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Redevance : panique sur l'audiovisuel public suisse

Samuel Maïon-Fontana

Publié le 02 mars 2018 à 09:35 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 01:15

télévision

télévision

RTS/Jay Louvion

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C'est une véritable tempête qui secoue la Suisse. Dans trois jours, dimanche 4 mars, les citoyens devront se prononcer pour supprimer ou non la coûteuse redevance audiovisuelle. Si le référendum valide l'initiative, la Société suisse de radiodiffusion et télévision (SSR) verrait 75 % de son budget s'envoler et mettrait de facto la clef sous la porte. En outre, 60 chaînes de radio-télévision sont concernées et quelque 13 500 postes mis en péril. Une situation scrutée par le reste de l'Europe et qui...

"David contre Goliath." La métaphore revient sans cesse. Le géant philistin à terrasser serait la Société suisse de radiodiffusion et télévision (SSR) et ses pairs, tandis que l'innocent berger serait incarné par une poignée de (jeunes) ultra-libéraux. En guise de combat biblique, il est question de l'initiative "No Billag" (du nom du percepteur) qui appelle le peuple suisse aux urnes et pour laquelle une campagne acharnée secoue le pays. Objectif : supprimer la redevance annuelle de 451 francs suisses (165 francs pour la radio, 286 pour la télévision, soit 384 euros). Toutes les stations respectant une mission de service public devraient alors se financer autrement, faute de quoi elles fermeraient boutique.

Pour mieux comprendre la situation, il convient de rappeler le fonctionnement du système politique helvétique, régi par une démocratie directe. En Suisse, en suivant quelques conditions et procédures, n'importe quel habitant peut constituer un comité d'au moins sept personnes ayant le droit de vote pour déposer une initiative dite "populaire", dont le texte sera, s'il récolte au moins 100 000 signatures, soumis au peuple lors d'un référendum.

"Pour amuser la galerie"

"Le problème, c'est le sentiment que l'on peut déposer tout et n'importe quoi pourvu qu'on ait des signatures, faute d'un mécanisme constitutionnel qui serve de garde-fous. Cela est devenu préjudiciable depuis quelques années", constate Valérie Perrin, secrétaire générale du Syndicat suisse des mass media (SSM). Selon Philippe Zahno, président des Radios régionales romandes, certaines initiatives sont même parfois "lancées pour amuser la galerie ou agiter le débat citoyen mais sont finalement adoptées contre toute attente, comme en 2009 avec l'interdiction de construire des minarets". Pour lui, également directeur de la campagne "NON à No Billag", l'initiative populaire fédérale "Oui à la suppression des redevances radio et télévision" est l'une de ces "bêtises phénoménales".

Lorsque, le 11 décembre 2015, l'initiative est déposée avec plus de 112 000 signatures valables, la Chancellerie la valide et un projet d'arrêté est publié le 19 octobre 2016 avec une recommandation de rejet du Conseil fédéral. Un avis suivi par le Conseil des États puis par le Parlement en juillet dernier par 16 voix contre 8, formant une large alliance gauche-droite et isolant l'Union démocratique du centre (UDC, proche du FN), à l'origine de l'initiative avec les jeunesses PLR (Parti libéral-radical). Ce dernier, ancien parti hégémonique de droite et créateur de la Suisse moderne, a pourtant appelé à refuser l'initiative sous les huées de ses jeunes membres, trahissant ainsi un réel conflit de générations.

Fracture générationnelle

Car ceux qui sont à l'origine de cette initiative sont quasiment tous étudiants. Et par cette prise de position, cette jeunesse politisée poursuit un idéal : la liberté. Plus de liberté et moins d'État, pour reprendre leur slogan. Et notamment "la liberté de payer ce que l'on consomme", explique Nicolas Jutzet, président du comité No Billag Romandie. À 22 ans, membre des jeunes PLR neuchâtelois et étudiant à la Haute École de Saint-Gall en économie et management, il insiste :

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"Nous sommes une cinquantaine de jeunes qui peuvent changer le monde en envoyant le signal que la radio et la télévision "à la papa", c'est terminé."

Ce libertarien n'hésite pas à interpeller parfois vivement les "vieux politiciens de plus de 45 ans à cravate" et a même fait de ce clivage des générations un argument.

Nicolas Jutzet.

Pour ces promoteurs, il ne s'agit pas d'abolir, mais de bousculer un système qu'ils jugent dépassé, avec un mandat constitutionnel qui doit être mis à jour afin de permettre aux consommateurs de choisir - et donc de payer - uniquement les chaînes qu'ils veulent regarder. En un mot, il faut moderniser, à l'heure où les médias ont changé.

"Les jeunes ne regardent plus la télévision comme leurs parents mais ils consomment nos contenus via des applications mobiles ou les réseaux sociaux. Les audiences sont claires, nous devons donc accélérer la bascule numérique pour répondre à ces usages, en faisant preuve de plus d'ouverture", convient Pascal Crittin, directeur de la Radio télévision suisse (RTS), émanation francophone de la SSR.

