Revue

Une histoire du tourisme

L’aventure, l’exploration, la découverte, le repos, le loisir, les vacances… le tourisme ! Autant de mots reliés les uns aux autres, évoluant au fil des siècles et offrant en fonction de leur contemporanéité une certaine idée du voyage. Retour sur l’évolution d’un secteur qui n’a de cesse de se réinventer. (Cet article est issu de T La Revue de La Tribune - N°5 Juin 2021)

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Au XVIIIE siècle, de jeunes aristocrates anglais, férus de voyages éducatifs, partent faire le Grand Tour de l’Europe. Ce Grand Tour donnera naissance au mot « tourisme », un nouveau concept qui révélera l’art de voyager pour le loisir et dont l’avènement se réalisera en 1841, date à laquelle le Britannique Thomas Cook crée la première agence de voyages. Ci-contre des touristes visitent le Sphinx de Gizeh en Égypte.
Au XVIIIE siècle, de jeunes aristocrates anglais, férus de voyages éducatifs, partent faire le Grand Tour de l’Europe. Ce Grand Tour donnera naissance au mot « tourisme », un nouveau concept qui révélera l’art de voyager pour le loisir et dont l’avènement se réalisera en 1841, date à laquelle le Britannique Thomas Cook crée la première agence de voyages. Ci-contre des touristes visitent le Sphinx de Gizeh en Égypte. (Crédits : Istock)

L'aventure commence parfois au coin de la rue. En ce jour de grand soleil, nous ne prenons ni l'avion, ni le bateau, nous nous rendons simplement à Marly-le-Roi, en banlieue parisienne, par le chemin routinier dessiné par les routes nationales. Curieux endroit pour démarrer une histoire du tourisme à travers les âges, me direz-vous... Et pourtant ! Fidèle à son image de baroudeur, c'est Hugues Aufray qui nous accueille chez lui. Depuis des décennies, son nom est synonyme d'appel du large, d'évasion, de liberté. Pour toute une génération, Aufray est ce bel hidalgo charismatique au regard perçant qui, quand il ne largue pas les amarres, galope sur un fier cheval blanc. Autrement dit, une image d'Épinal du voyageur ! Entre deux cafés, le chanteur nous confie pourtant un secret : « L'idée de l'Ailleurs, je l'ai surtout rêvée puis chantée. En vérité, j'ai moins bourlingué que d'autres artistes ! » Notre homme est ici bien modeste... Car de l'Espagne de son enfance à ses virées en Amérique en passant par une France sillonnée d'est en ouest et du nord au sud au gré de ses tournées, il aura, toute sa vie, été happé par l'appel de la route façon Dylan et Kerouac. Au point d'en avoir fait le fantasme de toute une génération grâce à des tubes connus de tous : Santiano, Hasta Luego, La Chanson de Robinson. Finalement, Aufray dit tout de notre envie de grands espaces, de cette perpétuelle euphorie du départ qui, en dépit du temps qui passe, continue de nous plaire. C'est qu'à l'heure de la Covid-19, vissés sur les sièges de nos bureaux, les yeux rivés sur les mille écrans qui peuplent désormais notre quotidien, nous rêverions, nous aussi, de prendre le large ! De renouer avec l'élan ancestral des explorateurs repoussant les limites du monde connu, des aventuriers en quête d'évasion, des ouvriers en quête de farniente ensoleillé une fois venus les congés payés. Si le tourisme promet de changer dans le monde d'après (nous le verrons d'ailleurs en détail tout au long de ce numéro), une certitude apparaît nettement : de l'Antiquité à nos jours, notre propension au déplacement demeure intacte. Interrompue certes, mais bientôt réactivée. En route, donc, pour un grand voyage à travers l'histoire du tourisme à travers l'Histoire !

