La startup Mascara a mis au point un procédé de dessalement non polluant

Dessaler l’eau de mer ou saumâtre sans émettre de gaz à effet de serre, c’est l’innovation de la société Mascara avec son procédé Osmosun. La PME de Chartres s’est spécialisée dans la production d’unités de production faciles à monter et à entretenir pour équiper les régions difficiles d’accès et en manque d’eau potable. (Cet article est issu de T La Revue n°10 - "Pourquoi faut-il sauver l'eau ?", actuellement en kiosque).
À Moia-Moia au Cap-Vert, aucune goutte de pluie n’est tombée depuis près de trois ans. Mascara y a installé son unité de dessalement autonome qui produit 50 m3 d’eau saine par jour.
À Moia-Moia au Cap-Vert, aucune goutte de pluie n’est tombée depuis près de trois ans. Mascara y a installé son unité de dessalement autonome qui produit 50 m3 d’eau saine par jour. (Crédits : Mascara)

Et si les océans étaient la solution pour désaltérer les 2 milliards de personnes sans accès à l'eau potable recensées par l'OMS ? Le dessalement (ou désalinisation) des eaux de mer et saumâtres existe depuis les années 1950. Mais c'est depuis vingt ans seulement qu'il est devenu un moyen efficace d'avoir de l'eau buvable pour les pays arides ou peu développés. Tous les jours, 95 millions de mètres cubes d'eau sont dessalés dans 177 pays (en 2018, source ONU). Problème : les énormes usines de dessalement, comme celles des pays du Golfe, sont alimentées par des centrales thermiques qui émettent une grande quantité de gaz à effet de serre (GES), sans oublier les millions de mètres cubes de résidus qui finissent le plus souvent rejetés dans la mer sans aucun traitement. Osmosun utilise l'osmose inverse pour débarrasser l'eau de mer ou croupie du sel et des impuretés, une technique employée par environ 80 % des sites de dessalement dans le monde. Lorsqu'on met dans un contenant deux volumes d'eau, l'un d'eau douce et l'autre d'eau salée, le premier est naturellement attiré vers le second, plus lourd avec ses 30 à 40 g de sel par litre. Dans l'osmose inverse, l'eau de mer est poussée par une pompe vers une double membrane hémiperméable qui laisse passer les molécules d'eau et retient les sels minéraux. « Ce procédé a été beaucoup amélioré. Pendant longtemps, dessaler par osmose inverse consommait autant d'énergie que par distillation, qui consiste à faire chauffer de l'eau salée qui s'évapore puis de condenser cette vapeur d'eau débarrassée des impuretés. Aujourd'hui, l'osmose inverse consomme trois fois moins d'énergie » rappelle Quentin Ragetly, président de Mascara. La PME française a optimisé cette technologie en y ajoutant un dispositif d'alimentation électrique par énergie solaire sans aucune émission de CO2 et sans batteries, utilisées pour stocker l'électricité afin de « lisser » le caractère intermittent du rayonnement solaire qui disparaît la nuit ou quand le temps est couvert ; des batteries qui coûtent cher à l'achat et doivent être remplacées régulièrement puis recyclées. Ce procédé innovant a été l'un des premiers à recevoir le label de la Fondation Solar Impulse de Bertrand Piccard. Osmosun peut fonctionner en étant raccordée à un réseau électrique - elle produit alors de l'eau potable 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 - ou hors réseau, l'installation fonctionnant du lever au coucher du soleil. Sa capacité va de 1 à 600 m3/jour et jusqu'à 10 000 m3 avec des sources d'énergie hybrides.

