Il est patron. Il est chrétien. Aux commandes de Lafarge, il coud à sa fonction sa conscience spirituelle, à sa mission ses idéaux, à son mandat ses valeurs. Alchimie heureuse ? Friable ? Impropre ? En tous les cas téméraire, dès lors qu’elle expose l’intimité du dirigeant et la projette sur son comportement de manager, et qu’elle oblige à des devoirs supplémentaires sous peine de délégitimation. Apôtre d’un humanisme catholique délesté des dogmes, mais aussi de la globalisation et du pluralisme culturel...
Qu'est-ce que le 11 septembre va changer dans votre regard sur le monde, celui de l'économie, de l'entreprise, des hommes, des civilisations ?
Après ces épouvantables attentats, l'ampleur des réactions populaires dans un certain nombre de pays contre une Amérique qui symbolise le contrôle du monde, doit, après les manifestations anti-globalisation de l'année dernière, nous donner à réfléchir. Elles traduisent sans doute le sentiment d'aliénation que beaucoup ressentent face à un développement du monde qu'ils ne maîtrisent pas. Et pour nous, entreprise Lafarge, elles nous interpellent sur notre comportement à l'égard de nos collaborateurs de l'autre bout du monde. J'estime passionnant de construire le monde avec Lafarge. Mais Lafarge doit tout faire pour que les Indonésiens ou les Marocains aient le sentiment de faire pleinement partie de l'entreprise et soient totalement intégrés.
En qualité de chrétien, vous êtes nécessairement préoccupé par le sens que vous donnez à votre propre vie. L'après 11 septembre vous fait-il réfléchir au sens que doit poursuivre une entreprise comme Lafarge ?
Les événements me confortent dans l'idée que nous devons continuer de construire. Que nous avons aussi un rôle, celui de participer à la réduction des antagonismes et des oppositions dont les attentats ont été la dramatique matérialisation. Cette dimension participative n'est pas propre à la seule « entité » Lafarge. Elle doit aussi interpeller chacun des salariés sur sa capacité d'apporter son propre témoignage à la construction de l'édifice, de participer au sens collectif de la création.
Cette date bouleversante est aussi la traduction des dysfonctionnements qui déséquilibrent le monde et renvoient l'Occident à ses propres errements. Est-elle un appel à un nouvel ordre mondial, à une refonte des règles du capitalisme, à une redéfinition d'un « autre » avenir économique plus juste, plus cohérent, mieux partagé ?
Je me méfie de cette notion d'ordre mondial. La concurrence et l'économie libérale sont des logiques extraordinaires de progrès, des leviers sensationnels dans le rapprochement des hommes. Il est formidable de permettre à de jeunes Indiens de sortir de leur village, de venir travailler dans nos usines. Ainsi ils s'émancipent, découvrent les nouveaux outils de communication, accèdent au monde entier, voyagent... La société libérale leur est nettement plus profitable que le système nationaliste reclus qui avait été tenté à l'époque soviétique.Si l'on prend l'exemple de la crise asiatique, elle n'a finalement, sur le plan macro-économique, ramené le pays que de quelques années en arrière, et n'a pas effacé les progrès constatés sur une dizaine d'années. Mais elle a eu sur les populations les moins solides des effets très durs, par exemple en Indonésie. D'autre part, nous constatons un développement des inégalités sans doute inévitable. Car un système libre qui se développe créée sans doute plus d'inégalités qu'un système administré qui ne se développe pas. Mais préférons-nous une société pauvre égalitaire à une société riche plus inégale ? La globalisation est un phénomène fondamentalement sain et positif car elle favorise le développement des nouvelles technologies, l'efficacité par la concurrence, l'échange des bras, des personnes et des idées par-delà des frontières, l'interaction entre cultures et l'accès à l'information. Mais ce monde globalisé manque clairement d'institutions efficaces et de moyens de régulation internationale. C'est aux autorités politiques de se mobiliser pour améliorer le système.
Un appel aux institutions et une légitimation de leur intervention qui détonnent dans le discours libéral...
Nous manquons de régulations. Ce mot fait peur à ceux qui craignent le retour à une économie dirigée. Il fait peur aussi à ceux qui n'ont aucun intérêt à son émergence car elle s'opposerait à leur pratique de profiter de chaque interstice, de chaque volatilité. Or on ne peut pas accepter que ce genre d'intérêt particulier empêche la mise en place de régulations nécessaires au bon fonctionnement de l'économie libérale.
Fortes de quelles remises en question, de quelle auto-critique, de quels changements dans leur comportement des entreprises comme Lafarge peuvent-elles participer à cette redéfinition des règles de fonctionnement de la « mondialisation libérale » ?
Ce n'est pas notre responsabilité, mais nous pouvons y contribuer en faisant part de notre expérience.