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Alain Prost : Gros bonnet

Acteurs de l'économie

Publié le 08 août 2012 à 17:17 - Mis à jour le 30 juillet 2015 à 16:08

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C’est à lui que le tribunal de commerce de Lyon a confié la mission de relancer la Maison Lejaby. Lui aussi qui a assisté, perplexe, à la transformation de son entreprise en enjeu de campagne électorale. Aujourd’hui, Alain Prost tonne d’avoir été malmené par les médias et veut révéler au cœur de la bataille sa vocation entrepreneuriale.

On se demande un peu à qui l'on va avoir affaire, en acceptant cette proposition d'interview avec le repreneur officiel de Lejaby - pas l'un de ceux qui ont été appelés en pompiers par le gouvernement pour sauver les sites destinés à la fermeture. Mais l'homme qui a décidé de lui-même de reprendre la marque, de sauver ce qui pouvait encore l'être, et de défendre son projet devant le tribunal du commerce, quand dix autres candidats à la reprise avaient jeté l'éponge, découragés devant l'ampleur de la tâche. Comment aura-t-il résisté à l'affolement médiatique de ces derniers mois ? Quelle est la stature de celui qui - imagine-t-on - s'est trouvé contraint de traîner ses guêtres dans tous les cabinets ministériels et Q.G. de campagne ? Première surprise : Alain Prost, président de la Maison Lejaby, n'a jamais rencontré aucune personnalité politique, à l'exception du préfet, avec qui il fait un point hebdomadaire sur le reclassement de ses anciens salariés. Ni Arnaud Montebourg, ni Nicolas Sarkozy, ni Laurent Wauquiez, qui se sont pourtant pressés au chevet des ouvrières du "soutien-gorge tricolore", ne sont entrés en relation avec lui : "C'est cela qui est un peu bizarre dans cette histoire...", murmure-t-il.

Selon lui, c'est en 2010-2011, lors du feuilleton des négociations de fermeture entre les quatre sites (Yssingeaux en Haute-Loire, Bellegarde et Bourg dans l'Ain, et le Teil en Ardèche) que la situation "a commencé à déraper". Mais ce bon connaisseur de la filière lingerie bourlinguait alors loin de Lyon et "ne se rendait pas compte" du climat syndical qui entourait l'entreprise : "Le projet économique est devenu progressivement secondaire par rapport au projet social. A une vitesse étonnante, celui-ci a pesé de plus en plus dans la balance". Il évoque "les oubliés de Rillieux", ces 194 emplois maintenus au siège, où se concentre désormais le savoir-faire de l'entreprise. Déplore que les politiques ne gravitent qu'autour des anciens satellites de Lejaby, "qui n'ont plus de raison d'en porter la marque". Tend des perches aux équipes du préfet pour bénéficier lui aussi d'un coup de main dans la relance de sa société : "Je ne fais pas l'aumône, mais les banques ne se bousculent guère. Cela fait trente-deux ans que la société Lejaby connaît d'importants problèmes sociaux. A Lyon, c'est un nom qui fait peur".

Culture business

Ces préambules sont cependant loin de saper sa confiance. La cinquantaine amène, le contact direct et immédiatement à l'aise, Alain Prost affiche un parcours brillant. Une formation ESCP, l'INSEAD dix ans plus tard, et surtout vingt-ans chez L'Oréal : une expérience qui l'a "sur-formé" à la culture business. Ses débuts professionnels suivent le parcours-type du haut potentiel détecté par le géant de la cosmétique, qui le fait démarrer comme auditeur interne, le lance sur les rails du marketing commercial, et le hisse à 32 ans à la tête d'une de ses filiales en Allemagne. Il est nommé ensuite patron de division en Italie - un pays avec lequel il renouera plus tard, lorsqu'il reprendra les rênes du corsetier La Perla. En attendant, son aventure au sein de L'Oréal s'achève sur un poste de responsable de la zone des grands pays européens. 3 milliards d'euros de chiffre d'affaires, une grosse partie du bénéfice du groupe. Il décide alors de donner un tour plus entrepreneurial à sa carrière, et rejoint en tant que numéro deux le groupe Chantelle, leader de la lingerie féminine. Lejaby est à l'époque l'un des plus proches concurrents. C'est également l'un des principaux fournisseurs d'Orcanta, l'une des marques développées par le groupe. Cette proximité commerciale permet à Alain Prost de prendre conscience du "savoir-faire très particulier de la Maison Lejaby". Et de se faire aussi une opinion très critique de la vision stratégique de son prédécesseur dans cette maison, l'autrichien Palmers. Vient ensuite l'époque La Perla : de la lingerie haut-de-gamme à la lingerie de luxe. Une entreprise plus modeste, mais au portefeuille plus large. Le fonds américain qui en est propriétaire lui propose de l'associer aux résultats : "C'était bien dans la logique entrepreneuriale qui poussait en moi", appuie Alain Prost. Des divergences stratégiques l'amènent cependant à quitter La Perla à l'été 2011. "J'ai toujours géré les entreprises comme s'il s'agissait de la mienne. Maintenant il fallait que je trouve chaussure à mon pied pour me lancer".

