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Vins : Thibault Liger-Belair, coupable de biodynamie

Dominique Myriam Dornier

Publié le 17 novembre 2015 à 07:02 - Mis à jour le 17 novembre 2015 à 17:26

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Thibault Liger-Belair comparaissait ce mardi devant le tribunal de Villefranche-sur-Saône (Rhône). Le tribunal rendra sa décision le 15 décembre. M Liger-Belair est le second vigneron, après Emmanuel Giboulot a être poursuivi pour avoir refusé d'appliquer le traitement préventif contre la flavescence dorée. Ce vigneron adepte de la biodynamie, dénonce l'impact des pesticides dans la viticulture. Portrait.

Article édité le 13/11/2015. Actualisé le 17/11/2015 à 8h02 et 18h12

Aux journalistes qui défilent, au pied du moulin à vent qui donne son nom au célèbre cru du Beaujolais, Thibault Liger-Belair explique, sans discontinuer, l'absurdité d'une décision administrative à laquelle, en 2013, il a refusé de se soumettre. Son domaine de Romanèche-Thorins est à cheval sur deux départements. D'un côté du chemin, le Rhône n'impose aucun traitement. Trois mètres plus loin, de l'autre côté, la Saône-et-Loire oblige à un traitement préventif, après la découverte dans le Mâconnais, à 40 kilomètres de son domaine, d'un vignoble atteint de flavescence dorée. Une maladie de quarantaine fatale à la vigne, dont la lutte obligatoire est régie par des décrets européens.

500 000 soutiens

Calme, pondéré, mais déterminé, le vigneron médiatise, à dessein, son refus, pour informer et mobiliser la société civile. Son collègue, Emmanuel Giboulot qui avait refusé lui aussi, mais en Côte-d'Or, de traiter préventivement, avait obtenu plus de 500 000 soutiens, mais également des Unes indignées de journaux diffusés outre-Atlantique, provoquant un certain agacement de l'interprofession des vins de Bourgogne, au vu d'enjeux financiers considérables, et d'une cohésion, même superficielle, à tenir, pour l'image.

Une interprofession qui s'insurgeait contre l'image de « martyr » (sic) que symbolisait le vigneron traîné devant les tribunaux pour « refus de polluer », affirmant au passage qu'il n'était pas « le seul en Bourgogne à vouloir protéger la nature ». En effet, les 30 domaines les plus prestigieux, tels ceux de la Romanée-Conti ou de Lalou Bize-Leroy, sont en biodynamie. Si cette méthode de culture représente à peu près 10 % de l'ensemble, le chiffre d'affaires généré couvre 30 % des transactions, en constante progression, car le bio a le vent en poupe.

« Depuis quand des vignes sont-elles atteintes de flavescence dorée dans le nord du Mâconnais ? La situation s'est gangrénée. Résultat, tout est éradiqué. Ce n'est qu'ensuite que nous faisons un constat . Au tribunal, je dirai que je n'agis pas différemment des autres. Mon but est de protéger la vigne. Et si, demain, je rencontre un problème, je reconsidérerai ma position. J'ai envie de dire aux vignerons : "Descendez de vos tracteurs et regardez un peu ce qui se passe, plutôt que de mettre un parapluie chimique sur les vignes et de céder à la peur !"» déplore Thibault Liger-Belair

La flavescence dorée un épiphénomène ?

Pour François de Nicolay, gérant du prestigieux domaine Chandon de Briailles, et soutien affirmé des vignerons frondeurs, la flavescence dorée n'est qu'un épiphénomène, révélateur de l'affaiblissement continu de la vigne :

« Le tout chimique ne sert à rien, d'autant plus que cela détruit tous les insectes, comme les prédateurs des araignées rouges qui pullulent à présent ! »

La flavescence dorée, présente dans la plupart des vignobles du sud de la France depuis les années 1950, a été repérée en 2004 en Saône-et-Loire. La maladie se transmet par un insecte vecteur : la cicadelle. Contagieuse et incurable, elle conduit à l'arrachage des plants.

