pas un objet fini pour moi. C'est plus une dynamique et une nouvelle façon de fabriquer la ville avec ses habitants. Dans ce cadre, oui notre ville devient intelligente sur la façon dont elle se construit. Nantes innove et accélère sur le dialogue citoyen. C'est un des fondements de la smart city !

Ensuite, il y a évidemment des réalisations concrètes et visibles. Mettre en service un bus électrique de 24 mètres ou déployer des navibus à hydrogène, c'est smart city. Les applications Nantes dans ma poche, Pay By Phone, Bicloo nouvelle génération, la carte Libertan, les e-démarches, la plateforme Nantes & Co pour recueillir l'opinion des citoyens sont des applications concrètes de l'avancement de la smart city. Tout comme les chaudières numériques dans les logements sociaux ou le développement de huit spots de wi-fi gratuits. L'expérimentation montre que les usages explosent, notamment avec les jeunes, les touristes et aussi les migrants. Offrir du wi-fi gratuit haut débit, c'est un vrai service public qui peut d'ailleurs combler d'éventuelles défaillances des opérateurs privées. Au même titre que l'eau potable, on doit pouvoir avoir un accès à Internet gratuit quand on arrive dans une ville en 2018. Les conditions de son extension sont à l'étude. Mon souhait serait d'étendre la couverture à une trentaine de points sur la métropole, dont les tramways et les Chronobus. Comme on le voit dans d'autres pays.

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Propos recueillis par Frédéric Thual,
correspondant pour La Tribune dans les Pays de la Loire.

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