Télécoms d’entreprise : "Il y a une vraie distorsion de concurrence" de la part d’Orange

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Kevin Polizzi, le fondateur de Jaguar Network.
Kevin Polizzi, le fondateur de Jaguar Network. (Crédits : DR)
Patron de Jaguar Network, un opérateur alternatif, Kevin Polizzi est directement confronté aux pratiques anticoncurrentielles d’Orange sur le marché des entreprises. Dans la foulée de la condamnation de l’opérateur historique à une amende record de 350 millions d’euros, il appelle à une meilleure régulation.

Le verdict est tombé. Jeudi, Orange a écopé d'une amende de 350 millions d'euros par l'Autorité de la concurrence. L'institution dirigée par Bruno Lasserre a sanctionné l'opérateur historique pour distorsion de concurrence sur le marché des entreprises. Si l'amende constitue un record en France pour une entreprise individuelle, beaucoup d'observateurs n'en jugent pas moins la sanction plutôt clémente... Concrètement, Orange est notamment épinglé pour « abus de position dominante » sur le marché des mobiles professionnels, et pour « discrimination » envers d'autres opérateurs pour les services liés à l'Internet fixe.

L'affaire est loin d'être anodine : si le marché des télécoms d'entreprise est moins sous le feu des projecteurs que celui destiné aux particuliers, il pèse pourtant très lourd. D'après l'Arcep, le régulateur français des télécoms, celui-ci s'est élevé à 10,6 milliards d'euros en 2013.

Sur ce marché archi-dominé par Orange (qui possède plus de la moitié du marché), de nombreux d'opérateurs alternatifs tentent de faire leur nid. C'est le cas de Jaguar Network. Créé en 2001, cet opérateur alternatif marseillais est spécialisé dans l'hébergement de données dans le cloud avec ses propres centres de données, et la fourniture d'accès télécoms. La société, qui a enregistré un chiffre d'affaires de 30 millions d'euros en 2014-2015, affiche quelques cadors à son tableau de chasse, comme France Télévisions, Groupe Bolloré ou Cdiscount.

Son patron et fondateur, Kevin Polizzi décortique l'impact sur son activité des distorsions de concurrence pratiquées par Orange. Surtout, il appelle l'Arcep à mieux réguler certains segments du marché.

LA TRIBUNE - Que pensez-vous de la condamnation d'Orange ?
Avant toute chose, il est important de faire un point sur le marché. Depuis 1997, la libéralisation du marché des télécoms en France a accéléré le déploiement des réseaux alternatifs et, avec la compétition entre opérateurs, leur montée en débit. Cela a permis de développer des usages, liés par exemple aux objets connectés, au big data ou encore du cloud. Sans cette libéralisation, nous n'aurions pas pu développer des activités comme la nôtre aussi vite. Aujourd'hui, nous travaillons donc avec tout le monde, y compris avec Orange.

Quels problèmes rencontrez-vous avec l'opérateur historique ?
Il faut savoir qu'Orange a deux services B2B : l'un est dédié aux entreprises, lequel commercialise ses propres offres non-régulées. Il s'agit d'Orange Business Service (OBS). Et il y a un autre service, Divop, à destination exclusive des opérateurs, qui commercialise les offres régulées. Aujourd'hui, nous sommes le client de cette partie régulée. En clair, on accède à un catalogue de services - qui est le même pour tous les opérateurs alternatifs - sur lequel nous pouvons passer nos commandes.

Quelles sont ces commandes ?
Je peux par exemple commander un accès Internet en fibre optique pour connecter l'agence d'un client. Celui-ci va nous coûter quelques 3.800 euros de frais de raccordement et environ 400 euros par mois d'abonnement. Dans ce cas, en prenant en compte le marché et la concurrence, je peux facturer 1.000 euros de frais d'installation au client final, pour un accès à 600 euros mensuels. Ici, je démarre donc mon affaire avec 2.800 euros de coûts à supporter, sans compter tous les frais d'accès au réseau, aux routeurs IP, ou d'ingénierie... En clair nous devons amortir cette somme dans le temps, en fonction du prix que peut supporter le client.