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Pour l'heure, Thibault Liger-Belair semble meurtri, déshonoré même, par cet épisode qui le fait passer pour un quasi-délinquant - il risque six mois de prison et 30 000 euros d'amende. Il se défend bien évidemment d'être un intégriste du bio. Pour lui, l'insecticide utilisé sur des parcelles où la maladie n'est pas détectée aurait éliminé la cicadelle, mais aussi la faune auxiliaire. Or, les parcelles exploitées en bio exigent l'entretien de synergies écosystémiques complexes. Le traitement a été imposé par des bureaucrates qui répondent à un problème, aussi grave soit-il, par la seule éradication. Une forme de guerre en quelque sorte, sans considération des effets catastrophiques de telles méthodes et sans s'interroger sur ses causes.

Une bureaucratie monolithique

La Direction régionale de l'alimentation, de l'agriculture et de la forêt (Draaf) est souvent mise sur la sellette par les vignerons, avec son organigramme impressionnant. Ses fonctionnaires rédigent parfois des lettres à charge au juge pour dénoncer les vignerons qui ne traitent pas. Une bureaucratie monolithique, de plus en plus contestée par des vignerons soucieux de l'impact néfaste des pesticides. Alors même que le ministère de l'Agriculture s'est engagé récemment sur la mise en place d'un plan Écophyto visant à réduire l'utilisation de produits phytosanitaires.

« La plupart des vignerons ont pris l'habitude de répandre des produits hautement toxiques dans la nature ! Il faut parfois désobéir quand l'ordre donné n'a pas de sens », renchérit François de Nicolay.
Moulin à vent
Moulin à vent (Crédits : Photo DR)

Lutte chimique controversée

Dans le cadre des traitements obligatoires pour la flavescence dorée, certains, en culture bio, ont acheté le produit obligatoire sans pour autant l'utiliser, justifiant ainsi des factures pour d'éventuels contrôles. Ceux qui écrivent chaque année au préfet pour dire qu'ils ne traiteront de toute façon jamais, et que les fourches du grand-père sont encore dans la grange au cas où... Et ceux qui ne traitent pas et sont contrôlés avec les suites judiciaires connues. Exposé par une intervention remarquée au 20 h de TF1 en septembre 2014, alors qu'il y dénonçait l'abus de pesticides, Thibault Liger-Belair n'a pas tardé à être contrôlé par l'administration, puis poursuivi.

Depuis 2013, date des premiers traitements obligatoires, un collectif de lutte contre la flavescence dorée rassemble plus de 300 vignerons en Bourgogne. Le dialogue avec les pouvoirs publics s'adoucit quelque peu. Les vignerons ont, dans l'ensemble, à cœur d'évoluer dans le « moins chimique » et sont présents en nombre aux assemblées où les questions affluent, notamment à cause de l'angoisse provoquée par ce grave problème. Une charte a été établie, proposant entre autres, des expériences sans insecticide menées dans des villages tests, des prospections collectives annuelles, et une mise en place de zonage précis. Toute cette mobilisation en amont a permis de diminuer l'arrachage : 300 pieds en 2013, au lieu des 15 hectares en 2012. Un début de victoire pour les vignerons engagés.

« Cette procédure judiciaire contribuera à pointer du doigt un certain nombre de dysfonctionnements, et à réfléchir autrement afin de préserver les terres », espère enfin Thibault Liger-Belair soutenu par 230 000 signataires. Le vigneron devra comparaître à Villefranche-sur-Saône le 17 novembre.

Une vocation née dès l'enfance

La famille Liger-Belair, anoblie sous Napoléon pour « faits d'armes », est une grande famille de négociants depuis le XVIIIe siècle. Certains étaient assurément de fortes têtes. Ainsi, le grand-père Félix, échauffé par un « gabelou » - un représentant des douanes -, l'enferma un jour entier dans la cave, non sans lui avoir botté les fesses.