De l'eau douce pour les populations isolées

Quentin Ragetly, ingénieur passé par le CEA, BP et Engie, a pris la direction de la PME en janvier 2020. Il a été embauché par Marc Vergnet, qui a fondé Mascara (la ville marocaine où il est né en 1942) en 2014 avec Maxime Haudebourg, expert en énergies renouvelables. Ingénieur agronome et disciple de René Dumont, Marc Vergnet est un serial inventeur. Il a mis au point la pompe à transmission hydraulique qui porte son nom, sans piston ni frottements et qui ne se corrode pas, utilisée dans plus de 100 000 villages africains, et une éolienne rabattable anticyclone. Osmosun vient compléter cette panoplie d'innovations conçues pour aider les pays en voie de développement qui sont les premiers touchés par le manque d'eau. « Notre solution de dessalement permet de procurer de l'eau douce aux populations isolées et éloignées, et de le faire de façon durable, d'un point de vue économique comme environnemental » explique Quentin Ragetly. Mascara a profité de l'évolution récente du marché qui a vu l'énergie photovoltaïque devenir l'une des moins chères. « Notre approche fondée sur les énergies renouvelables restait une niche très subventionnée. C'est désormais une véritable réalité économique » analyse l'ingénieur. Après une preuve de concept (POC) en 2016 et l'installation d'un démonstrateur à Masdar, la ville nouvelle des Émirats arabes unis, une première unité industrielle a été déployée l'année suivante à Bora-Bora (Polynésie française). Depuis, la PME a pris son envol avec une cinquantaine de projets réalisés ou en cours de réalisation, principalement en Afrique (Mozambique, Kenya, Sénégal, Cap-Vert, etc.), en Asie (Philippines, Indonésie) et en Océanie (Polynésie et Australie). Quentin Ragetly a pour mandat de faire passer Mascara du stade de la start-up innovante à celui de la PME industrielle qui se développe à l'international. « Si on excepte 2019 et 2020, années de pandémie, nous avons réalisé 2 millions de chiffre d'affaires en 2021 et nous escomptons 6,3 millions cette année » annonce-t-il. La société française n'a pas l'intention de rivaliser avec les énormes unités de dessalement capables de produire 1 milliard de litres par jour. Elle s'est focalisée sur les agglomérations rurales et les villes secondaires de 10 000 à 300 000 habitants. Le dessalement est la solution la plus chère pour produire de l'eau potable. On ne l'envisage qu'en absence d'alternatives.

Un impact profond

« Dans le village de Gandiaye au Sénégal, par exemple, l'eau souterraine est fortement fluorée, ce qui provoque de gros problèmes de santé. Le seul moyen de s'en débarrasser, c'est l'osmose inverse » décrit Quentin Ragetly. Mascara a opté pour un modèle de solution clé en main, de la conception à la mise en service en passant par la production des unités à Chartres, qui sont ensuite expédiées et installées. Il faut compter environ 3 mois pour préparer et acheminer une petite unité, et entre 6 et 18 mois pour les plus imposantes. La gamme de prix va de 10 000 euros pour la plus petite centrale à plusieurs millions pour les plus puissantes. Les trois principaux secteurs ciblés sont les collectivités, l'industrie minière et l'hôtellerie. Certaines réalisations sont financées par la FAO (Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture). C'est le cas à Moia-Moia au Cap-Vert, archipel de l'Afrique de l'Ouest en voie de désertification qui porte de plus en plus mal son nom : aucune goutte de pluie n'y est tombée depuis près de trois ans. « Sans eau, les villages se sont dépeuplés. Grâce à notre unité autonome qui produit 50 m3 d'eau saine par jour, nous avons pu relancer la production agricole et faire revenir les jeunes » se félicite le président de Mascara. La PME d'Eure-et-Loir a aussi mis au point Osmosun Nomad, une unité mobile conçue pour une mise en service rapide dans un contexte d'urgence humanitaire, qu'on peut acheminer par avion puis mettre sur une remorque. Mascara connaît une croissance soutenue et compte embaucher cette année 5 personnes pour passer de 17 à 22 employés. Après une levée de fonds en 2019, la société vise la rentabilité en 2022. « Ici, ouvrir un robinet est un geste normal. Dans certaines régions, des petites filles font 15 km à pied pour aller chercher de l'eau potable. Nous n'apportons pas que de l'eau, car celle-ci conditionne la santé, la condition féminine, l'alimentation, etc. La question du CO2 est certes importante, mais notre véritable impact sur une population isolée est plus profond » conclut Quentin Ragetly. Les 45 000 personnes alimentées par Mascara représentent sans doute une goutte d'eau potable dans l'océan de la pauvreté, mais elle change la vie de ces populations.

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Article issu de T La Revue n°10 spécial "eau" actuellement en kiosque et disponible sur notre boutique en ligne

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Commentaires 3
à écrit le 11/07/2022 à 13:29
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J'aimerais bien savoir combien de milliards de tonnes d'eau sont stockées pour remplacer les nappes de pétroles sous terraines et au final quel en est l'impact sur le changement climatique. Enfin bon si je retrouve pas de tête de cheval coupée dans m...

le 12/07/2022 à 14:31
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"pour remplacer les nappes de pétroles sousterraines" ? On stocke de l'eau dans les anciennes poches de pétrole? pour compenser le vide? Si c'est le cas, j'imagine qu'un simple calcul permet d'évaluer. Le monde consomme 95M de baril chaque jour, soit...

à écrit le 09/07/2022 à 10:46
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Ça me fait penser en creux à un projet, lu il y a peu, d'offrir à Paris de l'eau ultra-purifiée (moyennant force finance) en éliminant tout, mais devant ensuite la minéraliser, c'est corrosif l'eau ultra-pure. Un projet de riches (surtout vu du côté ...

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