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Tourisme : se réinventer pour renaître

Sans la pandémie, quelque 2 milliards de touristes auraient parcouru le monde l’an dernier. Avec des effets de plus en plus néfastes, aussi bien sur les destinations elles-mêmes, saturées, que sur l’environnement. L’évolution vers une découverte de l’ailleurs plus responsable avait déjà commencé. La crise l’a accélérée, déployant de nouveaux modèles touristiques alternatifs. (Cet article est issu de T La Revue de La Tribune - N°5 Juin 2021)

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(Crédits : DR)

L'annonce a valeur de symbole. Le 25 mars dernier, dans un communiqué commun, les ministres de la Culture, du Tourisme, de l'Environnement et des Infrastructures italiens ont déclaré que les paquebots ne pourraient plus s'approcher du centre historique de Venise et devraient, dans un premier temps, jeter l'ancre au port industriel. La décision, prise « afin de protéger un patrimoine culturel et historique qui appartient non seulement à l'Italie, mais au monde entier », ont-ils souligné, a été saluée par les 260 000 Vénitiens, qui manifestaient leur mécontentement et leur inquiétude depuis plusieurs années, face à ces immeubles flottants qui déversaient d'un coup des milliers de plaisanciers place Saint-Marc. Si certains - cafetiers et restaurateurs, boutiquiers et vendeurs de souvenirs, gondoliers et guides - vivaient du tourisme, d'autres n'y voyaient qu'une foule encombrante, une moisson de papiers gras et des dommages pour l'écosystème fragile de la lagune. Venise, qui engrangeait 3 milliards d'euros par an provenant du tourisme, a vu cette manne se tarir l'an dernier. Mais ce vide laissé par les hordes de visiteurs a été l'occasion de réfléchir à une nouvelle façon de les accueillir et à une activité plus durable.

Tout comme elle n'était pas la seule à souffrir du tourisme de masse, Venise n'est pas la seule ville à vouloir repartir sur de nouvelles bases. C'est aussi le cas de Barcelone, Berlin, Bali, Bangkok, Londres ou Paris, de même que des villes moyennes, de Dax à Dubrovnik en passant par Marrakech, Taormina ou Agra et son Taj Mahal.

Du voyage pour tous au « surtourisme »

Depuis quelques décennies, l'émergence d'une classe moyenne mondiale et la démocratisation du voyage ont en effet donné des ailes au tourisme, créant même ce que les spécialistes appellent du « surtourisme ». De 278 millions en 1980, le nombre de personnes qui passent une frontière pour découvrir l'ailleurs a atteint 674 millions en 2000, puis 1,5 milliard en 2019. Sans la pandémie, ce chiffre aurait frôlé les 2 milliards l'an dernier ! Selon le World Travel & Tourism Council (WTTC), l'organisme international qui fédère la profession, l'industrie du tourisme contribuait, avec un montant de 9 200 milliards de dollars, à 10,4 % de la richesse mondiale et représentait 10,6 % de l'emploi total, faisant de ce secteur l'un des dix plus grands. La France, premier pays touristique au monde, qui a reçu plus de 89 millions de visiteurs il y a deux ans (et en espérait 100 millions l'an dernier...) a ainsi engrangé 150 milliards d'euros de recette totale, selon Atout France, l'agence de développement touristique. D'après le WTTC, le tourisme dans son ensemble contribuait, en 2019, à 8,5 % de notre richesse nationale. Il employait directement ou indirectement 2,7 millions de personnes (soit 9,5 % du total de l'emploi). Le tourisme est aussi une activité de poids en Italie : il comptait pour 13,1 % du PIB en 2019 et occupait 3,4 millions de personnes (15 % du total). En Espagne, il représentait 14,1 % du PIB et 2,8 millions d'emplois (14,4 % du total). Enfin, certains pays sont quasiment dépendants du tourisme. Ainsi, en Thaïlande, il pesait presque 20 % de l'économie et 40 % aux Seychelles...

1 000 milliards d'euros de pertes

Mais c'était avant la pandémie. Confinements, frontières fermées, craintes pour la santé : la crise, en donnant un coup d'arrêt aux déplacements, a coûté, en 2020, 1 300 milliards de dollars (1 000 milliards d'euros) à cette industrie. Les pertes de revenus s'élèvent à onze fois celles enregistrées en 2009, dans le sillage de la crise financière et économique, précise l'Organisation mondiale du tourisme de l'ONU. Entre 100 et 120 millions d'emplois directs ont pour l'instant disparu. En France, ce sont 61 milliards d'euros qui se sont volatilisés l'an dernier, selon Atout France.