Dans l'Antiquité, le voyage comme une odyssée

« Heureux qui comme Ulysse » écrivait l'Angevin Du Bellay, fasciné par la figure du navigateur antique... Incarnation de l'idée d'aventure, le héros légendaire homérique aura vogué dix années durant à travers les mers avant d'arriver au bout de son odyssée personnelle, aujourd'hui encore étudiée par les écoliers du monde entier. Depuis le viiie siècle avant notre ère, l'histoire mythique du roi d'Ithaque fascine. Il est vrai qu'elle se dévore comme une série à rebondissements façon Netflix, en même temps qu'elle instille les idées très modernes de parcours initiatique et de chemin qui forment, au bout du compte, l'objectif premier du voyageur... L'Odyssée fera ainsi germer dans l'esprit des poètes et de leurs lecteurs, le vertige du voyage et l'envie d'ailleurs. Sénèque lui-même, dramaturge et conseiller de Caligula puis précepteur de Néron, louera l'idée de périple propre à élever l'âme en « donnant la connaissance des peuples ». Il n'en demeure pas moins que les voyageurs du monde antique percevaient le « départ de chez soi » comme une véritable et périlleuse aventure. Comme l'écrivent l'historienne Marie-Françoise Baslez et le latiniste Jean-Marie André dans leur ouvrage Voyager dans l'Antiquité (Fayard, 1993), beaucoup d'entre eux « nous ont laissé des témoignages directs de leurs périples si bien que l'on peut parler d'une culture voyageuse de l'Antiquité. N'est-ce pas les Grecs qui ont trouvé le mot désignant le voyage "pour voir du pays", préfiguration des circuits touristiques d'aujourd'hui ? ». Loin de nos conceptions actuelles en la matière, le tourisme antique n'a rien d'une sinécure. Ainsi, à l'image des mille difficultés pratiques et des nombreux dangers qui émaillent L'Odyssée d'Homère, le voyage constitue un exploit. Pour la première fois, avec Ulysse, un héros va s'aventurer loin, bien au-delà des frontières connues et rassurantes d'un monde organisé. Le voilà en proie aux courroux des Dieux, aux charmes des nymphes et des sirènes, comme une métaphore à peine voilée des existences menées par les Athéniens sur la terre ferme. Pour leurs contemporains, ces écrits avaient valeur d'avertissement. Et tandis que les citoyens les plus aisés profitaient volontiers du cadre clément offert par les institutions de l'époque, ceux qui s'aventuraient au loin le faisaient le plus souvent de manière contrainte et forcée : pour faire la guerre, pour s'enrichir, si ce n'est pour se faire oublier. « Le voyage était rarement d'agrément », reprennent Baslez et André et poursuivent ainsi : « Il se concevait comme une véritable expérience et l'on partait le plus souvent sous la pression de la fatalité, en tant que migrants saisonniers ou exilés ». Rien ne permettait donc de penser, lorsqu'on s'en allait, que l'on retrouverait un jour sa maison et ses proches. C'est la raison pour laquelle le retour au bercail des légionnaires et autres mercenaires revenant d'expédition était dûment célébré ; il s'avérait aussi improbable qu'exceptionnel.

Dans ce contexte et face à tant de périls, une question se pose : pourquoi partir ? À des fins de conquête territoriale, évidemment ! Puisque les territoires originels d'Athènes, de Sparte ou de Rome étaient exigus, on a très tôt cherché à les étendre, à fonder d'autres cités, à fédérer d'autres peuples au sein de grands ensembles protecteurs. C'est ainsi qu'au fil des siècles et grâce aux progrès des techniques de navigation, les empires s'étendront toujours plus loin, des rivages de la mer Noire jusqu'au Proche-Orient, en passant par la Gaule et l'actuelle Angleterre. Après l'expédition militaire vient ensuite le temps du voyage commercial. Durant toute l'Antiquité, la Méditerranée constitue le théâtre d'échanges intenses, chacun achetant et exportant des denrées périssables et autres produits locaux en même temps que s'instaure le principe de collecte des impôts commandant, lui aussi, de parcourir de grandes distances à cheval ou par bateau. Peu à peu, la notion de voyage évolue. Jadis tragique par essence, elle se mue, pour une caste privilégiée du moins, en perspective de tourisme avant l'heure. Ce sont les antiques villégiatures romaines et autres villas patriciennes retrouvées à Pompéi et évoquant un luxe et un art de vivre qui les rapprochent des standards du haut de gamme tel qu'on l'expérimente à l'heure actuelle. Ce sont également « ces voyages pour découvrir les "délices" des villes du Proche-Orient ou l'Asie, "presque aussi belle que la Grèce", ces émotions et parfois ces émerveillements, comme le récit de ce touriste antique qui, devant le Sphinx de Gizeh, s'exclame : "Spectacle divin ! Vision effrayante ! Noble apparition !" » rapportent Baslez et André.