Mais instigateurs et sympathisants voudraient aller plus vite encore. Nicolas Jutzet se dit d'ailleurs "ravi de l'ampleur du succès en s'adressant à des gens qui n'ont pas d'intérêt à défendre alors qu'en face, les financements sont larges, notamment grâce au soutien des nombreux acteurs qui profitent du système actuel".

En cohérence avec leur discours, l'essentiel de la campagne se déroule sur les réseaux sociaux (là même où l'initiative a vécu ses prémices en 2013) où ils surveillent, répondent aux attaques, diffusent leur rhétorique et contre-argumentent pour lutter contre la "propagande" adverse.

Leur QG de campagne ? Skype. Et ils sont à tel point volontaires que certains n'hésitent pas à mettre de leurs deniers personnels pour faire appel aux outils de promotion publicitaire de Facebook.

Conséquences cataclysmiques

Pour eux, comme pour 60 % des Suisses, pas de doute que, même privatisés, la SSR et ses pairs survivraient. Ils prédisent un paysage médiatique basé sur des abonnements, plus proche des choix et envies des consommateurs. Certains se disent par exemple prêts à payer 100 francs par an pour un abonnement au seul téléjournal. C'est le cas d'Yves Collet, jeune libéral qui a eu l'idée de l'initiative avec deux collègues - autour d'une bière - à Zurich en novembre 2013, excédé par le harcèlement de l'inspecteur de Billag qui venait "tous les mois" vérifier qu'il n'avait pas de poste de radio ou de télévision dans son appartement d'étudiant.

"Il est vrai que les pratiques de la société Billag, avec des méthodes de recouvrement perçues comme violentes, sont à questionner", pointe Valérie Perrin. Gilles Marchand, nouveau directeur de la SSR (lire son portrait dans le n°135 d'Acteurs de l'économie-La Tribune), a conscience qu'une évolution doit avoir lieu :

"Le système d'une redevance coûteuse, même s'il a ses avantages d'indépendance et d'autonomie, doit sans doute être débattu alors que les nouvelles générations sont habituées au pay-per-view(paiement à la séance, NDLR),dans un petit pays avec beaucoup d'overspill(débordement d'audience qui touche les zones frontalières partageant la même langue, avec des implications publicitaires, NDLR)et un appauvrissement des acteurs."

Une réflexion sur le modèle économique que le SSM approuve, tout en tempérant : "Le débat doit être mené en y associant tous les acteurs concernés, il doit  être profond, fédérateur, et ne pas reposer sur quelques dirigeants car il est clair que c'est un problème social." Sans se précipiter, d'après Philippe Zahno : "Les efforts de la numérisation nous feront abandonner petit à petit la diffusion linéaire mais nous devons prendre le temps de la transition, au risque de " jeter le bébé avec l'eau du bain" au nom d'un règlement de compte."

Le SSM en est persuadé, ce qui se joue actuellement en Suisse ne serait ainsi ni plus ni moins qu'un « vote anti-establishment aux conséquences cataclysmiques ».

Fracture culturelle

Pour tempérer, Doris Leuthard, alors présidente de la Confédération, a annoncé en octobre une baisse de la redevance, un plafonnement du budget de la SSR à 1,2 milliard de francs suisses (un milliard d'euros) hors indexation (impliquant une économie de 40 millions (34 millions d'euros)) et une plus grande part pour les stations privées (6 %, soit 81 millions de francs suisses (69 millions d'euros)).

Après une première diminution en 2016 de 11 francs (9,35 euros), qui avait provoqué des suppressions de postes dans le secteur, la redevance coûtera un franc par jour (85 centimes d'euros) à partir de 2019. Un "symbole fort" pour bon nombre de politiciens. Mais insuffisant pour les militants : "Le montant de l'obligation ne nous intéresse pas", assène Nicolas Jutzet. Le jeune homme relève une manœuvre politique habile puisque, selon lui, les recettes issues de la redevance augmenteraient avec un assujettissement plus élevé pour les entreprises.

De plus, à la suite d'un changement de système validé par le peuple en 2015, la redevance sera également étendue à tous les foyers, afin de tenir compte des "nouveaux écrans". "Diminuer l'ampleur de l'injustice n'est moralement pas satisfaisant, nous sommes contre l'obligation de payer", poursuit le Saint-Gallois, qui défend l'initiative lancée par la Suisse alémanique. Un regard aux signatures reçues par l'initiative permet d'ailleurs de voir que la majorité des soutiens provient des cantons de Zurich et de Berne (Genève et le Jura étant minoritaires). De quoi faire ressurgir ce fameux Röstigraben, frontière linguistique et culturelle entre Alémaniques et Romands, marquée par une rivière, la Sarine.

À qui profite le crime ?

