Huawei, le révélateur d’une Europe « en ordre dispersé »

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Les membres de l'Union européenne sont divisés sur la place à accorder à Huawei dans les réseaux 5G.
Les membres de l'Union européenne sont divisés sur la place à accorder à Huawei dans les réseaux 5G. (Crédits : Yves Herman)
Alors qu'en Europe, plusieurs pays songent à interdire ou à limiter Huawei dans les réseaux 5G, l'Institut Montaigne déplore l'incapacité du Vieux Continent à définir une ligne commune.

Chaque État membre fait sa cuisine dans son coin. Alors que l'Europe s'interroge sur la place à donner à Huawei dans les réseaux 5G, sur fond de soupçons d'espionnage pour le compte de Pékin, l'Institut Montaigne critique l'incapacité du Vieux Continent à définir, puis à défendre d'une même voix, une ligne commune. Les auteurs de la note soulignent que dans les télécoms, Bruxelles s'applique essentiellement à défendre une forte compétition entre les opérateurs dans les marchés nationaux. Si cette politique est bénéfique pour le consommateur européen, qui paye moins cher son abonnement mobile, l'Institut Montaigne la juge insuffisante pour encadrer et développer correctement le marché. En témoigne notamment, selon les auteurs, la diversité des approches concernant la sécurité des réseaux 5G.

« Les arbitrages sur la 5G ne peuvent pas se résumer à un choix rationnel de rapport qualité/prix pour les consommateurs, affirment-ils. Dans ces conditions, la fragmentation et la quasi-cacophonie de l'Europe vis-à-vis de Huawei rend bien plus difficile une approche cohérente à l'échelle du continent qui prend en compte non seulement les risques sécuritaires, mais aussi les enjeux géopolitiques et les rapports de puissance, pour lesquels le niveau technologique et économique est bien sûr structurant. »

« Agir en fonction du principe de précaution »

Résultat ? « Le principe de précaution est loin d'être appliqué partout, constate l'Institut Montaigne. Les États européens divergent dans leurs normes et leurs standards de sécurité pour les équipements télécoms - il s'agit là d'un grand domaine de fragmentation de l'Europe. »

C'est la raison pour laquelle certains pays, comme le Portugal, l'Italie, l'Espagne ou la Hongrie, sont pour l'heure plutôt favorables à une participation de Huawei dans la 5G. Certains, comme le Royaume-Uni, la France et l'Allemagne, ne veulent pas exclure l'équipementier chinois, mais souhaitent limiter son empreinte. Tandis que d'autres, comme la Norvège, comptent bloquer le dragon chinois.

De son côté, l'Institut Montaigne appelle l'Europe à « agir en fonction du principe de précaution ».

« L'impossibilité de Huawei de démontrer l'absence de liens étroits et ineffaçables avec le parti-État chinois rendent nécessaire d'écarter cette entreprise des infrastructures à risque », affirment les auteurs. Lesquels soulignent que « tout le problème reste, bien sûr, de déterminer l'étendue des restrictions sécuritaires ».

En France, par exemple, les opérateurs n'ont déjà pas le droit de recourir à Huawei pour les « cœurs de réseaux », des infrastructures sensibles où transitent toutes les communications.

Les auteurs de la note reviennent aussi sur un autre domaine où, dans les télécoms, l'Europe avance « en ordre dispersé », et en paye selon eux les pots cassés : le marché des enchères pour les fréquences mobiles.

« Perte du leadership européen »

« En l'absence d'un marché unique des télécoms au sein de l'UE, chaque pays est responsable de la mise en place d'enchères pour l'attribution des fréquences de déploiement de la 5G, constate l'Institut Montaigne. Il s'agit d'une étape politique - les règles d'enchères fixent les exigences en matière de couverture du territoire et de qualité du service, déterminent le calendrier de déploiement et arrêtent le nombre d'opérateurs réseau. Cette fragmentation a contribué à ce que l'Europe, qui fut naguère à l'origine de la norme GSM, perde le leadership dans la constitution de la norme 5G. »

