Stéphane Richard : "Légiférer sur la rémunération des patrons ? Peut-être..."

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Stéphane Richard. Copyright AFP.
Stéphane Richard. Copyright AFP. (Crédits : AFP)
Stéphane Richard, PDG de France Télécom, dirige l'une des entreprises françaises les plus emblématiques. Dans un entretien paru dans l'hebdomadaire "La Tribune" du 11 mai dernier, il aborde sans tabous le sujet du salaire des patrons, y compris le sien, et revient sur les questions clés du secteur des télécommunications, son rôle de dirigeant et son avenir personnel dans le nouveau paysage politique.

La Tribune - Qu'est-ce que l'alternance politique peut changer pour France Télécom ?

Stéphane Richard - Je ne vois pas, a priori, de conséquences immédiates à ce changement. Avoir comme premier actionnaire l'Etat est un gage de stabilité et de prise en compte des intérêts collectifs dans les choix de l'entreprise, quelle que soit la majorité politique.

Quid de votre avenir personnel dans ce nouveau contexte ?

A titre personnel, je souhaite continuer à servir loyalement mon entreprise tant que j'aurai le sentiment d'être utile à ses salariés, à ses clients et à ses actionnaires, à commencer par l'Etat. C'est à eux d'apprécier le chemin parcouru depuis deux ans. Il me semble important de prendre en compte la durée qu'exige l'apaisement d'une entreprise de cette taille après la violente crise qui l'a secouée. Nous avons à gérer des mutations difficiles qui nécessitent une continuité dans l'action. Cela étant dit, comme tout dirigeant, je ne suis pas propriétaire de mon job et mon avenir personnel ne me semble pas être le problème principal de France Télécom.

Alors, à quoi pensez-vous le matin en vous rasant ? A Free, à l'avenir de France Télécom ?

Ce qui m'inquiète aujourd'hui, ce sont plutôt les termes de l'équation économique à laquelle sont confrontés les opérateurs télécoms en Europe, et singulièrement en France depuis quelques mois. Notre industrie est désormais clairement déflationniste. Les opérateurs ne font quasiment plus de croissance depuis plusieurs années. Et le peu de croissance que nous réalisons est plus qu'effacée par le rabot de la régulation. Chaque année, le 1er janvier, nous perdons un milliard d'euros de chiffre d'affaires avant même d'avoir commencé à travailler ! Le modèle européen de régulation des télécoms axé sur la concurrence, la baisse des prix pour le consommateur, et donc la baisse des marges des opérateurs, atteint ses limites. Parallèlement, le c?ur de notre métier est en concurrence directe avec des acteurs mondiaux des services Internet, les « over-the-top » [Apple, Google, Netflix, etc., ndlr], qui ne sont pas soumis aux mêmes contraintes, et qui parviennent à capturer l'essentiel de la croissance dans les services numériques. Quand Apple lance sa fonction iMessage sur iPhone, cela vient manger les revenus des SMS. Quand Skype propose des communications gratuites sur PC, cela mange les revenus du fixe.
Le secteur des télécoms a besoin que les pouvoirs publics redonnent aux acteurs qui le composent les moyens d'investir, pour l'avenir de nos territoires, en fixant une réglementation et une fiscalité plus justes. France Télécom-Orange doit faire face à cette situation, rendue encore plus difficile par l'arrivée d'un quatrième opérateur mobile en France, tout en gérant, en bonne intelligence avec les partenaires sociaux, une équation démographique qui se traduira par d'importants départs à la retraite dans les prochaines années.

N'aviez-vous pas vous-même plaidé pour la quatrième licence quand vous étiez à Bercy??

