« À Bordeaux, nous voulons aussi travailler sur les goûts de demain », Pierre Hurmic et Eve Demange

Elu à la mairie de Bordeaux en juin 2020, Pierre Hurmic s'est emparé des thèmes de l'alimentation et de l'agriculture urbaine. La conseillère municipale Eve Demange pilote les projets de résilience alimentaire. Ensemble, ils ambitionnent de changer les modes de consommation de leurs concitoyens. Explications. (Cet article est issu de T La Revue de La Tribune - N°8 "Du champ à l'assiette - Mieux produire pour bien manger", actuellement en kiosque).
(Crédits : Agence APPA)

« L'agriculture n'est pas faite pour produire, elle est faite pour nourrir. » Le maire écologiste de Bordeaux, Pierre Hurmic, reprend volontiers à son compte les propos de Pierre Rabhi, l'un des pères de l'agroécologie. Installation de maraîchers bio, création de trois grandes fermes urbaines, efforts redoublés dans les cantines... Depuis son élection surprise à la mairie de Bordeaux, en juin 2020, Pierre Hurmic s'est saisi du thème de l'alimentation et de l'agriculture urbaine. Au point d'en faire un marqueur de son action politique ? L'avenir le dira. Mais la conseillère municipale Ève Demange, également conseillère départementale déléguée au développement des fermes départementales, a été désignée pour piloter cette stratégie renouvelée de résilience alimentaire avec un budget dédié. Une feuille de route sera adoptée au printemps prochain pour mettre en cohérence toutes les actions prévues tandis que des réflexions sont lancées avec le Département de la Gironde autour d'un modèle de Sécurité sociale alimentaire. Il restera à surmonter le principal défi : arriver à associer massivement les Bordelaises et les Bordelais à ces nouveaux modes de production et de consommation. Entretien croisé.

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La ville de Bordeaux ou la métropole bordelaise doivent-elles et peuvent-elles viser une forme d'autonomie alimentaire ?

Pierre Hurmic Non, pas réellement ! L'autonomie alimentaire à tout prix, on n'y arrivera pas. Mais le constat que l'on fait aujourd'hui c'est qu'elle est très faible : on parle de sept jours d'autonomie de la métropole bordelaise en termes de produits frais (fruits et légumes, produits laitiers et viande). Donc l'objectif c'est de tendre vers une meilleure autonomie alimentaire. D'autant que Bordeaux était historiquement une terre alluvionnaire très riche et très fertile avec une activité maraîchère traditionnellement forte. Mais cela a progressivement laissé place à l'urbanisation et à des terrains qui sont aujourd'hui souvent pollués. On part donc de loin d'autant que rien ou presque n'avait été fait par la majorité précédente.

Un Conseil consultatif de gouvernance alimentaire durable a quand même été créé dès 2017 par l'équipe d'Alain Juppé...

P.H. Oui, c'est vrai et c'était à notre demande ! Mais je reconnais qu'Alain Juppé a accepté de créer ce conseil même si, de mémoire, il n'a été réuni qu'une seule fois. C'était donc encore embryonnaire alors que les enjeux sont énormes au regard des chiffres en jeu.

Que voulez-vous dire ?

P.H. Nous avons mené un nouveau diagnostic du territoire dont nous venons d'avoir les résultats qui sont éloquents. On importe aujourd'hui la quasi-totalité de ce que nous mangeons tandis qu'une bonne part de ce qui est produit ici est exporté. Ce qui aboutit à des situations absurdes puisqu'une part importante de la production maraîchère du Lot-et-Garonne, à environ 100 km de Bordeaux, part en camion le matin au MIN de Rungis, en Île-de-France, pour être triée et calibrée avant de revenir le soir même en camion vers Bordeaux !

Ève Demange Pour être plus précise, le diagnostic finalisé en octobre 2021 montre que 96 % des produits agricoles bruts et 70 % des produits agricoles transformés consommés sur le territoire sont importés tandis que 56 % de la valeur de la production agricole locale est exportée hors de Bordeaux !

Quels sont vos objectifs pour renverser cette tendance ?

P.H. On avait pris l'engagement pendant la campagne de mobiliser du foncier public pour des activités maraîchères et c'est ce que nous faisons. D'ici la fin du mandat, nous voulons tripler la production maraîchère de la ville de Bordeaux en mobilisant toutes les surfaces disponibles. Cela passe aussi par un budget annuel dédié, désormais de 200 000 euros, et un investissement de 5,5 millions d'euros prévu sur la durée du mandat. Nous adopterons au printemps 2022 une feuille de route dédiée à cette stratégie de résilience alimentaire. Et après avoir signé le pacte de Milan sur la politique alimentaire urbaine, nous travaillons à l'organisation d'un évènement ou d'un salon national dédié à l'agriculture urbaine intégrant une dimension festive !

