Diplomatie économique : Laurent Fabius a-t-il changé quelque chose ?

Corentin Dautreppe

Corentin Dautreppe
"Nous, ce qu'on voulait, c'est faire bouger les lignes". Au Quai d'Orsay, on assume. Avant d'ajouter, dans un sourire : "qu'il y ait des petites frictions, c'est de l'ordre de l'anecdotique".
C'est peu dire que Laurent Fabius "secoue" la politique française à l'international, selon le terme en vigueur au ministère des Affaires étrangères. Arrivé à sa tête au lendemain de la victoire de François Hollande, l'ancien Premier ministre de François Mitterrand a fait usage de son "poids politique" pour imposer ses vues.
Depuis douze mois qu'il pilote le réseau diplomatique français - le troisième du monde, selon un rapport de la Cour des Comptes -, Laurent Fabius multiplie les entretiens dans les médias nationaux avec un axe majeur dans sa communication : la diplomatie économique.
"L'objectif, c'est de mettre sous tension le Quai, pour le mettre plus activement au service des entreprises", explique le ministère. "Ça passe par un soutien politique, par des contacts noués… Évidemment, on n'a pas attendu Laurent Fabius pour le faire. Mais ça n'était pas au même niveau de priorité".
"Ce qu'on dit aux ambassadeurs et au personnel diplomatique, c'est : "N'ayez pas peur de mettre l'économie tout en haut de votre agenda, vous serez soutenus par le ministère", précise Jacques Maire. Cet ancien directeur social de l'assureur Axa, passé par les cabinets ministériels sous Lionel Jospin, a été nommé en mars dernier à la tête de la toute nouvelle direction des entreprises et de l'économie internationale, censée être "le point d'entrée pour les entreprises, grands groupes comme PME" au Quai d'Orsay.
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REUTERS/Charles Platiau
"Un plan d'action global a été remis à chaque ambassadeur. Les diplomates ne sont pas rendus responsables des deals signés, mais on suit de Paris l'évolution du commerce dans chaque pays", assure une source ministérielle. "C'est une stratégie d'influence économique qu'a demandé le ministre. On ne juge pas sur le résultat, mais on est vigilants sur les moyens développés par les ambassades."
Les exportations de la France sont en déclin. Dans leur dernière synthèse sur le commerce extérieur, portant sur novembre 2013, les Douanes attiraient l'attention sur "une nette contraction" des exportations. "Les livraisons de matériels de transport sont moindres qu'en octobre et celles de machines industrielles en recul", expliquaient-elles.
"Très élevées en octobre, les exportations de matériel de guerre et d'œuvres d'art sont toutes deux en repli en novembre. Ces reflux s'ajoutent à la contraction des ventes aéronautiques, navales, de machines industrielles." Des secteurs stratégiques où le soutien politique peut jouer. Sur 2012, la faiblesse de la France à l'export portait sur "les contre-performances de l'automobile et des produits agricoles". En revanche, "les exportations correspondant aux points forts de la spécialisation française sont très dynamiques".
Avec la balance commerciale pour maître étalon - elle n'a plus été excédentaire depuis 11 ans -, Laurent Fabius entend doper le développement des entreprises françaises à l'exportation d'une part, et l'investissement étranger en France d'autre part. Du classique.
"Il n'y a rien de nouveau !", ironise le chercheur à l'IFRI Philippe Moreau Defarges. "Et puis je ne vois pas ce qu'il pourrait y avoir de nouveau… En France, l'État a toujours été très interventionniste. Nicolas Sarkozy aussi emmenait des hommes d'affaires lors des voyages officiels !"
Dans une "lettre de prospective" datée de février 2009, Corine Vadcar - alors en charge d'une publication de la Chambre de commerce et d'industrie de Paris - s'interrogeait sur le sens de la diplomatie économique... de Nicolas Sarkozy :
La défense de la compétitivité française telle que l'entend Laurent Fabius ne serait en fait pas si novatrice ? Pourquoi alors en faire un tel enjeu de communication ? Pour Philippe Moreau Defarges, l'explication du zèle ministériel est à mille lieux de l'intérêt supérieur de la France : "C'est à usage interne. C'est de l'ordre de la bataille entre ministères, l'enjeu, c'est "comment faire exister le Quai ?"".
Car le ministère des Affaires etrangères n'est pas seul dans le secteur de l'import/export. Il y a même un ministère qui lui est dévolu : le Commerce extérieur, au sixième étage de Bercy. "La rivalité entre les deux administrations remonte à plusieurs décennies", confie un bon connaisseur de ces deux sphères, auxquelles il a appartenu.
Elle trouverait selon lui son origine dans un mépris respectif : d'un côté, les diplomates "à l'ancienne", qui avaient la chose économique en horreur, ne digéraient pas qu'un ministère de l'Économie s'occupe aussi de ce qui se passe en dehors des frontières françaises. De l'autre, de nombreux fonctionnaires de Bercy auraient en horreur un ministère jugé dispendieux et dont les réceptions somptuaires sont caricaturées par la publicité. Avec un tel passif, pas étonnant que le volontarisme de Laurent Fabius agace, de l'autre côté de la Seine.
Dans son bureau donnant justement sur l'île de la Cité et l'arrière de Notre-Dame de Paris, la ministre du Commerce extérieur, Nicole Bricq, assure qu'elle se réjouit que "l'économie soit remise à l'ordre du jour" au MAE, mais dit aussi sur tous les tons que la diplomatie économique, "elle se conçoit et se pilote depuis Bercy".
"L'économie est un métier. Financements, connaissance des entreprises françaises, de la demande étrangère, des règles du commerce international, nous rassemblons toutes les compétences dans nos réseaux et à Paris, détaille-t-elle. La stratégie de déploiement de la France, elle est fixée ici, pas ailleurs, et je suis très contente qu'elle soit reprise ensuite" par d'autres. Au Quai d'Orsay par exemple.

