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Bruno Bonnell (Robopolis) : "Le robot, c'est l'homme augmenté"

Propos recueillis par Marina Torre

Publié le 07 mai 2013 à 09:38

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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Pionnier du jeu vidéo avec Infogrames, une entreprise qu'il a créée en 1983, Bruno Bonnell, 55 ans, est aujourd'hui l'un des hérauts de la robotisation. Sa société Robopolis, rachetée en 2006, inonde l'Europe de machines à tout faire pour le grand public, comme l'aspirateur Roomba. L'entrepreneur lyonnais en est sûr : l'avènement du robot annonce une nouvelle révolution industrielle, qu'il appelle « robolution ». Et il croit que l'innovation est la clé pour sortir de la crise.

LA TRIBUNE -Selon vous, on n'échappera pas à la révolution du robot. Qu'est-ce qui vous fait dire ça ?
BRUNO BONNELL -
Le fait qu'en 2006 nous vendions 800 robots aspirateurs et qu'en 2012 nous en avons vendu pratiquement 150 000. Les gens prennent conscience que la machine intelligente fait partie de la vie. Nous sommes passés d'un phénomène de gadget à un phénomène de société.

Vous parlez du robot aspirateur Roomba comme d'un « cheval de Troie » pour l'avènement de la « Robolution ». Pourquoi ?
En effet, il entre de façon assez naturelle chez les particuliers. Ce que j'appelle la « Robolution », c'est surtout un nouveau rapport à la machine. Les gens développent une relation de confiance. Nous ne sommes plus dans un rapport à l'outil, mais dans une relation affective avec quelque chose qui nous ressemble. Par exemple, 100% de nos clients ont donné un nom à leur robot. Certains l'appellent « Bruno ». D'ailleurs, ça m'énerve un peu...

Robopolis dit s'attacher « à répondre aux enjeux et besoins d'une société qui tend à libérer l'homme des tâches quotidiennes pénibles et peu valorisantes ». La contrepartie, comme le craignait la philosophe Hannah Arendt, ne serait-elle pas de rendre l'homme dépendant des machines ?
Mais nous sommes déjà dépendants ! Est-ce qu'il faut refuser la technologie au nom de cette dépendance ? Je ne le crois pas. Il faut simplement les bons outils pour le gérer. Nous avons commencé avec les PC, puis les portables, Internet, les smartphones qui sont tous devenus indispensables, comme un prolongement de nous-mêmes. Ensuite, il y aura les robots. Nous sommes sur une même trajectoire. Le robot, c'est l'homme augmenté.

La robotisation permet de « libérer du temps ». Mais comment gérer la réduction des emplois qu'elle induit ?
La robotique réduit les emplois directs et crée des emplois indirects. La robotisation permet de requalifier le travail des gens. Aussi, il faut que les gains de productivité ainsi dégagés soient, au moins initialement, réutilisés pour la formation.

Vous annoncez donc la fin du travail manuel ?
L'homme était considéré uniquement pour sa valeur travail au sens mécanique, puis il a évolué vers des travaux anoblis et plus intéressants. Donc, en effet, on a tendance à faire remplacer la partie laborieuse et manuelle par un travail plus intellectuel. Car les machines ne permettent pas seulement d'affranchir le travailleur des tâches pénibles, elles permettent un travail de précision largement supérieur à ce que pourrait accomplir l'être humain, en se substituant à sa gaucherie relative. Si l'on prend un exemple dans l'histoire : avant l'apparition de la photographie, un peintre était considéré comme bon lorsqu'il parvenait à rendre une bonne image de la réalité. Puis l'art a évolué vers des formes plus figuratives. De la même manière, le geste utile d'un docteur n'est pas d'ouvrir un patient, mais d'être précis dans son diagnostic. Les robots chirurgicaux lui permettront de libérer du temps pour cela.

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Avec le développement des outils numériques et bientôt des robots, le temps semble s'accélérer. Les entreprises doivent-elles aussi savoir aller plus vite que les autres pour se différencier ?
Pas du tout. Ce qu'il faut savoir faire avant tout, c'est gérer son temps. Aller quelquefois plus vite, et parfois moins vite, et non pas croire qu'il faut rattraper le temps perdu. Avant, nous étions dans une logique de court terme. Il faut apprendre à gérer le long terme. Dans un monde d'incertitude, il faut au moins se donner la certitude du temps.

L'innovation paraît cruciale en cette période de crise. Quels sont les atouts des entrepreneurs français en la matière ?
La France devrait se positionner comme la « Californie de l'Europe ». Elle doit investir dans son côté audacieux, être plus confiante, développer sa créativité, sortir d'un patriotisme nostalgique et aller vers plus de partenariats avec les autres pays européens. Dans le même temps, il faut arrêter de croire que c'est plus facile d'investir à l'étranger. Je l'ai fait, ce n'est pas vrai. Je sais que notre fiscalité est jugée oppressante, mais il ne faut pas seulement s'intéresser à cet aspect.

Qu'attendez-vous du plan de 100 millions d'euros promis par Arnaud Montebourg pour développer le secteur du robot ?
Je n'en attends rien si nous n'agissons pas de manière responsable. Il ne s'agit d'ailleurs pas de 100 millions d'euros de subventions, mais de 100 millions à mobiliser dans toute une filière. La grande force de ce projet, c'est de mobiliser toutes les parties prenantes - associations, État, chercheurs, entreprises - autour de ce thème porteur qu'est le robot. Nous avons trop donné dans la « subventionnite » à tous crins. Il vaut mieux un modèle où l'État montre la route, et les entreprises, petites ou grandes, la suivent ensuite.

Vous évoquez des sujets très politiques, d'autres chefs d'entreprises innovantes l'ont fait plus directement encore, notamment dans le cadre du mouvement des « Pigeons ». Pensez-vous que les entrepreneurs devraient davantage s'impliquer ?
Les Romains disaient « il y a un âge pour tout » : un pour les affaires et un pour la politique. Je comprends que l'on soit tenté. Mais limiter le politique à l'économie est trop réducteur. Dans une entreprise, l'aspect qui prime, c'est légitimement l'économie puisque pour survivre, elle doit générer de l'argent. Par contre la République au sens premier de « la chose publique » doit prendre en compte des paramètres beaucoup plus complexes. En ce sens, la politique est bien supérieure à l'économie. En politique, il faut avoir connu l'échec, accumulé une expérience et adopter une vision bien plus complexe du monde que lorsqu'on se lance dans cette autre aventure humaine qu'est l'entreprise.

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Seriez-vous tenté de vous y impliquer ?
Non. Je ne cache pas que je suis proche de la gauche [du maire de Lyon, Gérard Collomb, ndlr]. J'ai une vision politique qui repose sur un contrat social - sociétal, même - et économique. On ne peut pas réduire la vie des gens à des théories et des statistiques. On ne peut pas non plus continuer avec un État providence inadapté. Aujourd'hui, si j'ai un reproche à formuler, c'est que la communication du gouvernement brouille la vision. Plutôt qu'un constat à court terme qui ne promet que du sang et des larmes, il faudrait un cap. L'État, comme les entreprises, ne peut pas avoir seulement la croissance pour cap.

Propos recueillis par Marina Torre

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