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"Nous allons, je l'espère, progressivement sortir du tourisme de masse", Jean-François Rial (Voyageurs du Monde)

Voyagiste militant depuis plus de 25 ans avec Voyageurs du Monde, membre d’Agir pour un tourisme responsable, Jean-François Rial ne croit pas au grand soir de l’industrie touristique mais à une transition sectorielle tant de la part des acteurs du tourisme que des touristes eux-mêmes. Un nouveau rapport au voyage est en train de naître, augurant une approche plus respectueuse de la planète. Explications. (Cet article est issu de T La Revue de La Tribune - N°5 Juin 2021)

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Jean-François Rial, PDG du groupe Voyageurs du Monde et président de l'Office du Tourisme et des Congrès de Paris
Jean-François Rial, PDG du groupe Voyageurs du Monde et président de l'Office du Tourisme et des Congrès de Paris (Crédits : Frédéric Stucin)

Compte tenu de la situation actuelle, voyez-vous le tourisme ou le voyage repartir à l'avenir sur de nouvelles bases ?

Jean-François Rial Non, du moins pas tout de suite. Une fois la pandémie maîtrisée, les activités, que ce soit pour les voyages ou les vacances, vont repartir comme avant, et de plus belle, même, ne serait-ce que parce qu'il y a eu une telle frustration accumulée pendant les confinements que les gens vont vouloir consommer à tout prix. On le voit aux États-Unis où, à la faveur de la vaccination massive, les réservations pour les voyages intérieurs ont déjà retrouvé leur niveau de 2019. Et cette frénésie pourrait durer deux ou trois ans. Autant dire qu'il n'y aura pas de « grand soir » dans l'industrie touristique ! Cela dit, après cette période, les activités vont progressivement évoluer et devenir plus respectueuses de l'environnement, puisque c'est bien là la clé. Pour cela, il ne faudra pas compter que sur les consommateurs eux-mêmes. Certes, ils sont de plus en plus soucieux d'écologie et la pandémie, en liant coronavirus et empiétement toujours plus grand des humains sur la nature, a accru leur sensibilisation. Mais ils ne sont pas encore prêts à en assumer les conséquences. Leurs choix s'établissent selon différents critères : l'écologie, peut-être, mais aussi la qualité du service, notamment. Même chose pour les voyagistes. Ils s'intéressent à l'environnement, mais pas assez. Et ne prennent pas encore en compte la préservation de la biodiversité, par exemple. Il va donc falloir en passer par des réglementations, qui vont se mettre progressivement en place à mesure que des pouvoirs écologistes émergent, un peu partout en Europe et dans le monde. Ainsi, je suis persuadé qu'à moyen terme, ce que fait Voyageurs du Monde, en plantant des arbres pour absorber les émissions de carbone liées à ses activités aériennes, cela sera légiféré par les États, de même que l'utilisation des sols ou la biodiversité. D'ailleurs, il y a déjà de plus en plus de législations en ce sens. Et cela va s'accélérer. De quoi nous faire espérer que progressivement, le visage des vacances et des voyages change et que ces activités fonctionnent, effectivement, sur de nouvelles bases. Ainsi, sur les voyages, l'aérien intégrera le coût écologique. De même, alors que nous assistions depuis 15 ans à un raccourcissement de plus en plus marqué de la durée des voyages lointains - on part en Inde pour 9 jours, voire une semaine, au lieu d'un mois dans les années 1970 - ce phénomène s'est arrêté. Les voyages vont se rallonger. Et sur un voyage de 15 à 20 jours, au lieu de faire une quinzaine d'étapes, on n'en fera qu'une demi-douzaine, dans le but de passer davantage de temps à chaque endroit. Quelque chose de plus local, en somme. En outre, pour les destinations plus proches, on ne prendra plus l'avion. Enfin, nous allons, je l'espère, progressivement sortir du tourisme de masse. Imaginez : 95 % des gens vont sur 5 % de la planète ! Il y a quand même moyen d'aller ailleurs ! Il ne s'agira plus de se concentrer à un seul endroit. Les vacances resteront abordables, mais seront plus étalées dans l'espace et le temps. Certes, pour certains qui ne peuvent partir que pendant les vacances scolaires, l'étalement dans le temps est plus difficile, mais l'étalement dans l'espace, lui, est tout à fait possible. Il vaut mieux avoir dix hôtels répartis sur 100 kilomètres carrés que dix hôtels sur un kilomètre carré. Et il faut en finir avec les dommages infligés aux parcs naturels pour construire des complexes hôteliers et avec les paquebots de 5 000 passagers qui polluent les écosystèmes marins. Ce tourisme de masse n'est bon ni pour la planète - les sols, les ressources en eau, la biodiversité, les animaux -, ni pour les habitants sur place, ni même pour les touristes eux-mêmes, qui sont plus des numéros que des voyageurs.

Depuis plus de 20 ans, Voyageurs du Monde a une approche différente du voyage. Quel bilan dressez-vous ?