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Il y a peut-être un peu de "friture sur la ligne entre ministres", concède Jacques Maire. "Mais la réalité sur le terrain, c'est que les gens travaillent ensemble".
Symbole de cette collaboration, un poste stratégique : le conseiller économique en ambassade. Chargé d'appliquer les directives économiques de la France dans son pays d'accueil, il travaille auprès de l'ambassadeur mais dépend directement de Bercy. Son évaluation, son avancement, sa carrière dépendent du "paquebot", explique l'un d'entre eux.
"Quand j'étais en poste, j'avais fait un deal avec mon ambassadeur, témoigne-t-il sous le sceau de l'anonymat. Je lui avais dit : vu de l'extérieur et des grandes entreprises, on ne voit qu'une personne, c'est vous, l'ambassadeur. C'est donc normal que je vous laisse la primeur. Mais pour le discours économique, je suis mieux placé que vous, donc vous me laissez parler." Un "duo" dont il ne valait mieux pas trop parler à sa hiérarchie parisienne. "Je rendais compte de l'avancement de mes dossiers à mon administration, et aussi à mon ambassadeur. Mais de façon plus informelle, souvent orale. Je ne voulais pas qu'on se dise, à Bercy, que j'étais trop pro Quai d'Orsay".
Au ministère de Laurent Fabius, on assure qu'il y a eu "une amélioration sur le temps long", que "l'équipe France à l'étranger travaille mieux aujourd'hui qu'hier". "Depuis une dizaine d'années, c'est vrai que chacun commence à se convaincre de l'importance, pour l'outil diplomatique et l'outil commercial, d'aller dans le même sens", acquiesce le conseiller économique.
Aller dans le même sens, d'accord. Mais, si possible, avec une longueur d'avance. Mardi, la ministre du Commerce extérieur a profité de la réunion annuelle de tous les conseillers économiques à Bercy pour souligner combien 2014 sera "une année charnière pour l'économie française" :
Pour ce faire, Nicole Bricq a annoncé (lire encadré) qu'une nouvelle version de la plate-forme "France-international" à destination des entreprises était en préparation. Elle entend aussi mettre un peu d'ordre dans le "mille feuille" de la France à l'étranger, dénonçant un "puzzle avec, parfois en son sein, une concurrence néfaste".

REUTERS/Charles Platiau
Car la présence économique de la France à l'étranger ne se résume pas à celle de Bercy d'une part, du Quai d'Orsay d'autre part. Il faut aussi composer avec :
En 2013, le rôle des régions a aussi été renforcé à l'international, ce dont Nicole Bricq s'est félicitée. Comme le montre cette carte publiée en juillet dernier sur le site du ministère du Commerce extérieur, Basse normandie, Ile de France, Languedoc-Roussillon, Lorraine, Poitou-Charentes, Bourgogne, Alsace, Pays de la Loire, Rhône Alpes disposent d'antennes à l'étranger. "Les régions ont une excellente connaissance du tissu industriel local", affirme Nicole Bricq.
Mais cette démultiplication des acteurs créent de la confusion, auprès des entreprises souhaitant exporter comme des investisseurs étrangers. "C'est très compliqué pour les entreprises de savoir où s'adresser", reconnaît Nicole Bricq. Il arrive aussi que les administrations se marchent sur les pieds.
"Parfois, Ubifrance, par exemple, ferme ses représentations dans tel ou tel pays. On a alors une ambassade en situation orpheline, alors que les autres acteurs vont se recentrer sur les mêmes zones", explique Jacques Maire. Sur la carte publiée par le ministère du Commerce extérieur, on voit que certaines villes condensent les représentations - New York, Pékin - quand d'autres sont un peu délaissées.
"On a voulu mettre un coup d'arrêt aux postes orphelins, en redéployant notamment 10 personnes sur l'effectif du Quai d'Orsay dans des zones délaissées. Ça a a eu pour conséquence de remobiliser Ubifrance et Bercy, qui ont eu aussi dû redéployer certains de leurs effectifs", assure le diplomate en charge des entreprises.
La ministre du Commerce extérieur entend elle aussi harmoniser les services de promotion de la France à l'étranger, pour une meilleure "complémentarité" des réseaux. C'est la raison d'être de "France-international", dont le statut juridique est "encore à étudier", mais qui devrait permettre aux différents réseaux, publics et privés de mieux travailler ensemble, et plus efficacement.
"On veut une seule stratégie par pays", confirme Jacques Maire, soudain raccord avec Bercy. En mettant l'accent sur des zones délaissées pour le moment, comme l'Afrique de l'Est ou l'Amérique latine. Tout en ajoutant que cette stratégie ne peut se faire qu'avec le concours du Quai. "L'avant-garde de la diplomatie économique, ce sont les 800 membres du service économique en ambassade, les 800 représentants d'Ubifrance, et les 150 personnes de l'Afii", assure-t-il. "Mais cette avant-garde fait 10% du réseau diplomatique. Et elle est présente dans la moitié des pays."
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"Il n'y a pas de volonté de faire la politique économique de la France", complète-t-on dans l'entourage de Laurent Fabius. "L'objectif, c'est de construire une complémentarité, avec un Quai d'Orsay qui file des coups de main". Et qui le fait savoir.
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