De la croisade moyenâgeuse aux virées humanistes

Cette vision d'un lifestyle touristique avant l'heure disparaîtra à mesure que le Moyen Âge s'enfoncera dans le rigorisme. Mais gare aux idées reçues : on continuera bel et bien à prendre la route dans l'Europe de l'an mil, sous certaines modalités et avec la religion comme sempiternelle toile de fond.

« C'est avant tout la foi qui pousse alors les gens sur la route », confirme le journaliste Nicolas Santucci qui explique ses propos ainsi : « En premier lieu, avec les Croisades et le pèlerinage qui se développent. On part à Rome puis à Saint-Jacques-de-Compostelle mais aussi, plus loin, vers la Terre sainte. Pour s'y rendre, les chevaliers et les pèlerins parcourent des milliers de kilomètres, le plus souvent à pied, ou en bateau. Pour faciliter leur chemin de croix, d'anciens pèlerins publient des guides de voyages pour les aiguiller. On découvre même des formules de "voyages organisés", qui pouvaient réunir plusieurs milliers de candidats au départ. »

Au développement des façons de cheminer (à pied, à cheval, en chariot ou en bateau) et des ancêtres du Routard et du Petit Futé s'ajoute également une nouveauté : le développement de la balbutiante science de la cartographie. En dépit des frontières encore aléatoires qu'elles dessinent, les cartes offrent alors au voyageur une aide bienvenue. Elles ordonnent, clarifient et simplifient l'orientation des convois, permettent de traverser certaines rivières à pied sec plutôt qu'en risquant la noyade d'une armée entière. Peu à peu, certains chemins sont balisés, sécurisés et préfigurent nos autoroutes. C'est ainsi que naît la Table de Peutinger, véritable chef-d'œuvre indiquant, sur un parchemin long de 6 mètres, toutes les routes connues à travers l'Europe. Cette ancêtre de la carte Michelin mérite que l'on s'y attarde. Construite à partir d'un rassemblement de cartes romaines, elle montre 200 000 kilomètres de routes, quelque 555 villes et 3 500 particularités géographiques tels les massifs montagneux, fleuves, forêts, phares et sanctuaires. Plusieurs fois copiée et améliorée au cours du Moyen Âge, la carte montre par la suite la totalité de l'Empire romain, Rome avec moult détails et même le Proche-Orient et l'Inde, le Gange et le Sri Lanka, et jusqu'à la Chine ! Si tout cela représente un formidable bond en avant, l'historien Thomas Szabo souligne néanmoins le danger qui continuait à accompagner l'idée même de voyage : « Au Moyen Âge, celui qui quittait son cadre de vie habituel et partait en voyage se livrait aux dangers d'un monde incertain. Aussi, avant son départ, le voyageur prononçait-il une longue prière où il demandait protection à Dieu et à tous les saints. Il en va ainsi de la prière appelée Oratio Gilde pro itineris et navigii prosperitate dans laquelle un moine énumère au moyen de soixante-dix vers, les dangers que redoutaient le plus les voyageurs à cette époque en les invoquant l'aide conjointe des douze Apôtres, de Marie et de toutes les vierges saintes. » Figurent alors dans la liste des périls : la rencontre fortuite avec des ennemis armés, le fait d'être emprisonné ou dépouillé par des voleurs, la mort de son cheval et l'attaque par des bêtes féroces... Plus qu'un folklore, une inquiétude de tous les instants, convertie en récit d'aventure à mesure que les Croisés reviendront d'Orient auréolés du prestige de l'intrépide chevalier.

