A Marseille, le travail du futur dans tous ses états

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Parmi les intervenants à DigiWork, Patricia Vendramin, de l'Université de Namur, a mis en évidence les changements en cours, aboutissant à ce que ni le métier, ni l'entreprise ne seront plus les fédérateurs de jadis, remplacés par des projets autour desquels des équipes seront constituées.
Parmi les intervenants à DigiWork, Patricia Vendramin, de l'Université de Namur, a mis en évidence les changements en cours, aboutissant à ce que ni le métier, ni l'entreprise ne seront plus les fédérateurs de jadis, remplacés par des projets autour desquels des équipes seront constituées. (Crédits : Reuters)
Le travail est à la veille d'un chambardement, et il est plus que temps de l'inventorier, a-t-on entendu lors de la 6e édition des conférences Lift With Fing organisées par la Fondation Internet Nouvelle Génération (Fing), le mardi 22 octobre à Marseille. Serions-nous largement entrés dans le XXIe siècle et engagés dans l'économie numérique sans nous en rendre compte, obnubilés par une crise désormais soupçonnée d'être à l'origine d'une « stagnation séculaire », selon l'expression de Lawrence Summers, professeur à Harvard ? Les exposés qui se sont succédé à un rythme soutenu pourraient le laisser penser.

Sous les auspices d'Amandine Brugière et d'Aurialie Jublin, les copilotes du programme DigiWork qualifié par leurs soins « d'exploration », l'écueil des prospectives hasardeuses a été évité au profit d'exposés reposant sur des recherches et des expériences, après s'être appuyé au fil des mois sur des travaux préparatoires selon une approche collaborative. Ceux-ci ont permis d'évaluer sous toutes les coutures les grandes tendances de l'évolution du travail - de l'activité, devrait-on désormais dire - ainsi que l'éclatement à venir de l'entreprise, conduisant au final à même s'interroger sur la nature de la production, devenant pour partie celle de « biens communs » et favorisant des rapports non marchands, ainsi que sur la mesure de la richesse.

"Musardeur", "numéropathe"...

En contrepoint, une intervention est venue sur un mode plus détendu proposer une liste des nouveaux métiers à laquelle il allait falloir se préparer à former, depuis celui de musardeur, spécialiste de la lenteur dans un monde privilégiant la rapidité, celui de numéropathe, chargé de réparer les abus du numérique, ou bien encore celui de créateur d'algorithmes.

Comme l'a souligné dans sa conclusion Philippe Lemoine, président de la Fing et auteur d'un rapport sur la transformation numérique de l'économie française qui sera remis début novembre, le mot clé est réflexion. Car la question du travail est au centre du devenir de la société, a-t-il rappelé, ce qu'Amandine Brugière avait signalé dans son introduction du matin, en soulignant que « l'évolution du travail commande celle de la société ».

"Il y a désormais un avant et un après les révélations d'Edward Snowden"

Trois sessions ont permis d'aborder sous ses différentes facettes cette profonde évolution, anticipant celle des rapports de l'individu avec le travail, ou bien prédisant « la fin de l'entreprise » dans sa configuration actuelle, avant d'en venir au potentiel de la société numérique, capable de produire en masse de la donnée, et posant le problème de qui la produit et la détient, et pour quel usage. Élargissant le débat, Philippe Lemoine a par la suite remarqué qu'il y a désormais un avant et un après les révélations d'Edward Snowden.

Relevant la très rapide progression en Europe du nombre des « travailleurs nomades » (qui consacrent au moins un quart de leur temps de travail hors de leur entreprise), Patricia Vendramin de l'Université de Namur a mis en évidence les changements en cours, aboutissant à ce que ni le métier, ni l'entreprise ne seront plus les fédérateurs de jadis, remplacés par des projets autour desquels des équipes seront constituées.

"Créer du travail et non des emplois"

L'Espagnol Jordi Serrano, de Future4Work, a ensuite souligné que, faute des compétences requises ou bien en raison de la robotisation du travail, le nombre des exclus va croître dans de fortes proportions et que la réponse, encore floue, consiste à créer du travail et non des emplois. Précisément, depuis son poste d'observation britannique, l'anthropologue Stefana Broadbent a étudié de près la vie, le travail et le comportement des jeunes réduits aux petits boulots non déclarés trouvés à la sauvette, réduits sans espoir d'en sortir à l'insécurité financière, pour relever leur ignorance de leurs droits et des institutions, leur refuge dans l'économie informelle et leur repli sur les proches, amis ou famille, grâce aux réseaux sociaux et aux SMS.

Dans l'intention de montrer que la cause n'est pas perdue, un cadre de la fabrique de biscuits Poult, Jérôme Introvigne, est venu exposer l'organisation de son entreprise introduisant en son sein les prises de décision collectives, le droit à l'erreur, la liberté de l'information et la rédaction d'une constitution, pour en faire valoir les résultats économiques.

Ben Waber de Sociometrics avait montré les bienfaits que l'on pouvait attendre de la mesure de tous les comportements au travail, afin d'améliorer le fonctionnement d'une entreprise, et Jeremy Meyerson du Royal College of Art avait analysé l'évolution de l'architecture de l'entreprise en fonction de celle du travail, montrant leur étroite corrélation.

Données personnelles contre revenu universel

Une vision décapante était enfin fournie par Antonio A. Casilo, de Telecom Paris Tech : au nom de la nécessaire contre-partie qui devait être concédée aux données personnelles fournies en toutes occasion aux grands acteurs d'Internet, qu'il dénonce comme étant une exploitation d'un nouveau genre, il a préconisé l'instauration d'un revenu universel en reconnaissance de cette contribution collective aux "communs".

Les journées de Marseille ne sont pas finies mais le programme de travail prospectif de Fing est déjà tout tracé. Un cycle du programme « question numériques » va porter en 2014-2015 sur le thème des transitions, afin de répondre à la question « comment le numérique interagit avec les transformations du système, quels chemins s'ouvrent pour demain ? ».

François Leclerc
@fdleclerc

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Commentaires
a écrit le 23/10/2014 à 6:53 :
La notion de travail implique la prise en compte du role de l'énergie. On a le travail, le capital et l'énergie. On retrouve ce besoin de prendre en compte l'importance de l'énergie avec les évènements des entreprises énergétiques.

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