A Bercy, j'étais directeur de cabinet du ministre de l'Economie. Je ne suis pas intervenu personnellement dans ce dossier car, ayant été préalablement administrateur de France Télécom, je m'étais dessaisi de tout sujet pouvant concerner cette entreprise. Je n'ai participé à aucune réunion d'arbitrage. Je pense, à titre personnel, qu'il aurait été plus judicieux d'ouvrir des discussions avec les opérateurs existants et de leur faire prendre des engagements sur les investissements, les prix et l'emploi. C'est ce que France Télécom a fait en Pologne, par exemple. En vérité, à l'époque, personne ne s'est vraiment soucié des conséquences pour le secteur, qui a souffert de son image de rentabilité excessive, sans doute parce que nous n'avons pas bien expliqué notre modèle économique. La réalité est que nous sommes la seule dépense contrainte des ménages, qui est sujette à la concurrence, à la différence des transports ou de l'électricité, avec des prix qui ont continuellement baissé depuis des années, alors même que nous sommes un métier de coûts fixes requérant des investissements très lourds.

Vos résultats du premier trimestre n'ont-ils pas montré que France Télécom résistait bien à l'arrivée de Free Mobile ?

L'efficacité de notre riposte commerciale, mais aussi la solide contribution des activités internationales du groupe ont permis de limiter le recul du chiffre d'affaires. Le mobile en France ne représente que 25 % de notre chiffre d'affaires, un peu plus en résultat. Le contrat d'itinérance signé avec Free a aussi tenu toutes ses promesses en compensant une grande part des revenus perdus sur le marché grand public. Ce contrat va nous rapporter plus de 1 milliard d'euros sur trois ans, davantage que prévu. Je peux vous dire qu'il n'y a pas eu de dissensions au conseil d'administration sur le sujet et je n'ai jamais été interpellé par les personnels. S'il était besoin, les résultats du premier trimestre auront éteint ces supposées craintes.

L'avenir est-il si noir pour les opérateurs télécoms ?

La période est difficile, c'est vrai. Mais nous ne sommes pas pour autant condamnés à mourir. il y a des tas de choses à faire, que nous avions identifiées dans le plan « Conquêtes 2015 » que j'ai présenté il y a deux ans. il faut investir dans nos réseaux, dans un monde de concurrence par les infrastructures, c'est le premier levier de différenciation. nous pouvons tirer parti des innovations qui arrivent, comme le « cloud computing », que l'on va décliner pour le particulier en proposant de stocker et d'accéder à tous ses contenus en un clic où que vous soyez, l'internet des objets, c'est-à-dire les objets du quotidien qui vont devenir communicants, les technologies sans contact, etc. il faut aussi aller chercher la croissance organique dans les pays émergents : en Côte d'ivoire, nous avons fait +17 % au premier trimestre et +7 % sur toute la zone Afrique-Moyen-Orient, contre zéro en Europe. J'avais parlé de doubler le chiffre d'affaires dans ces pays d'ici à 2015, nous n'en serons pas loin, d'autant que nous avons consolidé notre participation en Egypte, où nous réalisons plus de 1 milliard d'euros de chiffre d'affaires. Ensuite, je continue de penser que le modèle de régulation doit changer. On a déjà fait disparaître des pans entiers de l'industrie européenne. Or nous, les cinq opérateurs historiques européens, nous représentons 1 million d'emplois. Je plaide pour un aggiornamento réglementaire.

Le train de vie des dirigeants d'opérateurs vivant « grassement », comme l'affirme le nouvel entrant, est-il acceptable en temps de crise ?

J'invite tous ceux qui répandent cette idée à venir chez nous voir nos locaux et le train de vie de l'équipe dirigeante. France Télécom a toujours été très rigoureuse dans la gestion de ses frais généraux et a une politique de rémunération très raisonnable.

Seriez-vous concerné par des mesures sur les rémunérations des patrons, comme le plafonnement de l'écart entre le plus petit salaire et celui du Pdg, de 1 à 20 ? Votre salaire ne suscite-t-il pas un débat en interne ?

