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Le pari fou du fonds français Quantonation, l'un des spécialistes mondiaux du quantique

François Manens

Publié le 23 octobre 2019 à 12:17 - Mis à jour le 24 octobre 2019 à 09:08

Rare spécialiste du sujet, le fonds d'investissement Quantonations pourrait avoir un rôle clé dans la stratégie française sur l'informatique quantique.

Rare spécialiste du sujet, le fonds d'investissement Quantonations pourrait avoir un rôle clé dans la stratégie française sur l'informatique quantique.

iStock

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Créé fin 2018, Quantonation fait partie de la poignée de fonds d'investissements spécialisés sur l'informatique quantique dans le monde. Précurseur et pétri d'ambitions, il est un atout non-négligeable pour la France dans la course mondiale à l'innovation dans ce domaine.

Mi-novembre, la députée Paula Forteza (LREM) rendra public son rapport sur les technologies quantiques, commandé par le gouvernement. Le sujet intéresse donc au niveau national et le fonds d'investissement Quantonation, créé il y a moins d'un an et spécialiste de ces questions, pourrait bien profiter de ce contexte favorable.

La structure, tenue par Charles Beigbeder, Christophe Jurczak et Olivier Tonneau, fait en effet partie d'un club très fermé : ils ne sont qu'une demi-douzaine de fonds au monde spécialisés dans l'informatique quantique. À ce titre, il représente un véritable atout pour l'Hexagone, étant donné la complexité du domaine et le retard européen dans les investissements deeptech, plus risqués.

L'informatique quantique laisse espérer tout un champs d'innovations de rupture, dont pourraient s'emparer des acteurs nouveaux, puisqu'il reste énormément à créer, côté matériel comme côté logiciel. Mais pour l'instant, la technologie n'a pas encore prouvé sa supériorité sur l'informatique classique, et la plupart des experts s'accordent pour dire que l'ordinateur quantique universel performant n'arrivera pas avant près d'une décennie. Le fonds deeptech, qui vise un premier tour de financement à 20 millions d'euros, doit prendre en compte cette immaturité du secteur pour réaliser ses premiers retours sur investissements d'ici dix ou douze ans.

Trouver des débouchés à moyen terme

Quantonation investit dans toutes les briques de l'informatique quantique : le matériel, le logiciel, mais aussi toutes les technologies qui permettent leur liaison. "Il faut prendre toute la chaîne de valeur et investir au bon endroit", résume Christophe Jurczak, partner du fonds. À son portefeuille, quatre startups aux profils très variés, dont il a mené toutes les levées en amorçage : les françaises Pasqal (ordinateur quantique) et LightOn (processeurs basés sur une technologie laser), l'anglaise Kets (cryptographie quantique) et la canadienne Quantum Benchmark (logiciel de diagnostic des ordinateurs quantiques). Comme tout fonds deeptech, les investisseurs espèrent un retour sur investissement dans une dizaine d'années.

"Nous ne pouvons pas parier sur une machine qui émergera dans cinq ans, il nous faut donc miser sur la continuité", prévient l'investisseur.

Pour lui, des premières applications commerciales logicielles apparaîtront avant cette machine, dans trois ou cinq ans. D'ici là, les ordinateurs seront loin d'être parfaits, mais ils pourraient déjà proposer des avantages par rapport à l'informatique classique. En plus d'accélérer les calculs, ils devraient réduire leurs coûts et leur consommation d'énergie. Cette vision court-termiste de l'informatique quantique, Christophe Jurczak l'attribue à IBM et Google : "c'est eux qui ont créé cet écosystème, et c'est grâce à eux que nous justifions nos investissement d'aujourd'hui". En mettant à disposition des développeurs, à distance, une version 5 qubits de son ordinateur quantique en 2016, IBM a lancé les acteurs du logiciel.

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L'idée est simple : si les ordinateurs quantiques actuels et des prochaines années sont imparfaits, avec des erreurs, il suffit de faire tourner des algorithmes suffisamment résistants à ces défauts. Comme, par exemple, des algorithmes d'optimisation. Les premières applications ne permettront pas d'accélération exponentielle - ils ne réduiront pas par 1.000 ou 10.000 le temps de calcul - comme espéré à terme. Mais si elles permettent, par exemple, de réduire d'un dixième le temps de développement d'une molécule, ce sera un conséquent un avantage compétitif sur le marché de la pharmacie. Cela signifie que pour trouver des retombées commerciales, pas besoin d'attendre une dizaine d'années et la potentielle réalisation d'un qubit parfait - pour lequel il faudra au moins 1.000 qubits physiques, contre 72 sur les meilleures machines actuelles.

Quantonation mise sur la "deep physics" à court et moyen terme

Ensuite, ces applications logicielles ne sont pas les seules perspectives de Quantonation à court terme. Présenté comme un fonds dédié à l'informatique quantique par abus de langage, le fonds s'adresse en réalité à un domaine plus large, celui des "deep physics". Ce champ regroupe plusieurs technologies, qui visent également à accélérer le calcul.

"Cette distinction est importante car l'informatique quantique est plutôt un investissement à moyen ou long terme. Mais pour un fonds d'investissement, il faut aussi des applications et des projets qui aient des retours à plus court terme. Il nous faut donc une vision plus large, sur l'avenir du calcul de haute performance", justifie Christophe Jurczak.