A-t-il hésité pour Lejaby ? "Non : la boîte était en de mauvaises mains, mais la marque était là. C'est long de construire une marque. Depuis 1930, Lejaby a imprégné son marché. J'ai suffisamment travaillé sur les marques pour savoir cela". Alain Prost sait où il va, suit son idée sans se laisser interrompre, esquive les questions plus personnelles, veut séduire par son énergie, sa confiance en son projet. Qui est-ce qui l'entoure ? Il cite l'équipe d'avocats qui l'a soutenu jusqu'à fin janvier - des gens "jeunes, entrepreneurs et costauds". Il reconnaît qu'il n'est "pas du tout lyonnais", et qu'il savait "que ce serait un des handicaps du projet". Mais il est le premier à y croire - la preuve, il a investi vingt-cinq ans d'économies personnelles, un quart des 7 millions  d'euros qu'il est parvenu à réunir avec les deux co-repreneurs qui sont à ses côtés : l'industriel Michel Desmurs, qui possède l'usine en Tunisie où sont fabriquées l'essentiel de ses collections, et Christian Bugnon, le fils de l'un des anciens propriétaires de Lejaby, celui qui avait donné ses lettres de noblesse à la marque dans les années 1960. Alain Prost se montre spontané, réactif, chaleureux avec ses nouveaux collaborateurs. Il tient à présenter "Madame Colette" : Colette Candela, "l'artiste des grandes réussites de Lejaby", à qui il a redonné la fonction stratégique de directrice du développement et de la création. S'attarde à détailler les mille et une petites pièces qui font "l'Invisible", ce soutien-gorge sans couture apparente qui avait assuré le succès de Lejaby dans toute l'Europe. Dans la lingerie, le savoir-faire ne serait plus dans la fabrication, mais dans la création, l'assemblage des matières, et ce qu'on appelle "le bien aller" : cette notion de confort et de maintien dont la qualité repose sur le test des prototypes, le petit plus qui échappe aux produits de moyenne gamme. "Chaque modéliste est l'architecte de son produit. Pour cette raison, lorsqu'on me dit que le savoir-faire "fout le camp", cela m'irrite fortement. Le savoir-faire de Lejaby, je le fais travailler à 150 % !" Son ambition est même de "recréer une filière de corsetier haute couture" en France, en embauchant des jeunes en apprentissage pour faire face à la pyramide des âges de ses couturières.

Le "patron voyou" lui est resté en travers de la gorge

Son projet ? Repositionner les produits Rasurel, la marque "maillots de bain" de Lejaby, sur le haut de gamme d'ici la saison printemps-été 2013 ; retravailler ces fameux produits invisibles, lancer des collections "fashion", et surtout s'imposer avant la fin de l'année avec Lejaby Couture, "première marque de lingerie de luxe à la française" : un produit qui devrait être développé dans l'Hexagone, au contraire de toutes les autres collections, dont la fabrication sera délocalisée en Tunisie. Cette Tunisie qui lui a valu le qualificatif de "patron voyou" qui lui est resté "en travers de la gorge". "Quand j'entends ces jugements hâtifs, cela me fait doucement rigoler. La lingerie, cela résonne de manière glamour, mais c'est devenu un secteur ultra compétitif sur les coûts. La production était déjà délocalisée à 93 %, qu'elle le soit aujourd'hui à 97 % ne change rien. Tous les concurrents empruntent la même stratégie. Lejaby restait la seule à conserver un site industriel de production en France."

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80 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2009, 39 millions en 2011, 22 millions de commandes aujourd'hui : ce n'est pas parce que la marque a changé de propriétaire que la spirale négative s'est arrêtée. Alain Prost peste que "les chiffres semblent n'importer à personne, mais nous ne sommes pas une communauté sociale, nous sommes une entreprise". Il s'agit donc de regagner les clients perdus avant la reprise : les Galeries La­fayette, la chaîne de magasins suisse Globus... Dans cette guerre contre le déréférencement de Lejaby, les deux prochaines années seront décisives. Verdict en 2014.

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