"Dans l’IoT, nous allons bientôt passer du buzz au business"

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Stéphane Allaire, le patron d'Objenious (Bouygues Telecom).
Stéphane Allaire, le patron d'Objenious (Bouygues Telecom). (Crédits : DR)
A la tête d’Objenious, la filiale de Bouygues Telecom dédiée à l’Internet des objets, Stéphane Allaire compte désormais une cinquantaine de clients dans l’énergie, le bâtiment ou la grande distribution. A La Tribune, il estime que les industriels sont de plus en plus nombreux à lancer des projets pour améliorer leur business model et faire des économies.

En février 2016, Bouygues Telecom a créé Objenious, une filiale dédiée à l'Internet des objets (ou IoT, pour Internet of Things). Cette nouvelle structure est spécialisée dans une technologie nouvelle, baptisée LoRa. Grâce à un réseau d'antennes couvrant tout l'Hexagone, celle-ci permet de connecter un très grand nombre d'objets en bas débit, via des capteurs à bas coût et très peu énergivores. Pour Bouygues Telecom, Objenious doit permettre au groupe de ne pas manquer la révolution attendue de l'Internet des objets. Stéphane Allaire, le patron de cette filiale, fait le point sur le secteur.

LA TRIBUNE - Près d'un an et demi après le lancement d'Objenious, où en êtes-vous ?

STEPHANE ALLAIRE - Je dirai que nous sommes passés d'un modèle de « Proof of concept » [démonstration de faisabilité, Ndlr], à un modèle de « Proof of value » [démonstration de valeur]. Autrement dit, à nos débuts, les clients voulaient tester et expérimenter de nouvelles manières de mener leurs activités avec l'Internet des objets. Maintenant qu'ils ont constaté que c'est efficace, ils se focalisent sur leur retour sur investissement. Tous veulent aujourd'hui savoir précisément quelles économies ils peuvent faire en connectant des wagons de trains ou encore, comme chez Carrefour, des conteneurs roulants pour approvisionner les hypermarchés.

Est-ce difficile de convaincre les industriels de lancer des projets IoT ?

Ça l'est de moins en moins. Il y a un effet domino. Beaucoup d'industriels, soucieux de ne pas prendre du retard, toquent à notre porte après avoir vu dans la presse que certains groupes et concurrents travaillaient sur des projets IoT. La difficulté, c'est plutôt de trouver dans quel domaine un client a vraiment intérêt à recourir à l'Internet des objets. En parallèle, nos clients ont aussi besoin d'éclaircissements, car aujourd'hui, on peut faire de l'IoT avec une multitude de technologies différentes. Si Objenious est spécialisé dans la technologie LoRa, qui permet de connecter à moindre coût énormément d'objets en bas débit, il existe, en fonction des besoins, bien d'autres possibilités à l'instar du réseau mobile traditionnel, et demain de la 5G. Enfin, les clients sont aujourd'hui friands de cas d'usage pour comprendre, concrètement, comment l'Internet des objets est susceptible d'améliorer leurs pratiques et leur business model.

Quels sont, selon vous, les domaines les plus porteurs pour l'Internet des objets ?

La logistique est un vrai sujet, parce que beaucoup de choses en découlent. Prenons des palettes d'approvisionnement connectées. Au-delà de leur simple géolocalisation et des bénéfices immédiats en termes d'optimisation des livraisons, il est tout à fait possible, par la suite, de collecter des informations de température. Dans le cadre de la livraison de produits frais, cela permet, par exemple, de savoir si la chaîne du froid a été rompue. Grâce à d'autres capteurs, on peut facilement savoir si les produits ont subi des chocs pendant le transport. Demain, toutes ces informations permettront d'améliorer sensiblement la livraison de marchandises.

Et qu'en est-il du secteur de l'énergie, souvent perçu comme un des principaux bénéficiaires de l'IoT ?

Ce secteur a effectivement le vent en poupe pour une raison simple : nous avons déjà de bons retours clients. Récemment, on a par exemple collaboré avec le groupe Setec, un important cabinet de conseil qui travaille avec beaucoup de bailleurs sociaux. Ils cherchaient une offre complète pour suivre les fluides dans les bâtiments [eau et énergie, Ndlr] en y déployant des capteurs. Avec notre solution, on peut faire des économies d'énergie d'au moins 25%.