Peu après sa création, le fonds a donc investi dans LightOn et ses processeurs basés sur une technologie laser. Ils permettent, à l'instar de l'informatique quantique, d'accélérer certains calculs par rapport aux processeurs actuels, les CPU et GPU, mais devraient arriver à maturité plus rapidement. De même pour Kets, qui n'a pas besoin d'attendre l'émergence d'un meilleur ordinateur quantique pour développer son offre.

Surmonter les spécificités des startups quantiques

"Dans l'informatique quantique, la barrière à l'entrée est forte pour les investisseurs. Les projets ne sont pas complètement mûrs, et ils présentent un risque technologique important, en plus d'incertitudes sur le marché. Pour investir avec confiance, il faut donc des compétences techniques pointues et une vision globale du marché", insiste l'investisseur.

Le fonds surveille de près, et travaille en lien étroit, avec les écosystèmes de référence : Canada, États-Unis et Grande-Bretagne. Il souhaite à la fois en tirer les meilleures pratiques, y investir, mais aussi tisser des liens avec les startups de son portefeuille. "Nous ne pouvons pas développer une solution uniquement franco-française", avance Christophe Jurczak.

Le fonds cherche donc à co-investir avec ses homologues étrangers, dans un système où chacun mènerait les levées sur son territoire, et viendrait en soutien en dehors. Ensuite, cette diversité d'investisseurs doit permettre aux startups d'avoir une visibilité à l'international, un critère très important pour Christophe Jurczak, étant donné la taille réduite des écosystèmes locaux. Il pousse d'ailleurs ses startups à publier leurs recherches dans des revues internationales.

En plus de ce réseautage, le fonds a un rôle d'accompagnement essentiel. Les startups en informatique quantique partagent une spécificité : l'écrasante majorité est issue de laboratoire de recherches. Quantonation entretient donc un lien étroit avec la recherche publique pour discuter des projets qui pourraient se traduire en transfert de technologie - l'an prochain, il pourrait même embaucher une personne dédiée à cette tâche. Ensuite, cela signifie que les projets sont le plus souvent menés par des chercheurs, et que Quantonation doit proposer un accompagnement renforcé sur la partie entrepreneuriale.

"Dans l'informatique quantique, les clients sont des grandes sociétés. Sur ces technologies de pointe, la prise de décision se fait à assez haut niveau dans la hiérarchie, il faut donc avoir les bonnes relations", précise Christophe Jurczak.

Attente forte vis-à-vis du rapport Forteza

Désormais bien identifié, le fonds attend du rapport Forteza une mobilisation des pouvoirs publics pour développer le quantique. "Il n'est plus trop tôt, mais pas encore trop tard", s'amuse l'investisseur, qui cite la qualité des plans américains, britanniques, et canadiens lancés depuis plusieurs années. Parmi ses principales attentes, le fonds espère récolter un investissement direct de l'État, via Bpifrance par exemple, pour compléter son premier véhicule d'investissement, d'un montant espéré de 20 millions d'euros dans un premier temps, puis de 50 millions d'euros à terme.

"Si Bpifrance met 10 millions d'euros dans notre fonds, nous pouvons alors créer un effet de levier en investissant 20 millions d'euros en France. Et si nous ramenons d'autres investisseurs, l'effet multiplicateur grandit encore", développe Christophe Jurczak.

Quantonation espère ainsi que l'État reproduise avec l'informatique quantique la stratégie fructueuse qui a permis l'éclosion de la French Tech depuis 2013, et en ce moment de la deeptech. À savoir que Bpifrance investisse en direct et en fonds de fonds pour corriger une faille de marché et stimuler le secteur privé, qui prendra ensuite mécaniquement le relais. Car Quantonation est aujourd'hui bien seul. Grâce à son expertise, le fonds a déjà commencé à attirer des co-investisseurs moins spécialisés. Intéressés par le quantique mais effrayés par le risque, ils ne souhaitent pas mener eux-mêmes des investissements dans le quantique, car ils n'ont ni les compétences techniques, ni la vision de l'écosystème et du futur de la technologie.

Outre le holding d'investissement de Charles Beigbeder, baptisé Gravitation, Quantonation refuse de communiquer sur qui sont, pour l'instant, ses investisseurs. Mais une fois qu'il aura bouclé son premier véhicule d'investissement, le fonds souhaite suivre ses participations dans la durée, en investissant dans leur série A. LightOn et Kets pourraient arriver à ce stade dès l'an prochain. Mais ce n'est qu'une étape vers un projet encore plus ambitieux.

"Nous travaillerons d'ici deux ou trois ans sur un nouveau fonds qui prendra le relais de Quantonation sur le 'growth', c'est-à-dire les séries B et au-delà. Les besoins seront importants : côté matériel notamment, les startups vont demander 100 millions d'euros, voire plus", se projette déjà Christophe Jurczak.

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Mais pour soutenir de tels montants, qui ne seront pas nécessaires avant quelques années, il faudra obligatoirement que l'écosystème du financement de l'informatique quantique grossisse beaucoup.

François Manens

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