Pas question, compte tenu du poids économique du secteur, de le laisser à l'abandon. Outre les aides que certains gouvernements ont offertes aux professionnels du tourisme, pour renouer avec le succès, il faut agir. Mais avec l'objectif de faire advenir un tourisme différent... Car s'il est bon pour l'économie et l'emploi, sans oublier la richesse individuelle qu'il apporte en matière de découverte et de contacts avec d'autres humains, il n'en a pas moins des effets pervers : bétonnage des côtes pour y construire des hôtels, détritus qui s'amoncellent sur les plages et en montagne, détournement des ressources hydriques pour les hôtels et leurs piscines au détriment de la production agricole, perte d'âme de quartiers entiers transformés en parcs Disney... Et bien sûr, le tourisme contribue au réchauffement climatique. Selon le rapport de l'Organisation mondiale du tourisme, associée au Forum international du transport, remis lors de la COP25 à Madrid en décembre 2019, les émissions liées au seul transport touristique devraient représenter 5,3 % du total des émissions humaines de CO2 en 2030, contre 5 % en 2016. Au cœur du secteur, les compagnies aériennes n'ont pas tardé à réagir, en planchant sur des réacteurs moins gourmands en kérosène, ou fonctionnant avec un mélange moins polluant. Elles s'appuient sur la technologie pour peaufiner leurs plans de vols, de manière, là aussi, à utiliser moins de carburants fossiles. Certaines tentent, de même que les voyagistes, de compenser leurs émissions en plantant des arbres. Et en février 2021, le secteur européen de l'aérien a publié sa feuille de route pour parvenir à la neutralité carbone d'ici 2050. D'autres compagnies aériennes, dont plusieurs américaines, ont emboîté le pas.

En réalité, en contribuant au réchauffement climatique, le tourisme en est aussi victime. Selon le rapport de l'Organisation mondiale du tourisme, il vit même au pied du volcan. Des évènements climatiques extrêmes, ouragans ou tempêtes, « peuvent conduire à une augmentation des craintes pour la sécurité et du coût des assurances ». De même, cette industrie pourrait faire face dans un avenir proche à « une pénurie d'eau, la perte de la biodiversité et des dommages concernant les atouts et l'attrait de certaines destinations, impliquant par ailleurs un manque d'opportunités économiques pour les communautés locales ». D'ailleurs, la nature s'est mieux portée l'an dernier en raison de l'arrêt quasi total du tourisme. En l'absence des trois millions de visiteurs qui déferlaient chaque année sur les plages de Phuket et de Ko Samui, en Thaïlande, les tortues luths, menacées d'extinction, y ont de nouveau pondu leurs œufs. Et libérées du bruit des bateaux de croisière, les baleines à bosse, en Alaska, ont pu enfin entendre l'appel de leurs congénères ! Les images du renouveau de la nature et de la présence, près des lieux d'habitations, d'animaux exilés loin de l'activité humaine, ont fait le tour des réseaux sociaux. Toutefois, les experts de la Wildlife Conservation Society, interrogés par le New York Times, relèvent un accroissement du braconnage, dans certains parcs, notamment au Botswana, ainsi que des coupes de bois illégales, en partie en raison du manque de revenus liés au tourisme dans ces régions.

Au-delà du réchauffement climatique, la prise de conscience de l'empreinte du tourisme sur la planète et ses habitants avait déjà pris forme, au moins chez certains, voyagistes comme consommateurs. La crise n'a fait que la renforcer. « On voit de plus en plus un jugement moral s'instaurer », précise Emmanuelle Lallement, anthropologue et professeure des universités à l'université Paris 8, « et les touristes sont sommés de se positionner », puisque de l'usage du monde, cher à Nicolas Bouvier (selon le titre de son ouvrage, paru en 1963), nous sommes passés à l'usure du monde...