E.D. On part aussi du constat que l'alimentation représente un quart de notre empreinte carbone, c'est donc un énorme levier pour agir en modifiant nos habitudes ! C'est une opportunité à saisir en allant booster la créativité de nos chefs pour travailler à diminuer notre empreinte carbone en mangeant plus local et avec moins de protéines animales mais tout en étant tout aussi savoureux.

Comment cette stratégie va-t-elle se matérialiser pour les habitants ?

P.H. On a sanctuarisé une zone naturelle de 40 hectares au nord de la ville, sur le site de La Jallère, qui était vouée à être urbanisée. Nous allons y développer un projet agroécologique ambitieux adossé à un éco-campus de formation à l'agriculture en ville. L'idée est de structurer une filière économique et de formation sur ces métiers. On a également sauvé un hectare de jardins ouvriers dans le quartier des Aubiers, qui devait être rasé et qui sera maintenu, et deux fermes urbaines sont d'ores et déjà prévues dans les quartiers populaires de La Benauge et du Grand Parc.

E.D. On a installé cet automne un maraîcher bio sur une parcelle de 4 hectares appartenant à la ville de Bordeaux et située au Haillan. On a mené l'an dernier un appel à manifestation d'intérêts qui a reçu 25 candidatures, signe d'un grand engouement sur ce sujet. On a retenu le projet mené par l'entreprise d'insertion Les P'tits Cageots. Douze maraîchers sont au travail et les premières récoltes sont prévues au printemps. L'idée est de vendre la production sur des circuits très courts, dans les épiceries solidaires de la ville de Bordeaux, avec des engagements précis en termes d'agriculture biologique, de saisonnalité, de préservation de la biodiversité et d'insertion professionnelle de personnes éloignées de l'emploi ou en reconstruction.

L'autre projet emblématique qui avait été discuté pendant la campagne électorale c'est celui d'une ferme urbaine sur le toit de la base sous-marine. Où en est-on ?

P.H. L'idée est de déployer une ferme aquaponique (un procédé combinant la culture hors-sol de plantes et l'élevage de poissons, ndlr) sur les 2 000 m2 de toit-terrasse du bâtiment. Nous en sommes encore aux balbutiements mais c'est un beau projet que nous voulons faire aboutir d'ici la fin du mandat. Nous regardons de près les entreprises locales déjà bien engagées dans ce type de démarche aquaponique comme Pauline Air Farm et les Nouvelles Fermes.

En ce qui concerne les deux autres projets de fermes urbaines, pourquoi avoir choisi de les implanter à La Benauge et au Grand Parc ?

E.D. Parce qu'on a identifié dans ces deux quartiers populaires une demande d'un lieu pour se retrouver et redynamiser une vie associative. On pense que la question alimentaire est un sujet qui traverse toutes les familles, tous les ménages et peut donc fédérer tous les habitants. Au Grand Parc, on prévoit donc d'implanter en cœur de quartier un véritable tiers lieu dédié à l'alimentation et à l'agriculture urbaine, un maraîcher professionnel pour exploiter la ferme urbaine et 2 500 m2 de jardins partagés gérés par les habitants et acteurs associatifs locaux. On parle aussi d'une épicerie solidaire, d'une conserverie, d'un potager sur le toit, etc. L'objectif est de créer tout une activité nourricière en lien avec chaque habitant pour que tout le monde, de toute classe sociale, puisse s'approprier le projet.

L'alimentation est souvent présentée comme un vecteur d'éducation privilégié. Cette dimension est-elle prise en compte ?

P.H. Oui, nous avons lancé un programme de végétalisation des cours d'école, dont des espaces potagers. Les enfants urbains sont parfois déconnectés des réalités de la production agricole et de la saisonnalité des fruits et légumes, c'est important de leur rappeler et expliquer tout cela. Plus largement, Bordeaux est historiquement une ville, un territoire, où l'on mange bien, où l'on fait attention au goût ! C'est une part de notre patrimoine et de notre histoire et nous voulons en profiter pour travailler sur ce que sera l'alimentation de demain, ce que seront les goûts de demain. Nous allons lancer avec deux grands chefs un concours de recettes pour démontrer que la cuisine végétarienne peut, elle aussi, être très bonne et savoureuse. On voit d'ailleurs de plus en plus de restaurants végétariens gastronomiques à Bordeaux. Un repas végétarien cela peut être très goûteux. Être végétarien ce n'est pas triste ! Et puis il y a bien sûr le vecteur des cantines pour promouvoir ces valeurs.