Or globalement, aujourd'hui, cela coûte très cher de raccorder un client parce que le prix régulé demeure beaucoup trop élevé. Et quand OBS fait une offre en direct au client, il est souvent difficile de l'emporter car Orange pratique des prix finaux fréquemment inférieurs à ceux auxquels nous achetons l'offre régulée. Sur certains produits qui sont mal encadrés par la régulation, il y a une vraie distorsion de concurrence vis-à-vis des opérateurs alternatifs.

Vous avez un exemple ?
Il existe des produits que l'on appelle « LPT », c'est-à-dire des liaisons analogiques qui permettent de raccorder les zones blanches, où se situent de nombreuses infrastructures énergétiques, comme des fermes solaires, des châteaux d'eau ou des barrages. Le prix du catalogue Orange pour les opérateurs doit avoisiner les 400 euros. Et très régulièrement, nous voyons des clients finaux débourser 300 euros pour ces lignes.

En clair, vous êtes exclus de certains marchés...
Sur certains créneaux, nous ne pouvons pas être dans la compétition. Malgré tout, il faut dire qu'Orange fait des efforts. Depuis le début 2015, les commerciaux de Divop viennent à notre rencontre et affichent une vraie ouverture envers les opérateurs alternatifs. Ils nous présentent maintenant l'ensemble du catalogue avec une vraie démarche commerciale.

Depuis quand viennent-ils vous voir ?
Les équipes sont plus actives depuis environ un an.

Pourquoi d'après vous ?
Avec la concurrence des autres opérateurs nationaux (SFR, Bouygues, Free), les alternatifs sont un complément de commercialisation B2B en mode indirect. Nous, nous sommes sur des marchés de niche avec des produits plus pointus que les leurs, qui sont plus standardisés. Orange a maintenant changé son fusil d'épaule, peut-être à cause des procédures à son encontre, dont celles donnant lieu à cette fameuse amende de 350 millions d'euros... Reste que maintenant, ils considèrent les opérateurs alternatifs comme un vrai canal de distribution supplémentaire, en capacité de créer de la valeur et d'amortir le déploiement global des nouvelles infrastructures et de montée en débit des équipements réseaux.

Ne croyez-vous pas que cela est seulement dû au fait qu'ils anticipaient leur condamnation pour pratiques anticoncurrentielles ?
Ce que je peux dire, c'est que la régulation doit clairement ouvrir la porte à la diversité. L'Arcep doit donc faire le nécessaire pour en finir avec certaines distorsions entre opérateurs. Aujourd'hui, une offre de régulation a le mérite d'exister. Mais elle peut encore être largement optimisée.

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Commentaires
a écrit le 18/12/2015 à 16:16 :
Finalement L amende infligé devrait aller au opérateur alternatif comme cette boîte ou Vivaction qui développe son système Squareway pour sécuriser la vois et la data en entreprise ! Seule boîte en france qui s intéresse Alain protection de ses clients !👍🤓
Réponse de le 18/12/2015 à 17:37 :
Ca commence a bien faire votre pub déguisé dans tous les commentaires...
Réponse de le 20/12/2015 à 17:05 :
Quand on utilise ce produit en 🇨🇭on peux en faire de la pub ! Moi au moins je sais de quoi je parle ! Às tu essaye ce produit avant de le critiquer ? Moi oui 💪🏿
Réponse de le 21/12/2015 à 0:20 :
Si vous compreniez le français, vous comprendriez que je ne critique pas le produit, dont je me fous royalement.
Vous passez votre temps a faire de la pub dans tous les sujets télécom de préférence hors sujet, allez jouer ailleurs...
a écrit le 18/12/2015 à 14:41 :
C est le but du GIE : ce dernier vend ses prestations aux opérateurs
=> il a des revenus
=> il est rentable car il mutualise les investissements