Mais outre le combat pour les libertés individuelles, qui tire son épingle du jeu ? Car, tel un élément de langage, un argument revient systématiquement : "Il n'y aura pas de plan B."

En effet, l'initiative veut non seulement stopper la redevance "mais aussi interdire toute forme de financement public, chaque région a donc tout à perdre", précise Pascal Crittin. "Donc il n'y aura plus rien et aucune alternative", s'exclame, véhémente, une employée de la RTS. D'autres acteurs n'attendent justement que ça : les adversaires économiques que sont les éditeurs de presse prennent parfois position de manière virulente contre la SSR, son hégémonie et son information sur le web payée par de l'argent public, là où les journaux traditionnels ont du mal à survivre.

Pascal Crittin.

Là encore, le ton gronde, surtout de l'autre côté de la Sarine, où l'audiovisuel public est particulièrement actif avec un réseau de radio comparable à France Bleu. "Débarrassés du système actuel où la SSR empoche la quasi-totalité des financements, les acteurs locaux pourront se battre à armes égales", tonne Nicolas Jutzet.

Pourtant, en abattant les 35 % du marché que représente la SSR, pas sûr que les recettes publicitaires soient récupérées par d'autres acteurs. "Cet argent ira plus certainement chez les GAFA (Google-Apple-Facebook-Amazon, NDLR)", assure Valérie Perrin. En filigrane, un autre combat se joue, selon la syndicaliste.

Il concernerait "les fantasmes sur le prétendu bord politique des journalistes(la SSR est régulièrement traitée de "bolchévique", ou de repaire de gauchistes", NDLR)face à une domination symbolique de l'UDC, néo-libérale ou nationaliste selon les cas, qui, dernièrement, donne le ton dans notre pays allant jusqu'à semer la zizanie", note Valérie Perrin.

Enfin, l'initiative serait profitable à quelques investisseurs. En effet, No Billag prévoyant une mise aux enchères des fréquences, celles-ci se vendraient au plus offrant et le paysage pourrait rapidement basculer vers des groupes aux mains de quelques riches industriels.

Un faux problème, pour Nicolas Jutzet : "L'indépendance des rédactions est évidemment importante mais cette liberté des médias est garantie par la Constitution", assure-t-il. Supprimer du texte les principes d'équité, de fidélité et de diversité des opinions n'est donc pas un risque selon lui.

"Une première mondiale"

Cette situation helvétique fait aujourd'hui des remous à l'extérieur des frontières, jusqu'aux États-Unis, où la Foundation for Economic Education d'Atlanta juge que le "petit mouvement pour la liberté en Europe connaît une croissance extraordinaire à partir d'un pays auquel on ne se serait pas attendu" et qu'il s'agirait "de l'une des initiatives européennes les plus extraordinaires à ce jour pour un libre marché".

Sur les réseaux sociaux également, ce genre de prise de position étrangère alimente la bataille. Le dessinateur belge Philippe Geluck, par exemple, s'exprimait récemment en vidéo pour expliquer que "payer sa redevance est un devoir citoyen pour une radio et une télévision libres qui ne seraient pas entre les seules mains des commerciaux".

Même avis pour le philosophe québécois Alain Deneault, qui rappelle qu'il y a quelques décennies, on jugeait la fabrication d'émissions trop importante pour la confier à des intérêts privés. La Société suisse des auteurs s'est également fendue d'un clip mettant en scène des élèves obligés de payer pour entrer en classe, tandis que les parodies post-apocalyptiques se multiplient. L'Union des villes suisses s'est elle aussi prononcée contre l'initiative, tout comme 5 000 artistes, un lauréat du Prix Nobel, voire même l'Unesco.

Plan social ?

En France, où France Télévisions perçoit 2,5 milliards de subventions publiques pour un budget de 2,8 milliards en 2016, le sujet est scruté avec attention. Pour le réalisateur français Patrice Leconte, il ne s'agit pas d'un problème suisse ou francophone mais d'une question plus large de liberté d'expression, de sauvegarde de la diversité des opinions. Au titre d'une comparaison hexagonale, avec un budget de 325 millions d'euros, la Radio télévision suisse fonctionne durant un an avec ce que France Télévisions et Radio France dépensent en un mois - certes sur des périmètres géographiques et de population peu comparables.

Alors que de l'autre côté de la frontière, la ministre française de la Culture a récemment lancé la question de la modernisation de la contribution à l'audiovisuel public, toute la Suisse est maintenant suspendue au résultat des urnes. En cas de oui, la SSR devra à la fois remplir son mandat jusqu'au 31 décembre "et préparer la liquidation avec un plan social pour 6 000 personnes dans toute la Suisse", conclut Pascal Crittin.

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Les premiers sondages partiels annonçaient la suppression de la redevance, depuis, la tendance semble s'inverser. Nul doute qu'ils seront nombreux, ceux qui, le 4 mars, attendront fébrilement le verdict devant leur écran... de télévision.

Samuel Maïon-Fontana

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