J-F.R. Cela fait 25 ans exactement ! Nous avons connu deux périodes, une première, pendant 20 ans, au cours de laquelle personne ne nous imitait. Mais depuis cinq ans, certains bougent. De même, alors que les compagnies aériennes considéraient nos positions sur l'écologie comme « extrêmes » - et pourtant, je ne défendais pas l'idée de ne plus voyager en avion ! - aujourd'hui, elles s'intéressent à leur empreinte carbone. La prise de conscience est là. D'autant que les clients le demandent de plus en plus. Mais la technologie ne peut pas tout. Si la voiture électrique peut faire beaucoup pour limiter les émissions de CO2, c'est plus compliqué et même technologiquement impossible avant au moins 20 ou 30 ans pour les avions, en particulier sur les vols long-courriers. Comment faire alors, puisqu'il faut diviser par deux les émissions mondiales de CO2 d'ici 2030 et atteindre la neutralité carbone en 2050 ? Ne plus prendre l'avion, même si le transport aérien ne représente que 2 à 3 % du total des émissions ? Non ! Imposer une taxe carbone ? Cela n'a aucun impact écologique ! D'où l'idée de lancer des projets d'absorption du CO2 émis en plantant des arbres, comme nous le faisons, sous trois conditions : en respectant la biodiversité et en garantissant l'additionnalité et la pérennité. Bien sûr, toutes les industries qui peuvent faire leur transition écologique doivent la faire, mais celles qui ont plus de mal, comme l'aérien, peuvent nous imiter. D'autant que la question de la surface n'a pas lieu d'être. Nous savons qu'il y a actuellement environ 3 000 milliards d'arbres sur terre, que l'on peut en planter 1 300 milliards de plus sur des surfaces non exploitées par les humains et l'agriculture et que pour absorber le total de toutes les émissions annuelles de l'aérien, il suffirait d'en planter 4 milliards par an... En ce qui concerne Voyageurs du Monde, nous annulons, grâce à nos plantations, l'ensemble de nos émissions chaque année. C'est ce que j'appelle la contribution planète. L'ensemble de la filière commence à s'y mettre, avec l'exemple spectaculaire d'Air France, qui s'est quasi aligné sur nos positions.

Vous militez également pour des quotas pour Airbnb, pouvez-vous détailler ?

J-F.R. Airbnb est un concept intéressant s'il n'est ni dévoyé ni envahissant. Certaines villes régulent ces activités, comme San Francisco, qui a adopté une loi en 2015 visant à restreindre les locations de courte durée. Elles sont limitées à cinq appartements simultanément loués dans le même bâtiment et à 90 jours au total par an lorsque l'hôte n'est pas présent. D'autres villes peuvent faire de même, même si cela requiert, chez nous en particulier, l'aide de l'État et des dispositifs législatifs...

Dans l'étude « Pour un tourisme à impact positif », publiée sur Terra Nova en 2019, vous dites, avec votre coauteur, Jean-François Martins, qu'il faut empêcher le surtourisme dans certains quartiers de Paris. Comment concrètement, voyez-vous les choses ?

J-F.R.  Il s'agit de montrer autre chose de Paris que simplement la tour Eiffel. Notre expérience le montre : nous envoyons nos clients aux États-Unis ou au Japon et plus des deux tiers d'entre eux ne vont pas voir les « tours Eiffel » locales. Et si vous y allez, vous n'êtes pas obligé d'être avec des milliers d'autres touristes. Si vous n'éprouvez aucune émotion devant un monument ou un tableau du fait de la foule autour de vous, il ne vous en reste pas grand-chose. Prenez le Taj Mahal, par exemple, si vous passez par le fleuve, il n'y a personne. Il y a moyen d'optimiser tout cela. C'est vrai pour Paris intra-muros et toute l'Île-de-France. Il faut travailler avec les élus là-dessus. Le but est d'avoir moins de touristes à la tour Eiffel, la butte Montmartre et au Louvre et d'en attirer davantage dans les XIIIe et XIXe arrondissements, à la basilique Saint Denis, sur les bords de Marne... pour envisager d'augmenter les flux tout en évitant le surtourisme. Il faut faire un gros effort de marketing pour cela.

Vous avez été nommé, en mars 2021, président de l'Office du Tourisme et des Congrès de Paris et vous avez annoncé vouloir travailler sur la transition écologique et la « culture du beau ». Qu'entendez-vous par là ?

J-F.R. Au-delà du respect de l'Accord de Paris sur le climat, qui est l'objectif premier, l'idée est, notamment dans la perspective des Jeux olympiques, de travailler sur la mobilité douce - je rêve de mettre des vaporetto électriques sur la Seine, par exemple - mais aussi, pour désengorger les lieux touristiques, je vais proposer d'élargir les horaires d'ouverture des musées et des monuments. Cela demandera des discussions avec les salariés, mais je crois que cela sera dans l'intérêt de tous, in fine. Et lorsque je parle du beau, je pense en effet à travailler, avec la mairie de Paris, dans de nombreux domaines touchant à la circulation, au mobilier urbain, aux poubelles, aux entrées des bouches de métro, à la signalétique... en respectant ce qu'est la capitale et ses atouts architecturaux mais en la modernisant pour la rendre encore plus attrayante.

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Cet article est extrait de "T" La Revue de La Tribune n°5 - VOYAGES, l'ailleurs n'est pas si loin - Juin 2021 - Découvrez la version papier

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Commentaire 1
à écrit le 19/11/2021 à 11:03
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Un entretien intéressant car il a l'air de bien réfléchir le gars là, merci. En effet on voit bien que ça repart à fond le truc, le besoin de consommation, le besoin de quitter ce système un temps, s'évader comme on dit à juste titre comme on s'évade...

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