"Il ne faut plus avoir peur d'investir dans le risque" (Frédérique Vidal)

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Frédéric Vidal, ministre de l'Enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation.
Frédéric Vidal, ministre de l'Enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation. (Crédits : Reuters)
INTERVIEW. Frédérique Vidal explique à La Tribune ses plans pour encourager la recherche. Le ministère organise le 21e Concours i-Lab (*), qui récompense des innovations de rupture ("deep tech").

LA TRIBUNE - Vous lancez avec Bpifrance l'appel à candidatures pour la 21e édition du Concours d'innovation i-Lab. Quel est le principe ?

FRÉDÉRIQUE VIDAL - Le concours i-Lab, qui a fêté l'an dernier ses 20 ans, a pour objectif de détecter très en amont des projets de création de startups qui nécessitent une activité intense de recherche et développement. Le produit ou le service doit donc s'appuyer sur une technologie innovante, être viable économiquement et avoir un fort potentiel de création de valeur, y compris à l'international. Les candidats doivent être au stade du projet ou au tout début de la chaîne de l'innovation. Les meilleurs d'entre eux seront soutenus par une aide financière, d'un montant maximal de 600.000 euros par projet, pour financer les dépenses directement liées au programme de R&D. Nous apportons aussi un accompagnement renforcé : chaque lauréat sera mis en relation avec un mentor, quelqu'un qui est déjà passé par là et qui pourra donner des conseils afin d'éviter certaines erreurs qui font perdre du temps et de l'argent. Le dépôt des candidatures doit s'effectuer avant le 26 février. Les dossiers seront ensuite transmis à un jury d'experts, et les lauréats seront annoncés au début du mois de juillet.

Les projets d'innovation de rupture sont-ils aussi éligibles ?

Les projets deep tech, c'est-à-dire les innovations de rupture sur la base de technologies élaborées dans des laboratoires de recherche publics et privés, sont non seulement les bienvenus mais ils sont au cœur du concours i-Lab depuis son origine. Nous avons d'ailleurs doublé la dotation globale, pour renforcer le soutien aux projets deep tech et augmenter le nombre de lauréats. L'an dernier, il y a eu 64 lauréats, mais le nombre de projets qui bénéficient d'un financement grâce à i-lab n'est pas fixé d'avance, il dépend de la qualité des projets.

Quelles innovations sont sorties du concours i-Lab ?

Ces deux dernières décennies, i-Lab est devenu un véritable label de qualité. Nous avons eu des lauréats dans tous les domaines, de l'aéronautique à la santé, en passant par les composants industriels, l'énergie, les matériaux ou la cybersécurité. L'an dernier, par exemple, nous avons primé un projet de moteur à propulsion pour les microsatellites, un traitement innovant des glaucomes ou encore un beau projet de route intelligente et durable combinant capteurs et modélisation de la chaussée à des fins de maintenance prédictive.

Il existe de nombreuses initiatives pour faire éclore la deep tech en France, mais cet écosystème est encore balbutiant...

C'est pour cela que le gouvernement a souhaité donner de la cohérence à ces initiatives et renforcer les outils existants pour amplifier cette dynamique. Depuis la loi Allègre de 1999, les chercheurs peuvent consacrer 20% de leur temps pour amener leur preuve de concept sur le marché. Cette disposition a contribué à lancer la deep tech en France, mais ce n'était pas assez. Avec la loi Pacte, ce sera 50% et la possibilité d'entreprendre sans devoir finir par renoncer à la recherche, car il est important de pouvoir revenir dans l'environnement du laboratoire pour se ressourcer et être au fait des dernières avancées conceptuelles et technologiques.

Globalement, il y a eu beaucoup de progrès ces dix dernières années. Beaucoup plus d'innovations sortent des laboratoires et trouvent leur marché. La France est déjà une nation deep tech car on sait faire de la très bonne recherche fondamentale, on sait amener les idées jusqu'à la preuve de concept et on sait porter les projets sur le marché quand cela répond au besoin d'un grand groupe. Mais il reste des points à améliorer. Par exemple, il n'y a encore pas assez de passerelles entre le monde de la recherche et celui de l'entreprise. Il faut aussi renforcer les liens avec les fonds de capital-risque, pour que les innovations trouvent les moyens de financer leur développement une fois qu'elles sortent du laboratoire.

