Femmes@Numerique ou quand associations, État et entreprises s'allient pour la parité dans la tech

Femmes@Numerique
Sylvain Rolland

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Sylvain Rolland
L'État a mis les petits plats dans les grands pour le lancement de la fondation Femmes@Numerique, mercredi 27 juin à la Cité des sciences de Paris. Pas moins de quatre membres du gouvernement se serraient sur la photo officielle : Jean-Michel Blanquer pour l'Éducation nationale, Muriel Pénicaud pour le Travail, Marlène Schiappa pour l'Égalité entre les femmes et les hommes, reçus par le secrétaire d'État au Numérique Mounir Mahjoubi. Guest-star de luxe, Brigitte Macron a même fait une apparition après la cérémonie de signature.
Il faut dire que l'égalité femmes/hommes est la grande cause du quinquennat d'Emmanuel Macron. Et que la Fondation Femmes@Numerique se dote, sur le papier, d'une grande ambition : réunir enfin l'État, de nombreux grands groupes (dont AccorHotels, Air-France-KLM, Société Générale, Vinci, Microsoft France, La Poste, Orange, Total...) et la plupart des associations qui agissent pour la parité dans la tech (dont le réseau Femmes du numérique, Jamais Sans Elles, le Syntec Numérique...) autour d'actions coordonnées et à grande échelle, pour "sensibiliser massivement le grand public, les entreprises et organisations".
Il y a effectivement urgence : si la part des femmes a beaucoup progressé ces 30 dernières années dans certains secteurs comme la médecine par exemple, la tech est resté un milieu extrêmement inégalitaire, où le profil de l'homme blanc issu d'un milieu social favorisé domine largement, voire est carrément hégémonique dans certaines entreprises. Pire : "la part des femmes dans les filières informatiques a été divisée par deux en 30 ans", relève Véronique Di Benedetto, la vice-présidente d'Econocom et administratrice de la fondation.
Les conséquences sont bien connues : en 2017, seulement 9% des startups étaient dirigées par des femmes, et celles-ci n'ont levé que 7% du montant total des tours de tables de l'année, avec des tickets moitié moins importants, en moyenne, que ceux des hommes. Au total, seulement un tiers des salariés dans les métiers du numérique sont des femmes (33%), mais les biais sociétaux sont tels que 75% d'entre elles travaillent dans les fonctions support (ressources humaines, administration, marketing, communication) tandis qu'à peine 15% ont trouvé leur place dans des fonctions techniques, comme le codage ou le développement.
Pour les 42 entreprises - dont une grande partie sont des grands groupes - qui ont décidé de s'engager dans la fondation Femmes@Numerique, l'enjeu n'est pas seulement philanthropique :
Effectivement, France Stratégies estime à entre 170.000 et 212.000 le nombre de postes qui seront à pourvoir d'ici à 2022 en France dans les métiers du numérique. Le chiffre s'élève à 756.000 en Europe en 2020, d'après la Commission européenne. D'autres études ne manquent pas de souligner l'impact de la parité sur les performances économiques des entreprises : une récente étude du Boston Consulting Group indique que les startups dirigées par des femmes sont deux fois plus rentables que celles dirigées par les hommes, et plusieurs études chiffrent en milliards d'euros supplémentaires l'impact d'une meilleure parité dans les entreprises sur le PIB français et européen.
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À ces enjeux purement économiques s'ajoutent aussi des défis sociétaux. La reproduction des biais, notamment sexistes, dans le codage des futures applications d'intelligence artificielle, par exemple, fait couler beaucoup d'encre. Pour la Fondation Femmes@Numerique, la parité est indispensable pour élargir les points de vue et les manières d'appréhender les grands défis technologiques du XXIe siècle :
De son côté, Mounir Mahjoubi voit dans le statut quo une pente glissante :
Si cette union entre État - et notamment l'Éducation nationale - grands groupes et associations est effectivement novatrice et dotée d'un véritable potentiel transformateur, la fondation a-t-elle vraiment les moyens de ses ambitions ? C'est là où le bât blesse : le budget - financé par les entreprises membres de l'initiative - s'élève seulement à un million d'euros sur cinq ans. « Je soutiens toutes les initiatives qui agissent pour réduire les inégalités, mais un million d'euros sur cinq ans ce n'est pas grand-chose en regard des ambitions affichées et des enjeux économiques qu'il y a derrière », regrette une entrepreneure spécialisée dans l'accompagnement des femmes.
Pour Femmes@Numerique, l'argent n'est pas le seul nerf de la guerre. La fondation veut financer, sur tout le territoire, des projets portés par les associations membres de l'initiative. « Rien n'est encore décidé, mais ce qui est intéressant, c'est qu'au lieu de travailler chacune dans notre coin, l'initiative va encourager les synergies pour réaliser des projets plus ambitieux et plus efficaces », indique Salwa Toko, la fondatrice de l'association Becomtech et également nouvelle présidente du Conseil national du numérique (CNNum). Autrement dit :
Femmes@Numerique est donc similaire, sur beaucoup de points, à la Mission French Tech : il s'agit avant tout d'une immense opération de communication, menée avec des bouts de ficelle, pour attirer les femmes dans les filières du numérique, vaincre les a priori, sensibiliser les jeunes filles dès l'école primaire, et mobiliser les entreprises et les pouvoirs publics sur les enjeux de la parité. L'exemple de la Mission French Tech prouve que même avec un très petit budget, ce genre d'opérations peut produire des résultats. Un guide des bonnes pratiques en entreprises est prévu, tout comme un annuaire visant à recenser 10.000 femmes du numérique en France pour inspirer et susciter des vocations.
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Dans ce dispositif, le soutien de l'Éducation nationale est crucial. Le ministre Jean-Michel Blanquer a tenu à inscrire l'initiative de la fondation dans le cadre, plus large, de la transformation de l'école, avec l'arrivée de la matière "sciences informatiques" au lycée, la systématisation de la programmation dès l'école primaire, et les deux textes de loi en préparation pour réformer l'enseignement professionnel et l'apprentissage. L'Éducation nationale devra aussi ouvrir davantage les portes des écoles pour permettre aux associations membres de Femmes@Numerique de mener des actions. Car tout reste à faire : si l'État a mis les petits plats dans les grands pour l'annonce de cette fondation, les assiettes sont vides : aucun projet concret n'a été acté pour l'instant.