Il n'y a pas eu de vrai débat jusqu'ici. J'ai le 32e salaire du CAC 40, tout compris*, fixe, variable et compensation, à 1,5 million d'euros. Et je ne suis même plus le premier salaire de France Télécom. Quand je suis arrivé, j'ai demandé à ne recevoir ni stock-option, ni action gratuite, ni parachute, et j'ai dit que je n'en donnerai pas à l'équipe dirigeante. Cela fait dix-sept ans que je suis mandataire social d'une société cotée et je suis contre le système des stock-options. L'an dernier, voyant ce débat monter, j'ai demandé une étude sur les écarts de salaires dans le groupe au comité des rémunérations, après avoir pris le soin d'y faire entrer un représentant du personnel. L'écart entre mon salaire et la moyenne des 10 % les plus bas de l'entreprise est de l'ordre de 1 à 30. Cette année, nous avons gelé les cent premières rémunérations du groupe (fixe et variable). Chez France Télécom, il n'y a pas de rémunérations exorbitantes. Si je pars demain, je ne toucherai pas un euro. C'est vrai que je gagne beaucoup d'argent, je dirige une entreprise de 170.000 salariés, qui doit faire face à des problèmes immenses et qui représente 1,5 % du PIB français et près de 2 % de l'investissement. Je crois que ce qui pollue le débat de la rémunération des patrons, ce sont les rémunérations accessoires. Faut-il légiférer ? Peut-être.

C'est quoi, être patron de France Télécom-Orange ?

C'est d'abord un job passionnant. Je partage mon temps entre ma vie au bureau à Paris et de nombreux déplacements, aussi bien en France qu'à l'étranger. Je reviens de San Francisco, où j'ai rencontré Tim Cook, le patron d'Apple, les dirigeants de Facebook, ou encore le fondateur de Twitter. Avant eux, j'avais pu discuter plusieurs fois avec Steve Jobs. Quand on est patron de France télécom-Orange, on a la chance de vivre des moments comme cela, de rencontrer le patron d'une entreprise mythique comme Apple, mais aussi de parler une heure et demie avec Barack Obama et David Cameron au G8 de Deauville, l'an dernier.

Comment vous définiriez-vous comme patron ?

J'aime composer les équipes, résoudre les problèmes, expliquer, convaincre, que ce soit devant un comité central d'entreprise ou devant un parterre d'investisseurs. et j'aime décider. Prenons l'exemple de la crise égyptienne. Cela faisait plusieurs années que nous étions englués dans un conflit d'actionnaires avec notre partenaire Naguib Sawiris, qui menaçait la pérennité de notre présence en Egypte. Je suis heureux d'avoir pu dénouer cette crise. L'Egypte est aujourd'hui le pays où nous avons le plus de clients au monde.

Pensez-vous être encore là en 2015, pour la fin de votre plan stratégique ?

En tout cas, c'est mon souhait le plus cher. Je n'ai pas de projet professionnel en dehors de France Télécom.

Craignez-vous d'être rattrapé par l'affaire de l'arbitrage de Bercy en faveur de Bernard Tapie dans l'affaire Adidas ?

A ce jour, il n'y a pas de procédure me visant personnellement. J'ai été entendu en tant que témoin, comme beaucoup d'autres. J'estime avoir fait mon boulot à l'époque. Nous avons pensé défendre les intérêts de l'état, même si je comprends que la décision rendue par le tribunal arbitral ait pu choquer.

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* Selon le classement Proxinvest ECGS sur la rémunération totale (options et actions comprises) en 2010, paru en février 2012.

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Repères :

1961 : Naissance à caudéran (Gironde).

1987 : Inspection des finances, après avoir fait HEC et l'ENA (promotion Fernand Braudel, comme Frédéric Oudéa et Nicolas Bazire).

1991 : Conseiller technique au cabinet de Dominique Strauss-Kahn, au ministère de l'industrie.

1992 : Entre à la direction financière de la Générale des eaux.

1995-2003 : Administrateur de la cie générale d'immobilier, qui deviendra Nexity, dont le rachat par LBO lui permettra de faire fortune (une vingtaine de millions d'euros).

2003-2007 : Directeur général adjoint de Veolia Environnement et DG de Veolia transport.

2007-2009 : Directeur de cabinet de Jean-Louis Borloo puis de Christine Lagarde, au ministère de l'Economie.
 

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