L'institut Montaigne est loin d'être le seul à déplorer l'absence d'une politique européenne commune concernant l'attribution des fréquences 5G. En septembre dernier, dans un entretien à La Tribune, Sébastien Soriano, le président de l'Arcep, le régulateur français des télécoms, s'est montré déçu que les États membres n'aient pas réussi à s'entendre. Il estimait alors que si, à Bruxelles, « il y a eu une vraie prise de conscience politique » concernant l'importance de la 5G dans les années à venir, « nous sommes un peu retombés dans les travers de l'Union européenne » :

« Au bout du compte, le code européen des télécoms, cette grande réforme qui a été adoptée l'année dernière [en 2017, Ndlr], est un texte de compromis. S'il pose les échéances du développement de la 5G, le consensus européen n'a pas voulu entamer la souveraineté des États pour organiser les attributions des nouvelles fréquences [essentielles pour le déploiement de toute technologie mobile]. Résultat, les approches sont très contrastées au sein de l'Union européenne. Il est regrettable qu'il n'y ait pas de front uni sur la 5G. »

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Commentaires
a écrit le 30/05/2019 à 13:22 :
Pouvez-vous citer un domaine dans lequel les pays de l'UE ont une ligne commune?
a écrit le 30/05/2019 à 8:49 :
Encore un article qui souligne la vacuité de la pensée journalistique, voire celle de l’IFRI, ce qui est plus inquiétant. La position de à Huawei sur les marchés télecoms Européens comme les US voudraient nous l’imposer n’a rien à voir avec l’Europe. Il s’agit d’une question de sécurité et en ce domaine, les Etats Membres sont souverains. Ni l’Europe ni Bruxelles n’ont de compétence en la matière et c’est très clair dans les Traités. Ca devrait d’ailleurs réjouir plus d’un lecteur de la Tribune. On ne peut pas demander à l’Europe d’avoir une position commune dans un domaine où elle n’a aucune compétence. Ceci montre une fois de plus le niveau d’ignorance ambiant en matière de fonctionnement de l’EU…. Inquiétant…
L’Europe a publié le 26 mars dernier une recommandation sur la sécurité des réseaux 5G. Elle est dans son rôle en tentant d’harmoniser une position commune en tant que facilitateur sur la base d’une procédure de certification et ces travaux devraient aboutir d’ici la fin de l’année. Mais le dernier mot reviendra aux Etats et on pourra difficilement attaquer l’Europe dans un domaine qui a été sorti de son champs de compétence. Arrêtons de vouloir toujours trouver un bouc émissaire à Bruxelles. C’est facile, mais pas forcément honnête.
Pareil pour les fréquences, les pays sont trop jaloux de leur souveraineté en matière de taxes pour déléguer la moindre compétence à Bruxelles. C’est les Etats qui en sont responsables, pas Bruxelles qui a longtemps plaidé pour une harmonisation des procédures de licences sans être entendu.
a écrit le 29/05/2019 à 22:09 :
L'institut Montaigne rêve d'un monde ou le libéralisme serait poussé à son paroxysme et où l'UE permettrait à l'Europe de faire bloc derrière les USA qui eux, n'aspirent pas à autre chose.
Pas étonnant que pour l'institut Montaigne, il faille appliquer le principe de précaution contre Huawei puisque les USA l'accusent d'espionnage. Le problème avec le principe de précaution c'est que dans la majorité des cas, il sert à illustrer le proverbe: "Quand on veut noyer son chien, on dit qu'il a la rage."
Mais que pense l'institut Montaigne des gafas? Il faut informer la population, il faut réglementer,il faut s'adapter, être vigilant. Alors pourquoi devrait-il en être autrement avec Huawei?
Pour résumer l’Amérique de Trump ne traite pas l'UE comme un allié, si l'UE veut rester une grande puissance, elle ne doit pas céder aux exigences de Washington sans contrepartie. L'idéologie libérale a poussé l'Europe à refuser toute forme de protectionnisme y compris dans des domaines stratégiques dont le numérique , les chinois ont fait le contraire. Maintenant les chinois ont des champions du numérique, l'Europe n'en a aucun. Alors faire du protectionnisme anti-chinois... au profit des USA serait la chose la plus absurde que l'Europe puisse faire.
L'émergence d'une industrie numérique chinoise est une opportunité qui va permettre à l'Europe de casser les monopoles américains et de créer un environnement favorable au développement d'une industrie numérique européenne.
Il faut renvoyer les USA et la Chine dos à dos!
Et sinon, la Norvège ne fait pas partie de l'UE...

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