L'enjeu pour la deep tech, à la fois au niveau français et au niveau européen, est donc que les acteurs publics et privés acceptent de prendre des risques financiers, de sortir de la logique d'investissements « sécurisés ». C'est en soutenant des projets qui peuvent ne pas aboutir qu'on se donne des chances de faire émerger une innovation qui va révolutionner un secteur, voire la société tout entière, comme l'a fait Internet par exemple. On dit qu'un pays soutient l'innovation de rupture quand le retour sur investissement concerne un projet sur dix. C'est en cherchant qu'on trouve, donc il ne faut plus avoir peur d'investir dans le risque, et cela va de pair avec une capacité à débrancher la prise rapidement quand on se rend compte que cela ne mène nulle part.

Justement, peu de fonds en France investissent dans la deep tech, à la fois par aversion au risque et par manque de spécialisation dans ce type d'innovations. Comment combler cette faille de marché ?

En injectant de l'argent public pour « dérisquer » l'investissement, comme Bpifrance l'a fait à partir de 2012 en investissant en fonds de fonds pour débloquer le financement d'amorçage dans les startups du numérique. Cette stratégie a été un grand succès puisque la faille du financement d'amorçage dans le numérique n'existe plus aujourd'hui. Il faut donc faire la même chose avec les deep tech, à toutes les étapes de la vie de la startup, et ajouter une capacité d'expertise de la maturité de la technologie. Bpifrance est l'artisan de cette stratégie, et le partenariat stratégique noué avec l'Agence nationale de la recherche (ANR) va vraiment dans le bon sens.

Le fonds French Tech Seed, doté par l'État via le Programme d'investissements d'avenir (PIA) de 400 millions d'euros, va permettre de repérer et de financer les pépites deep tech dès l'amorçage, en s'appuyant sur 18 structures au plus près des écosystèmes régionaux, comme les Satt [Sociétés d'accélération du transfert de technologies, ndlr], les universités et les incubateurs. Le fonds pour l'industrie et l'innovation, qui est d'ores et déjà doté de 10 milliards d'euros, génère 250 millions d'euros d'intérêts et de dividendes par an, dont 70 millions vont être fléchés vers le financement des startups deep tech, ce qui permettra de mieux valoriser l'innovation de rupture issue des laboratoires. Les 180 autres millions serviront pour financer les grands défis technologiques dans des filières prioritaires comme l'intelligence artificielle, la nanoélectronique ou le véhicule autonome.

Dans le cadre du conseil de l'innovation, nous avons déjà lancé trois défis sur des enjeux prioritaires : les usages de l'intelligence artificielle dans les diagnostics en santé, la confiance dans les algorithmes d'intelligence artificielle et les batteries de nouvelle génération.

La question des mobilités du futur est un moteur essentiel de l'innovation : La France et l'Allemagne ont lancé un projet « d'Airbus des batteries », auquel d'autres pays pourraient se joindre. C'est aussi cela l'enjeu industriel de notre soutien à l'innovation ?

C'est un bon exemple que ce travail avec l'Allemagne visant à disposer en Europe d'une capacité de production de ce composant stratégique. Nous travaillons sur cette thématique conjointement avec le ministère de l'Économie. Les choses sont claires : soit l'Europe reste dépendante de l'Asie, actuellement en quasi-monopole sur la production des batteries électriques ; soit, et nous avons commencé à le faire dans le cadre des travaux sur le stockage de l'énergie, nous nous dotons des moyens de développer une industrie européenne compétitive. Les enjeux en termes d'emplois dans l'industrie automobile sont majeurs. Dans la guerre pour l'innovation, c'est celui qui crée le standard qui l'emporte.