Si les conditions matérielles liées au fait de cheminer évoluent peu avec la Renaissance, c'est néanmoins l'optique du voyage qui va, alors, s'inverser. C'est désormais la volonté d'enrichir son esprit et son savoir qui guide les intellectuels, les artistes et les savants regroupés sous l'appellation d'Humanistes. Léonard de Vinci, Montaigne, Shakespeare, Machiavel, Thomas More, Joachim du Bellay : ils seront nombreux à formuler le vœu de se frotter à d'autres réalités, à se confronter pacifiquement à d'autres visions pour faire progresser leur connaissance du monde et le périmètre de la pensée humaine. Mais s'il est bien un nom à distinguer parmi tous, ce serait évidemment celui d'Érasme, formidable homme de lettres né à Rotterdam puis aperçu tantôt à Paris, Londres, Oxford, Turin, Venise, Padoue, de même qu'à Florence, Rome, Louvain et Bâle. À l'anglais devenu aujourd'hui la langue de la mondialisation, l'intellectuel substituait hier son latin, qualifié par Stefan Zweig de « langue fraternelle », de « premier espéranto de l'esprit ». Érasme, par son savoir, ses voyages et sa curiosité devint un Européen fervent. Il ne tardera pas à imposer un modèle qui perdure encore aujourd'hui : celui du dépassement des instincts vengeurs et violents des hommes et des nations, remplacé par l'idéal de la conciliation et de la compréhension mutuelle. « Au lieu d'écouter les vaines prétentions des roitelets, des sectateurs et des égoïsmes nationaux, la mission de l'Européen est au contraire de toujours insister sur ce qui lie et ce qui unit les peuples, d'affirmer la prépondérance de l'européen sur le national, de l'humanité sur la patrie... » écrit Zweig dans sa biographie du grand voyageur. Pas un hasard, donc, si des siècles plus tard, en 1987, naîtra le programme d'échange européen d'étudiants et de professeurs au nom tout trouvé : Erasmus !

Grand Tour et naissance de l'idée de tourisme

Du promeneur naturaliste à la Rousseau au voyageur romantique à la Flaubert en passant par les récits mythiques de Kessel et d'Hemingway, on mesure combien partir a longtemps constitué une aventure. Et comment, en l'espace de quelques décennies, le tourisme a subi une accélération inouïe. S'il fallait identifier un bouleversement majeur dans notre voyage à travers le temps et la géographie, celui-ci daterait du XVIIIe siècle, dans la bonne société anglaise. De jeunes et fortunés aristocrates du royaume, férus de voyages éducatifs et artistiques, partent alors faire le Grand Tour de l'Europe. Une sorte de formation accélérée leur permettant de découvrir, sur le terrain et à travers toute l'Europe, ce qu'ils avaient jusqu'ici découvert dans les livres. À la suite de la noblesse, les artistes se rueront sur les chemins menant à Florence, Athènes, Genève, Paris, Amsterdam, Munich, Naples et Capri. On y verra Lord Byron, Stendhal, Lamartine, Chateaubriand, tous animés de curiosité et d'un rare appétit de découverte. Le Grand Tour donnera naissance non seulement au mot « tourisme » mais bientôt à toute une branche explorée par le voyagiste britannique Thomas Cook qui va créer, en 1841, la première agence de voyages. Portée par une révolution industrielle en plein essor et par le développement du chemin de fer, l'entreprise connaîtra un succès retentissant. Une croissance annonçant, évidemment, le développement qui va suivre : l'avènement d'une société du loisir et du temps libre. L'idée d'un tourisme qui s'ouvre, se démocratise et qui n'est donc plus seulement réservé à une élite. Lorsqu'en 1936, sous l'impulsion de Léon Blum, les fameux « congés payés » entrent en vigueur, c'est tout un pays qui va prendre la route du soleil. Dans la foulée, les stations balnéaires se développent sur tout le territoire et ailleurs. Deauville en France, Brighton en Angleterre, Ostende et Knokke en Belgique et les somptueux rivages des lacs de Constance, de Côme et de Locarno voient résidences secondaires et hôtels pousser comme des champignons. Puis ce seront bientôt les rivages ensoleillés de la Côte d'Azur, de la Costa Brava, de l'Adriatique et de Tunisie. Le mouvement est enclenché et ne s'interrompra plus avant des décennies. Plus rien, à part les guerres et les pandémies, n'arrêtera les voyageurs en quête de dépaysement. « Le jeu de l'imitation sociale du "grand" par le "petit" a favorisé l'adhésion à la norme touristique », analyse le sociologue Rodolphe Christin, auteur du Manuel de l'antitourisme (Écosociété, 2018) et de L'Usure du monde, critique de la déraison touristique (L'Échappée, 2014) et continue ainsi :

« La société salariale issue de la révolution industrielle, puis les congés payés, ensuite l'avènement de la société de consommation après la Seconde Guerre mondiale, ont forgé les conditions socio-économiques qui ont fait du voyage un produit désirable comme un autre. Les évolutions technologiques - machine à vapeur, moteur à explosion -, l'aménagement du territoire et l'implantation d'infrastructures de circulation et d'accueil ont permis de rendre indolore l'épreuve de l'espace, et de réduire considérablement les risques liés à la vie hors de chez soi ».