Quels sont les freins à l'adoption de l'IoT par les industriels ? D'après une étude récente du cabinet IDC, le coût initial de déploiement des capteurs en rebuterait beaucoup...

Le coût des dispositifs et capteurs connectés est parfois handicapant. Lorsqu'on doit connecter des palettes d'approvisionnement ou des colis, on a parfois besoin de centaines de milliers de capteurs. Et dans ce cas, la facture est extrêmement élevée... Aujourd'hui, notre priorité, c'est de réduire au maximum le coût des capteurs. C'est la raison pour laquelle on travaille avec de nombreux acteurs de l'IoT. L'objectif étant, le plus vite possible, d'effectuer des achats groupés pour faire des économies.

Aujourd'hui, avec 4.300 antennes LoRa déployées, vous ne couvrez malgré tout « que » 84% du territoire. Est-ce un problème pour votre développement ?

Notre couverture nationale est quand même très bonne, et sommes à ce sujet largement devant nos rivaux, à l'instar d'Orange [qui déploie aussi un réseau LoRa, Ndlr] ou de Sigfox [qui utilise une technologie bas débit concurrente]. Cela dit, nous sommes en train de lever ce frein de la couverture via des solutions maison. Si, par exemple, un industriel a besoin d'une solution IoT dans une usine située dans une zone non couverte par notre réseau LoRa actuel, nous avons la possibilité d'installer un système pour récupérer les données via le réseau 4G. C'est l'avantage, ici, d'être adossé à un opérateur mobile traditionnel.

Toujours selon IDC, le manque de compétences pour l'analyse des données serait aussi un problème pour les industriels. Le constatez-vous ?

Non. Parce que, chez nous, l'objectif est justement de fédérer tous les acteurs, petits ou grands, dont l'industriel a besoin pour mettre en place son projet IoT. Nous nous occupons de tout : on met en place le réseau, on sélectionne les capteurs les plus adaptés et, en cas de besoin, on choisit le bon partenaire qui va traiter les données pour le compte du client.

Les craintes liées à la sécurité et à la confidentialité des données nuisent-elles aux projets ?

Non. Cela n'est du moins pas un problème pour nos clients. Lorsqu'on met en place des solutions pour gérer à distance le remplissage de cuves de fioul, par exemple, les données ne sont pas particulièrement stratégiques. En revanche, il y a des secteurs qu'on évite, justement, pour des raisons de confidentialité. Par exemple, avec notre réseau LoRa, nous n'avons pas de projets dans le milieu médical. Dans ce secteur, il existe d'autres solutions, plus sécurisées, notamment via les réseaux mobiles traditionnels.

Orange déploie aujourd'hui un réseau LoRa concurrent, et chasse les mêmes clients que vous. Le craignez-vous ?

Pas du tout. Et au contraire, je suis très content qu'Orange déploie son propre réseau, parce qu'in fine, c'est plus sécurisant pour le client. Prenez un industriel qui souhaite connecter 10.000 objets via Objenious. Si nous étions les seuls à disposer d'un réseau LoRa, il pourrait être légitimement craindre une augmentation de nos tarifs... Mais en l'occurrence, si cela devait arriver, il pourrait toujours filer chez Orange. Autrement dit, je pense que la concurrence d'Orange lève une barrière à l'entrée pour nos clients.

Beaucoup d'analystes prévoient depuis longtemps une explosion de l'Internet des objets. Mais le marché semble prendre beaucoup plus de temps à décoller...

Il est vrai que beaucoup d'études prévoyaient un démarrage ultra-rapide. Or, nous le voyons bien, peu de groupes ont décidé d'emblée de connecter de grands volumes d'objets... Toutefois, je pense que nous allons bientôt passer du buzz au business. Chez Objenious, on constate que cette année, plusieurs clients veulent connecter des dizaines de milliers d'objets. Et je crois qu'en 2018, on passera la barre, chez certains industriels, de plus de 100.000 objets connectés.

Qu'attendez-vous du nouveau gouvernement pour favoriser l'IoT ?

J'attends qu'on reste dans un système ouvert. Il y a de la compétition, on se rentre parfois dedans, mais c'est sain. Je crois qu'à un moment, il est bon de laisser le marché décider. La France est en avance dans l'IoT, un véritable écosystème est en train d'émerger. Il faut que le gouvernement et les politiques en aient conscience, et ne cassent pas cette dynamique, notamment en régulant trop tôt et trop fort le secteur.

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