Femmes@Numerique ou quand associations, État et entreprises s'allient pour la parité dans la tech

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Public très largement féminin pour le lancement, le 27 juin à la Cité des sciences à Paris, de la fondation Femmes@Numerique.
Public très largement féminin pour le lancement, le 27 juin à la Cité des sciences à Paris, de la fondation Femmes@Numerique. (Crédits : Sylvain Rolland)
L'initiative Femmes@Numerique, qui fédère 45 associations et 42 entreprises, a lancé mercredi 27 juin sa fondation, qui financera à hauteur d'un million d'euros sur cinq ans divers projets menés par les associations pour favoriser la mixité dans les métiers du numérique, de l'école aux entreprises. Le projet, intéressant et novateur, manque toutefois d'ambition.

L'État a mis les petits plats dans les grands pour le lancement de la fondation Femmes@Numerique, mercredi 27 juin à la Cité des sciences de Paris. Pas moins de quatre membres du gouvernement se serraient sur la photo officielle : Jean-Michel Blanquer pour l'Éducation nationale, Muriel Pénicaud pour le Travail, Marlène Schiappa pour l'Égalité entre les femmes et les hommes, reçus par le secrétaire d'État au Numérique Mounir Mahjoubi. Guest-star de luxe, Brigitte Macron a même fait une apparition après la cérémonie de signature.

Il faut dire que l'égalité femmes/hommes est la grande cause du quinquennat d'Emmanuel Macron. Et que la Fondation Femmes@Numerique se dote, sur le papier, d'une grande ambition : réunir enfin l'État, de nombreux grands groupes (dont AccorHotels, Air-France-KLM, Société Générale, Vinci, Microsoft France, La Poste, Orange, Total...) et la plupart des associations qui agissent pour la parité dans la tech (dont le réseau Femmes du numérique, Jamais Sans Elles, le Syntec Numérique...) autour d'actions coordonnées et à grande échelle, pour "sensibiliser massivement le grand public, les entreprises et organisations".

« Cette fondation, c'est l'histoire d'une convergence de volontés : en six mois, l'État, des grandes entreprises et les associations spécialisées dans la féminisation des métiers se sont réunis », s'est félicité Mounir Mahjoubi devant une assistance aux deux-tiers féminine.

La parité, un enjeu majeur pour l'économie et la société

Il y a effectivement urgence : si la part des femmes a beaucoup progressé ces 30 dernières années dans certains secteurs comme la médecine par exemple, la tech est resté un milieu extrêmement inégalitaire, où le profil de l'homme blanc issu d'un milieu social favorisé domine largement, voire est carrément hégémonique dans certaines entreprises. Pire : "la part des femmes dans les filières informatiques a été divisée par deux en 30 ans", relève Véronique Di Benedetto, la vice-présidente d'Econocom et administratrice de la fondation.

Les conséquences sont bien connues : en 2017, seulement 9% des startups étaient dirigées par des femmes, et celles-ci n'ont levé que 7% du montant total des tours de tables de l'année, avec des tickets moitié moins importants, en moyenne, que ceux des hommes. Au total, seulement un tiers des salariés dans les métiers du numérique sont des femmes (33%), mais les biais sociétaux sont tels que 75% d'entre elles travaillent dans les fonctions support (ressources humaines, administration, marketing, communication) tandis qu'à peine 15% ont trouvé leur place dans des fonctions techniques, comme le codage ou le développement.

Pour les 42 entreprises - dont une grande partie sont des grands groupes - qui ont décidé de s'engager dans la fondation Femmes@Numerique, l'enjeu n'est pas seulement philanthropique :

« Le manque criant de parité pose un gros souci de compétitivité car les entreprises du numérique n'arrivent plus à recruter en nombre suffisant et en qualité les talents dont elles ont besoin. Il faut absolument que les jeunes filles, trop peu nombreuses dans les filières informatiques, se dirigent davantage vers ces métiers, qui sont en plus souvent bien rémunérés, pour répondre à une demande qu'on n'arrive pas à combler », alerte Thibault Luret, du Cigref, l'un des six membres fondateurs.

Effectivement, France Stratégies estime à entre 170.000 et 212.000 le nombre de postes qui seront à pourvoir d'ici à 2022 en France dans les métiers du numérique. Le chiffre s'élève à 756.000 en Europe en 2020, d'après la Commission européenne. D'autres études ne manquent pas de souligner l'impact de la parité sur les performances économiques des entreprises : une récente étude du Boston Consulting Group indique que les startups dirigées par des femmes sont deux fois plus rentables que celles dirigées par les hommes, et plusieurs études chiffrent en milliards d'euros supplémentaires l'impact d'une meilleure parité dans les entreprises sur le PIB français et européen.