On s'est donc mis à voyager plus loin, plus vite et selon des normes de sécurité jusqu'alors jamais atteintes dans toute l'histoire de l'humanité. Et surtout ultra massivement ! Les chiffres de l'Organisation mondiale du tourisme racontent cette formidable croissance du secteur. En 1950, il y avait 25 millions de touristes, 279 millions en 1980 et un milliard en 2015, pour un chiffre d'affaires de 1 260 milliards de dollars. Jusqu'à la survenue de la Covid-19, les prévisions étaient largement optimistes, notamment grâce à la logique du tourisme dit low cost qui permet de s'envoler pour Istanbul ou Barcelone pour moins cher qu'un trajet classique en TGV Paris-Bordeaux...

Remise en cause du modèle

Reste l'idée du prix écologique à payer pour s'autoriser une telle débauche de moyens dans l'objectif d'assouvir un rêve d'exotisme accessible en quelques clics... « Lorsqu'on parle de tourisme de masse, reprend Rodolphe Christin, on imagine un nombre toujours plus important de touristes. Son développement repose sur l'usage de l'avion qui permet de partir plus souvent, pour des séjours courts, or l'avion est un important émetteur de gaz à effet de serre. Le développement du tourisme de croisière est également préoccupant. Les navires émettent en moyenne, en une journée, autant de particules fines qu'un million de voitures, le soufre en plus. Bien entendu, les habitants des ports et les passagers sont les premiers à en souffrir. L'étude récente d'un chercheur australien évalue à 8 % la part du tourisme dans la production de gaz à effet de serre par les activités humaines. Mais il faut encore compter avec la formidable empreinte, voire l'emprise, du tourisme sur l'organisation des territoires : axes de circulations, créations d'infrastructures, modélisation des paysages, zonages spatiaux. Le tourisme est la dimension centrale d'un mode de vie dont on sait qu'il n'est pas durable et qui fait converger vers lui beaucoup d'autres secteurs d'activité : hôtellerie-restauration, BTP, transports, production d'énergie... » Jusqu'ici envisagé comme une idée de progrès, le concept de tourisme se voit désormais remis en cause par toute une génération soucieuse de ne plus vivre selon les codes du baby-boom. Résilience et sobriété semblent être devenues les maîtres-mots, les nouveaux dogmes à la mode pour réviser si ce n'est repenser toute notre relation aux vacances. Plus vert, plus local et plus lent, le voyage de demain promet de se départir de l'idée d'exotisme et de conquête dont il fut, des siècles durant, pourvu. Reste que, comme le souligne l'essayiste Jean-Laurent Cassely, « tout le monde n'est pas en phase avec cette nouvelle façon de voir le tourisme. Que dit-on, par exemple, aux anciens pays colonisés qui accèdent aujourd'hui au tourisme de masse ? Comment compose-t-on avec le retournement d'une donne qui voit aujourd'hui les gens chez qui on allait venir chez nous ? Leur interdit-on ce droit-là, dont nous avons nous-même largement profité, voire abusé durant longtemps ? » Pour l'auteur de No Fake (Arkhé, 2019), c'est un fait : « L'aspiration au voyage perdure mais le cool se déplace. Au trop-plein engendré par le tourisme de masse, les élites ont répondu par la stratégie du front renversé et cette idée de délocalisation. C'est l'idée du "je reste près de chez moi", du staycation et du voyage vertueux. On assiste ainsi au grand retour des vacances en France puisque l'idée même de prendre l'avion rebute ceux qui bougent beaucoup toute l'année et qui ont, de toute façon, déjà exploré le monde. » À cette appétence d'un voyage plus moral et écolo s'est ajoutée la fronde des locaux épuisés par la « disneylandisation » de leur territoire. À Venise, Barcelone, ou Key West, on limite depuis peu le passage des énormes bateaux de croisière et la location d'appartements aux touristes par les plateformes type Airbnb. « Dans un monde où l'Himalaya est devenu une autoroute, l'idée de salissure touristique gagne du terrain... Pour autant, conclut Cassely, tout ne changera pas si vite et l'on continuera certainement d'assister aux scènes impressionnantes de chassé-croisé entre juillettistes et aoûtiens, partout sur notre territoire, les prochains étés. »

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Cet article est extrait de "T" La Revue de La Tribune n°5 - VOYAGES, l'ailleurs n'est pas si loin - Juin 2021 - Découvrez la version papier

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