« Cela lui a coûté cher ! Le domaine a périclité par la suite à cause de cette amende. C'était un grand dégustateur, un homme de conviction », évoque avec un sourire le jeune vigneron. Ce même grand-père, soucieux du patrimoine et inondant sa cave pendant la guerre, avec des pierres sur les bouteilles, pour dissimuler ainsi à l'occupant allemand, les précieux flacons, dont certains sont toujours là ! La demeure de Nuits-Saint-Georges, vaste et belle maison bourgeoise d'une trentaine de pièces, entourée de neuf hectares de vignes aux appellations prestigieuses, est l'endroit où Thibault Liger-Belair passait, enfant, ses week-ends.

« Mon père m'a envoyé en pension chez les Jésuites, à Dole, quand j'avais 13 ans, parce que je n'étais pas un bon élève. Je m'ennuyais à l'école. Comme je ne pouvais pas rentrer chez mes parents tous les week-ends, à Paris, j'allais chez ma grand-mère à Nuits-Saint-Georges. »

Le domaine est alors loué à Bertrand de Gramond, un ami vigneron de son père. Le jeune homme n'a que le jardin à traverser pour découvrir et expérimenter pendant trois années, au-delà des diplômes viti-œno qu'il va acquérir, l'essentiel de ses connaissances dans le métier. Car c'est dans ce lien humain profond et généreux qu'il découvrira sa vocation de vigneron.

« Bertrand de Gramond ne parlait pas beaucoup, c'était un ours. Mais quand il était dans ses vignes, il se transformait. Il ne comptait pas ses heures, c'était sa vie. Il ne cherchait pas forcément à transmettre, il m'a apporté une vision sur ce métier. Je le sentais libre. »

16 appellations différentes.

Thibault, comme le vicomte Michel Liger-Belair, son cousin, sera donc vigneron, et reprendra un flambeau délaissé par son propre père. Celui-ci avait opté pour la communication financière. Congé est donné aux trois vignerons qui louaient depuis 60 ans les vignes du domaine et, Thibault reprend en 2001, richebourg, clos-vougeot, gevrey-chambertin. Neuf hectares d'appellations parmi les plus prestigieuses de Bourgogne. Il passe le domaine en biodynamie très rapidement, tout en acquérant, par la suite, d'autres appellations.

Le vigneron achète ses arbres pour fabriquer ses fûts, et travaille également avec six vignerons en Bourgogne qui lui vendent du raisin sur pied dès le mois de mai. Il peut ainsi proposer 16 appellations différentes. Observer, comprendre les interactions du vivant pour remettre en état des sols qu'il trouve appauvris lors de son arrivée, et les rencontres de vignerons, comme celles avec Thierry Germain ou Marc Angeli, le convainquent du bien-fondé de cette orientation. En Bourgogne, les transmissions familiales sont rares : les prix sont prohibitifs. Les domaines sont donc plus facilement cédés à de gros investisseurs.

« J'avais le patrimoine pour commencer, c'est énorme ! J'ai conscience d'être né avec une cuillère en or dans la bouche. Il faut travailler c'est sûr, mais j'ai de la chance ! Si vous prenez un grand cru aujourd'hui, c'est entre 10 et 80 millions d'euros l'hectare ! »

Il a refusé des propositions d'achat de ses vignes à des prix qui défient l'entendement, imprégné d'une éthique vraie et profonde :

« Ma grand-mère était la gardienne du temple : nos vignes étaient là avant nous, elles seront là après, dit-il, d'un ton grave. Nous ne sommes que des passeurs. »

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Ce mardi le parquet a requis la nullité des poursuites en raison d'erreur dans l'assignation. La décision du tribunal a été mise en délibéré au 15 décembre. Les magistrats peuvent choisir l'abandon des poursuites ou bien examiner le dossier sur le fond. Dans le cas d'un abandon des poursuites, le parquet aurait le choix entre délivrer, ou non, une nouvelle citation à comparaître.

Dominique Myriam Dornier

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