Gérer les flux

Mais comment tordre le cou au tourisme de masse ? Après tout, chacun devrait, dans un monde idéal, avoir le droit d'aller voir ailleurs ! En fait, comme le précise la spécialiste de la montagne Armelle Solelhac, fondatrice de l'agence de communication SWiTCH et autrice d'un rapport, paru en avril 2020, sur le tourisme post-crise pandémique, l'expression « tourisme de masse » « a été créée par une élite », par opposition à des lieux très préservés. Et la question est surtout celle de la gestion des flux, trop élevés à certaines saisons ou pratiquement à l'année dans des villes comme Venise ou Barcelone. En outre, « si les touristes sont trop nombreux et doivent faire la queue pour entrer au musée ou visiter un monument, pendant ce temps, ils ne consomment pas », fait-elle valoir. Certains professionnels l'ont déjà compris - d'où leur idée, contre-intuitive, de diminuer le nombre de visiteurs, de façon à rendre l'accueil plus rentable... De même, si ces derniers bénéficient d'une meilleure expérience, nouvelle clé du tourisme, ils seront sans doute tentés de revenir. Un avantage supplémentaire pour les destinations. « Sous forme de signaux faibles, l'évolution avait déjà commencé ces dernières années », poursuit Armelle Solelhac, qui a fait plusieurs fois le tour du monde à la recherche de ces tendances, « mais il est clair que la pandémie, au même titre qu'elle a fait évoluer différentes formes de consommation, auxquelles s'ajoute désormais une quête de sens, dans le travail mais aussi dans les loisirs, change la donne pour le tourisme ».

Reste à savoir si les bonnes résolutions prises pendant la pandémie vont être suivies de bonnes pratiques, aussi bien de la part des voyagistes que des touristes eux-mêmes. Certains craignent que le wanderlust, l'esprit d'aventure, attisé par les confinements, ne donne lieu au contraire à une frénésie de déplacements... Au moins pendant quelque temps.

« Je ne suis pas forcément optimiste sur l'avènement d'un tourisme alternatif, les profils socioculturels des touristes étant très hétérogènes », reconnaît d'ailleurs Emmanuelle Lallement. Armelle Solelhac fait toutefois remarquer que selon les enquêtes, 64 % d'entre eux déclarent vouloir désormais partir en accord avec leurs valeurs et limiter leur impact sur l'environnement...

La stratégie à mettre en place devra en tout cas s'appuyer sur plusieurs piliers : évolution des temps de tourisme, pour qu'ils ne soient plus cantonnés, comme c'est d'ailleurs particulièrement le cas en France, sur la période juillet-août, afin d'éviter les foules ; vision étatique commune avec d'autres pays en matière d'infrastructures, faisant la part belle à des modes de transport plus doux, comme le train, y compris de nuit, pour des parcours sur de moyennes distances, et, de la part des villes d'accueil, initiatives visant à réguler les flux, comme avec les paquebots à Venise, et des limitations concernant les locations Airbnb, par exemple, à l'image de San Francisco. Et enfin, les hôtels devront davantage offrir, les uns des séjours déconnectés, avec obligation de déposer son portable dans le coffre de l'établissement, les autres des activités comme le nettoyage des plages ou des actions de développement - coup de main à la construction d'une école, par exemple -, tandis que les voyagistes devront mettre, comme certains le font déjà, l'accent sur des séjours plus responsables et chez l'habitant. Sans parler des labels « durables », qui commencent à fleurir. Bref, si ce n'est pas encore totalement dans les faits, l'heure, dans les cœurs et dans les esprits, est aujourd'hui à une expérience différente, parfois aidée du numérique, loin du parcours traditionnel, au coude à coude avec d'autres touristes pour tenter d'apprécier le même décor ou le même tableau. C'est ce qu'on appelle le tourisme responsable, durable, alternatif ou le slow tourisme. Certains vont même plus loin, et parlent aujourd'hui de « tourisme régénératif », afin d'améliorer la destination plutôt que de la défigurer et de l'exploiter ainsi que ses habitants. Selon les experts, le tourisme ne devrait pas renouer avec ses niveaux de prépandémie avant 2023. Les acteurs de l'industrie ont donc quelque temps pour peaufiner leur stratégie. Mais pour assurer sa renaissance, il est clair que le tourisme devra se réinventer. Pour le bien de tous et de la planète.

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Cet article est extrait de "T" La Revue de La Tribune n°5 - VOYAGES, l'ailleurs n'est pas si loin - Juin 2021 - Découvrez la version papier

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