Quelle est la part aujourd'hui des produits bio et/ou locaux dans les écoles et crèches bordelaises ?

P.H. Dans les crèches, c'est plus facile d'avancer parce qu'on a directement la main sur les cuisines. Depuis le 1er janvier 2022, on est à 80 % de produits bio et locaux dans les assiettes, contre moins de 50 % auparavant. C'est un vrai bond en avant et nous visons 100 % d'ici la fin du mandat en 2026.

E.D. Pour les écoles, c'est plus compliqué parce que cela passe par le Sivu Bordeaux-Mérignac qui sert 23 000 repas par jour dans la métropole bordelaise mais on y travaille aussi. En 2021, on était à 48 % de produits sous SIQO (signes d'identification de qualité et d'origine), 30 % de produits de Nouvelle-Aquitaine et 40 % de produits issus de l'agriculture biologique. Nous voulons améliorer ces critères et, notamment, monter la part de bio à 60 % niveau Ecocert 3. Tout cela participe à sensibiliser au fait que l'on peut tout à fait être en bonne santé et bien manger en consommant moins de protéines animales. Aujourd'hui, les Bordelaises et Bordelais mangent de la viande 1,5 fois par jour. C'est trop !

Le Département de la Gironde travaille sur une forme de Sécurité sociale alimentaire. Est-ce une démarche que vous reprenez à votre compte ?

E.D. Oui, nous échangeons sur ce sujet avec le Département pour expérimenter une déclinaison locale de ce que pourrait être la Sécurité sociale alimentaire. On y travaille avec le CCAS (centre communal d'action sociale) et Harmonie Lecerf, l'adjointe en charge de la lutte contre les précarités, parce qu'il est des sujets bien réels pour réussir à proposer à tous les Bordelais une alimentation saine, locale et de qualité. Et, avec la crise, les situations de difficultés se sont aggravées. Pour y répondre, on étudie plusieurs pistes. Cette Sécurité sociale pourrait prendre la forme d'une allocation mensuelle ou d'un ticket-repas distribués à une population identifiée que l'on suivrait dans le temps pour en évaluer l'impact. C'est aussi un soutien financier aux épiceries solidaires de la ville via un nouvel appel à projets doté de 100 000 euros en 2022, soit le double de l'an dernier.

En 2026, qu'est-ce qui pourrait vous permettre de considérer que cette ambition alimentaire est un succès ?

P.H. Je pense que nous pourrons tenir notre engagement de tripler notre production maraîchère avant la fin du mandat. Au-delà des chiffres, c'est de faire de l'agriculture urbaine partout : sur les petites surfaces, sur les toitures, dans les jardins municipaux, y compris celui de la mairie, et dans les jardins des Bordelais pour ceux qui le souhaitent. Notre rôle à la mairie c'est de jouer ce rôle d'étincelles pour convaincre tout le monde de s'y mettre et de consommer un peu différemment.

E.D. À mon sens, le vrai critère de réussite sera celui de l'appropriation par les habitants de cette problématique de l'alimentation. Nous voulons réussir à co-construire avec eux un programme local de résilience alimentaire, quartier par quartier, en l'adaptant aux besoins de chacun : jardins partagés, recyclage des nutriments, productions agricoles, circuits courts de distribution, etc. À la fin du mandat, si l'on voit que sur tous ces programmes les gens se mobilisent, qu'il y a une dynamique et une convivialité dans toutes les catégories sociales, alors je pense que l'on aura réussi !

Et si vous deviez résumer votre philosophie en la matière par une phrase, quelle serait-elle ?

P.H. Je reprendrais la citation de Pierre Rabhi qui nous rappelait, à juste titre, que « l'agriculture n'est pas faite pour produire, elle est faite pour nourrir. »

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Article issu de T La Revue n°8 - "Du champ à l'assiette - Mieux produire pour bien manger ?" Actuellement en kiosque

Un numéro consacré à l'agriculture et l'alimentation, disponible chez les marchands de presse et sur kiosque.latribune.fr/t-la-revue

T La Revue n°8

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Commentaire 1
à écrit le 26/03/2022 à 10:40
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Quand on voit Jadot, lymphatique, à la limité du somnambulisme et quand on voit Hurmic, on se demande bien quand même comment font ces deux personnages pour être dans le même parti ! Un bon maire pour la Mairie de Bordeaux en tout cas mais comme on l...

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