Ils et elles sont traducteurs, développeurs, communicants… et refusent catégoriquement d'avoir recours à l’intelligence artificielle générative, pour des raisons à la fois intimes et politiques. Bien souvent isolés, ces résistants évoluent dans des secteurs où l'IA se généralise à marche forcée.Au bureau, Louise*, la trentaine, est vite devenue la « râleuse de service », s'agaçant de la moindre image générée par intelligence artificielle (IA) ou d'un énième « fais-le avec ChatGPT, ça ira plus vite ». Une position peu commune dans le service communication où elle travaille, au sein d'un organisme scientifique. « L'IA générative s'est imposée de façon naturelle dans la culture de l'entreprise, y compris pour les chercheurs », raconte-t-elle. L'outil, perçu par ses collègues comme un soutien face au « sentiment d'urgence » et à la forte charge de travail, est régulièrement suggéré par ses managers, sans qu'aucune ligne directrice claire sur son utilisation ne soit donnée.
Louise a le sentiment d'aller à contre-courant. Car l'usage de l'IA générative se diffuse rapidement dans le monde du travail. En France, 45 % des salariés déclarent l'avoir déjà utilisée, contre 35 % en 2024 (baromètre Ifop/Talan), et 43 % d'entre eux s'en servent dans un cadre professionnel. ChatGPT revendique de son côté 700 millions d'utilisateurs actifs hebdomadaires. Et ses équivalents s'immiscent dans tous les outils numériques : messageries, boîtes mail, CRM, éditeurs de code, logiciels de retouche. Cette accélération des usages est par ailleurs amplifiée par le discours des entreprises du secteur, promptes à présenter l'IA comme une révolution à laquelle nul ne saurait échapper.
« Importer une technologie au sein d'une entreprise est une attitude encouragée, pointe également François Jarrige, maître de conférences en histoire contemporaine à l'université Bourgogne Europe et spécialiste des mouvements « technocritiques ». Les critiques sont au contraire très souvent disqualifiées avec des phrases caricaturales "on n'arrête pas le progrès", "les gens qui n'en veulent pas ne comprennent pas". »
« Beaucoup de bruit »
Pourtant les témoins de cet article sont très loin d'ignorer le fonctionnement de la technologie et ses enjeux. Ils ne se définissent pas non plus comme des technophobes. Mais leur première conclusion est que l'IA leur enlève plus qu'elle ne leur apporte. « J'ai beaucoup joué avec l'IA à titre personnel par curiosité », explique ainsi Louise. « Mais dans le monde du travail, elle a pour moi des conséquences néfastes. Elle fortifie l'idée selon laquelle les compétences, la technicité n'ont pas d'importance. » Pour elle, les IA permettent effectivement de produire plus de contenus, ce qui signifie dans son domaine plus de communiqués de presse. Toutefois leur surabondance crée aussi « beaucoup de bruit » et lasse les journalistes à qui ils sont envoyés, juge-t-elle. Et ce, tout en réduisant la qualité de ces productions. « L'IA gomme les maladresses d'un texte et donc la subjectivité qui permet de savoir d'où on parle. Les grands modèles de langage donnent l'illusion d'une objectivité qui est trompeuse. »