Cela devrait être la même chose sur les réseaux mobiles : quelle idée stupide d installer 4 réseaux mobiles concurrents.
Un seul serait beaucoup plus économique, il vendrait du débit a chacun des opérateurs qui se chargent du marketing, commercialisation, service ajoute, après vente ...
Réponse de le 08/01/2016 à 21:32 :
Il est vrai que la mutualisation d''infrastructures permet de réduire les coûts par abonné. Cependant, c'est bien la concurrence et l'arrivée d'un 4e opérateur qui a fait baisser les prix du mobile de 20 euros à 2 euros par mois pour deux heures de communication.
a écrit le 18/12/2015 à 11:15 :
On n'a cessé de répéter qu'il aurait fallu (et qu'il est encore concevable) de couper Orange en FT Infrastructure et Orange Services...
FT Infra deviendrait une entreprise de de type GIE entre l'ensemble des opérateurs et éventuellement un bout d'Etat ou de collectivités locales, et possédant le cuivre et la fibre mutualisée, puisque tel est toujours et encore l'enjeu...
De la sorte, Orange cesserait d'être schizophrène...
On peut également se poser la question sur les réseaux radio, puisque c'est une technologie unique, pour cause d'interopérabilité avec les terminaux...
Réponse de le 18/12/2015 à 12:32 :
Le problème est que cette scission entre l'infra et la commercialisation pousserait inévitablement à la sclérose des réseaux eux mêmes, les opérateurs n'ayant pas les mêmes ambitions ni moyens ne pourraient pas participer à jeu égal à l'évolution des réseaux ce qui engendrait au niveau de ce GIE à une forme d'inertie. Quand Orange investit massivement dans la fibre par rapport aux autres c'est tout simplement car il pense pouvoir en tirer un certain profit dans l'avenir. Si demain il met sur la table la même somme dans le GIE mais que tous les autres acteurs en bénéficie de la même façon ou est son intérêt ? Y'a qu'à voir pour le train ce que ça donné avec la SNCF d'un côté et RFF de l'autre, une catastrophe (investissement des infra minimalistes). Le problème pour ce GIE serait d'avoir les moyens d'investir dans une technologie alors même qu'il n'aurait pas encore de rentrée d'argent car pas de commercialisation par les opérateurs.

En fait la seule solution serait finalement de revenir à un opérateur public d'Etat (et non privé) qui ne pourrait faire de la commercialisations qu'aux opérateurs, pour cela l'Etat devrait avancé l'argent. En a-t'il les moyens ?
Réponse de le 19/12/2015 à 13:32 :
@Yoyo : Le mécanisme n'est pas si compliqué que cela. Ce GIE, doté de l'infrastructure cuivre serait celui qui facturerait aux opérateurs le dégroupage de ce cuivre par exemple.. Cela représente 2 milliards par an rien que pour ce service. Un équivalent radio serait parfaitement envisageable. Avec un tel revenu de maintenance/évolution, la fibre serait largement déployée, sans tous les conflits perpétuels actuellement en vigueur.. Pas de schizophrénie entre les divisons wholesales et BE/GP de chaque opérateur...
Réponse de le 19/12/2015 à 17:53 :
Oui cet opérateur d'infra était viable, davantage en tout cas que RFF ou GRDF dans la mesure où les services au-dessus apportent eux-mêmes une valeur ajoutée très différente de l'infra à la différence du transport ferroviaire ou de l'électricité. Maintenant il aurait aussi permis aux GAFA et autres OTT mastodontes d'écraser définitivement les petits FAI et autres sociétés locales du secteur en permettant à ceux-ci d'acheter directement à cet opérateur la seule chose qui leur manque aujourd'hui : l'accès filaire ou radio avec le cas échéant la couche IP sec qui va bien.
Réponse de le 20/12/2015 à 10:55 :
C'est vrai Théophile, les OTT auraient tout écrasé... Mais a bien y regarder, un opérateur grand public n'est-il pas un simple OTT de l'infrastructure ? Si on regarde un peu, a part saucissonner différemment les forfaits, les opérateurs vendent quoi d'autre que leur réseau à la découpe ? Au mieux, ils collent les chaines de télé dedans... Chaque nouveau service qu'il pourraient imaginer représente tellement peu de revenus face à la manne générée par leur infrastructure qu'ils n'avancent pas... Un tel découpage infra/service les aurait vraiment obligé a s'enlever les pouces du Q, au lieu de vivre de leur "rente monopolistique", fut-elle "partagée" a 4 :-)

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