À ces enjeux purement économiques s'ajoutent aussi des défis sociétaux. La reproduction des biais, notamment sexistes, dans le codage des futures applications d'intelligence artificielle, par exemple, fait couler beaucoup d'encre. Pour la Fondation Femmes@Numerique, la parité est indispensable pour élargir les points de vue et les manières d'appréhender les grands défis technologiques du XXIe siècle :

"Il n'est pas admissible que la société numérique, dont les impacts sur notre quotidien sont croissants, ne soit pensée, développée et gouvernée que par des hommes. Dans un contexte de pénurie des talents, nous ne pouvons nous passer de la moitié de la population car la mixité est indispensable à un développement réussi de l'usage des technologies et leur appropriation par tous", indique-t-elle sur son site.

De son côté, Mounir Mahjoubi voit dans le statut quo une pente glissante :

« Le manque criant de parité dans le numérique est très grave car les carrières dans ce secteur sont rapides, les salaires sont les plus élevés et une bonne partie des dirigeants de demain seront issus des métiers numériques. La société est redéfinie par le numérique. Donc s'il reste dominé par les hommes, cela veut dire qu'on prend dès maintenant un virage très dangereux pour les décennies à venir ».

Grandes ambitions sur le papier mais budget riquiqui d'un million d'euros sur cinq ans

Si cette union entre État - et notamment l'Éducation nationale - grands groupes et associations est effectivement novatrice et dotée d'un véritable potentiel transformateur, la fondation a-t-elle vraiment les moyens de ses ambitions ? C'est là où le bât blesse : le budget - financé par les entreprises membres de l'initiative - s'élève seulement à un million d'euros sur cinq ans. « Je soutiens toutes les initiatives qui agissent pour réduire les inégalités, mais un million d'euros sur cinq ans ce n'est pas grand-chose en regard des ambitions affichées et des enjeux économiques qu'il y a derrière », regrette une entrepreneure spécialisée dans l'accompagnement des femmes.

Pour Femmes@Numerique, l'argent n'est pas le seul nerf de la guerre. La fondation veut financer, sur tout le territoire, des projets portés par les associations membres de l'initiative. « Rien n'est encore décidé, mais ce qui est intéressant, c'est qu'au lieu de travailler chacune dans notre coin, l'initiative va encourager les synergies pour réaliser des projets plus ambitieux et plus efficaces », indique Salwa Toko, la fondatrice de l'association Becomtech et également nouvelle présidente du Conseil national du numérique (CNNum). Autrement dit :

« L'effet des nombreuses actions menées aujourd'hui pour la féminisation du numérique ne se voit pas ou peu dans les statistiques. Passer à l'échelle est le moyen d'avoir un vrai impact », déclare Thibault Luret, du Cigref.

Tout reste à faire

Femmes@Numerique est donc similaire, sur beaucoup de points, à la Mission French Tech : il s'agit avant tout d'une immense opération de communication, menée avec des bouts de ficelle, pour attirer les femmes dans les filières du numérique, vaincre les a priori, sensibiliser les jeunes filles dès l'école primaire, et mobiliser les entreprises et les pouvoirs publics sur les enjeux de la parité. L'exemple de la Mission French Tech prouve que même avec un très petit budget, ce genre d'opérations peut produire des résultats. Un guide des bonnes pratiques en entreprises est prévu, tout comme un annuaire visant à recenser 10.000 femmes du numérique en France pour inspirer et susciter des vocations.

Dans ce dispositif, le soutien de l'Éducation nationale est crucial. Le ministre Jean-Michel Blanquer a tenu à inscrire l'initiative de la fondation dans le cadre, plus large, de la transformation de l'école, avec l'arrivée de la matière "sciences informatiques" au lycée, la systématisation de la programmation dès l'école primaire, et les deux textes de loi en préparation pour réformer l'enseignement professionnel et l'apprentissage. L'Éducation nationale devra aussi ouvrir davantage les portes des écoles pour permettre aux associations membres de Femmes@Numerique de mener des actions. Car tout reste à faire : si l'État a mis les petits plats dans les grands pour l'annonce de cette fondation, les assiettes sont vides : aucun projet concret n'a été acté pour l'instant.

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Commentaires
a écrit le 28/08/2018 à 20:32 :
Puisqu'elles veulent la parité, pourquoi ont les retrouvent pas dans les travaux les plus pénibles ? L'équité quand ça les arrange ... Honte aux médias qui font la promotion de cette minorité qui essaye d'imposer leur vision des choses, quitte à réduire les libertés de chacun et a dicté ce que les gens doivent faire. Elles sont réellement représentatives ? Qu'on fasse un vote. Pas si sûr que les femmes "obligés" de se taire si elles n'ont pas le même avis qu'elles votent en leurs faveurs. Beaucoup de femmes que j'ai pu rencontrer dans ma vie ne se sentaient absolument pas représenter par ces féministes et cracher même dessus. Incapable de se remettre en question pitoyable. Et les médias qui relaient ce type de propagande sont coupables de ne faire de l'information.
À force d'incohérence, de plus en plus de monde crache dessus. On ne doit pas être avantagé parce qu'on est une femme, sans quoi l'inégalité est dans l'autre sens.
a écrit le 28/06/2018 à 13:40 :
et plus d'homme dans le milieu de l'education ? car c'est un sujet dont on ne parle pas du tout

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