Nous avons de nombreux atouts pour y parvenir. Prenez Galileo : avec le GPS américain, on peut savoir à 5 ou 10 mètres près où l'on est ; avec Galileo, on peut se situer au mètre près. C'est cela qui fera la différence pour la voiture autonome.

L'Union européenne a identifié les deep tech comme un levier de compétitivité et de souveraineté. La stratégie française s'articule-t-elle avec la vision européenne ?

Absolument. Pour que nos talents en France soient compétitifs au niveau européen et global, il faut les aider à démarrer nationalement. L'idée est donc d'utiliser les financements nationaux comme effet de levier pour obtenir les financements européens, notamment dans le cadre de l'EIC (European Innovation Council). Celui-ci mettra en place un financement de 2 milliards d'euros dès 2019-2020. Grâce à cette articulation, les meilleurs projets qui émergent en France pourront s'appuyer sur des moyens très significatifs au niveau européen. La question du stockage de l'énergie, par exemple, est soutenue par le fonds pour l'innovation de rupture français, fait l'objet d'un plan industriel, et elle est aussi au cœur du plan Horizon Europe.

Faut-il créer une Darpa européenne, c'est-à-dire une agence fédérale d'innovation de rupture, comme le demande le collectif franco-allemand Jedi, composé d'une centaine d'organismes de recherche, grands groupes et startups ?

Le projet européen de mise en place de l'EIC (European Innovation Council) s'inspire de la Darpa dans le sens où l'idée est de lancer un maximum de projets, de faire le bilan régulièrement, d'assumer un haut niveau de risque de ces projets et de sélectionner les meilleurs au fur et à mesure pour qu'à la fin il ne reste que quelques grands projets dotés de financements massifs. La différence est que la Darpa est une agence d'innovation militaire alors que la politique européenne sur l'innovation de rupture est civile.

Au-delà du financement, comment favoriser l'entrepreneuriat chez les chercheurs pour que les innovations trouvent un marché ?

L'autre enjeu est effectivement d'encourager cette envie de créer des startups chez les chercheurs, de développer leur esprit entrepreneurial dès le doctorat et même avant. Le dispositif Pépites, qui vise à soutenir l'entrepreneuriat étudiant, va donc être renforcé. On veut aussi pousser les doctorants et les chercheurs à travailler sur des solutions concrètes : des grands groupes, PME et TPE peuvent confier à des étudiants un vrai verrou technologique à lever. S'ils trouvent des solutions, soit l'entreprise rachète l'innovation, soit le chercheur peut la développer commercialement lui-même. Quelques projets fonctionnent déjà dans cette optique. Il faut donner aux jeunes chercheurs la capacité d'entreprendre, leur apprendre qu'échouer fait aussi partie du processus dans une société qui n'est pas encore à l'aise avec cette notion.

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(*) La Tribune est partenaire du Concours i-Lab au côté du ministère de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation.

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Commentaires
a écrit le 04/02/2019 à 15:07 :
incroyable, ce gouvernement LREM ne sait que bavasser, nous ponctionner à 55% (pour dilapider cet argent) et donner des leçons à ceux qui travaillent vraiment. En 1789 les français ont fait la Révolution pour moins que ça !
a écrit le 02/02/2019 à 13:59 :
C'est tjrs savoureux de voir une planquee de la fonction publique francaise dire qu'il faut prendre des risques.
Tartuffe.....
a écrit le 01/02/2019 à 18:27 :
Investir dans une start-up présente 2 risques : perdre et gagner, car gagner personne ne le pardonne.
a écrit le 01/02/2019 à 17:34 :
"Il ne faut plus avoir peur d'investir dans le risque"

Il faut juste montrer l'exemple :
Déclaration d’intérêts déposée le 29/06/2017:

