Saskia Sassen : "Pas de ville intelligente sans mobiliser l'intelligence de tous ses habitants"

Natasa Laporte

Natasa Laporte
Une ville intelligente, c'est l'affaire de tous. Pour Saskia Sassen, professeur de sociologie à l'Université de Columbia, connue en particulier pour son travail sur les villes dans une économie mondialisée, « il n'y a pas de ville intelligente, dans le sens technologique, si elle ne mobilise pas l'intelligence de tous les gens de la ville ». Pas seulement celle des experts ou des élus. « C'est aussi chaque voisinage qui a une connaissance de la ville qui n'est pas celle du centre, à la mairie ou auprès des experts, et qu'il faut capturer », a-t-elle lancé lors d'un entretien avec Carlos Moreno, président du Comité scientifique du Forum international de la smart city humaine, qui a ouvert la seconde journée du sommet mondial Cities for Life.
À l'heure où l'on parle de la nécessité de construire des villes inclusives, quel regard la sociologue porte-t-elle sur l'inclusion et l'exclusion sociales ? Elle s'interroge notamment sur un phénomène qui touche de nombreuses villes, celui de l'achat de grands bâtiments par les investisseurs corporate. « On achète, on achète, on achète... À New York, il y a beaucoup de grands bâtiments qu'on n'utilise pas. Même chose à Londres ». L'une des interprétations possibles de cette tendance : « Ce que l'on voit, c'est l'achat de la terre urbaine à travers les bâtiments ». Exemple, « le gouvernement de Singapour a acheté une grande partie du secteur le plus pauvre de Detroit. Je vois cela et je dis 'pourquoi' ? Il est vraiment en train d'acheter des pièces de terre urbaine à Detroit ». Qu'y verra-t-on dans quelques années ? « Un corporate center ». Et la sociologue de déplorer une « perte massive d'habitat ».
Autre aspect, « beaucoup de gens des classes moyennes - des professeurs, des comptables... - ne peuvent plus vivre où ils pensaient qu'ils allaient vivre jusqu'à la fin de leur vie ». Un phénomène qui touche nombre de villes, dont aussi, par exemple, celle de Shanghaï. Néanmoins, face à ces achats de parts de terrain urbain, commence à émerger une sorte de « résistance » dans certaines villes. « Le nouveau maire de Londres a décidé de faire face à cette situation », estime Saskia Sassen, en ajoutant que « la maison royale de Quatar a plus de propriétés à Londres central que la reine d'Angleterre ».
La ville d'aujourd'hui, enfin, est pour la chercheuse l'espace où ceux qui n'ont pas le pouvoir peuvent construire une histoire, une politique, une économie. « Il faut reconnaître chaque acteur dans la ville, sinon cela devient vraiment un espace problématique ». En outre, « il faut comprendre que pour ceux qui n'ont pas le pouvoir, l'espace de la ville est l'espace stratégique aujourd'hui pour porter leur réclamation ». En disant, simplement : « Estamos presentes ». Nous sommes là.
Par Natasa Laporte,
correspondante de La Tribune à Cities for Life
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