4° Les participations financières directes dans le capital d’une société à la date de l’élection ou de la nomination= 0
a écrit le 01/02/2019 à 16:24 :
Ce qui fait peur, ce n'est pas le risque, mais l'incompréhension de la collectivité et des fonctionnaires devant le risque. Le risque principal est bien de soutenir une entreprise innovante considérée par les juges comme n'ayant plus d'avenir tant les pertes se sont accumulées et se trouver ainsi en tant qu'investisseur, privé de la déduction fiscale des pertes pour soutien abusif.
a écrit le 01/02/2019 à 16:18 :
Elle nous prend pour des lapins de 6 semaines !
a écrit le 01/02/2019 à 15:55 :
Elle nous prend pour des lapins de 6 semaines !
a écrit le 01/02/2019 à 12:24 :
quand une fonctionnaire planquée et dorée durant toute sa carrière t'explique qu'il faut prendre des risques. Faites ce que je dis pas ce que je fais. aucune crédibilité
a écrit le 01/02/2019 à 11:32 :
Malheureusement, rien nouveau sur le soleil dans ce domaine du POC en université à la mise sur le marché. L’université et la monde de l’entreprise sont deux mondes disjoints (de toute façon Les entreprises n’aiment pas les thésards surtout s’ils on fait du fondamental… aller aux states, en Allemagne … chercher l’erreur).
L’heure n’est pas encore venue ou l’on pourrait présenter des projets à un banquier apte à juger la pertinence d’un investissement sur des innovations de ruptures et le niveau de risque associé (mieux vaux aller aux states … chercher l’erreur)
Ça fait au moins vingt ans que les politiques nous servent le même constat. Et ce n’est pas prêt de changer.
On aurait au moins pu subordonner le CIR (*) sur des collaborations croisées avec des universités sur des projets communs impliquant les thésards par exemple.
(*) De l’argent foutu par les fenêtres car les entreprises doivent innover (donc pourquoi subventionner de la R&D qui doit être nécessairement faite). Bon y’en a qui vivent bien dans le montage de dossiers … qui n’ont rien à voir avec de la recherche …
Réponse de le 01/02/2019 à 12:48 :
Ah que vous avez raison ! Ce n'est pas étonnant qu'il n'y ait aucune boite Française de taille mondiale dans les nouvelles tecnologies. Le CAC 40 est peuplé d'entreprises centenaires (des mamouths). Ici , au mieux, nous avons des pépinières, jamais de forêts. On se fait piquer les meilleurs arbres et on en est fier. Car ici les banques ne prêtent qu'aux riches, leur devise n'est il pas qui prête aux pauvres (même avec une idée géniale) prête à rire.
Réponse de le 02/02/2019 à 12:13 :
en allemagne et aux etats unis, les theses ne portent pas sur des sujets qui n'interessent que des directeurs de theses
en france, les directeurs de these, y compris en gestion, travaillent sur ce qui les interesse....... en general pour commencer ils ne sont meme pas au courant des pratiques effectives....
forcemment quand vous deboulez avec votre sujet qui n'interesse personne, ben vous ne trouverez personne
bon, apres on peut en plus discuter du niveau.... touchez en un mot a vos amis HDR ( ceux qui sont competents, pas les autres); a force de donner a 150% de la population le bac, vous finissez par retrouver ca plus haut!
a écrit le 01/02/2019 à 10:50 :
Amusant ! s'il ne faut plus avoir peur c'est qu'il n'y a plus de risque, s'il n'y plus de risque, on ne saura plus quoi faire avec tout l'argent qui sera investi. Les Banques les premières, qui nous mettent toujours sous le nez les risques pour lesquelles elles demandent des garanties inconsidérées, mais il m'étonnerait qu'elles croient, elles, qu'il n'y a plus de risque, car cela fait partie de leurs gènes. Elles considèrent que les risques, c'est pour les autres, d'ailleurs, elles ne risquent que l'argent des autres, des épargnants, qui ne sont même pas rémunérés et, outrance ultime, qui doivent même payer pour la gestion du simple dépôt de leur argent. Qui a dit que la finance ne gouvernait pas le monde?
a écrit le 01/02/2019 à 10:40 :
Des projets d'innovation de rupture sont souvent évalués par les "closed minded" et passent à la trappe....

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