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ÉconomieFrance

Pierre Gattaz : "Le compte pénibilité est très complexe et très coûteux"

Propos recueillis par Philippe Mabille et Sylvain Rolland

Publié le 17 octobre 2014 à 09:00 - Mis à jour le 17 octobre 2014 à 11:34

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Invité jeudi 16 octobre à un petit déjeuner organisé par La Tribune et la Fédération nationale des travaux publics (FNTP), le patron des patrons s'est expliqué sur son projet "1 million d'emplois". Pierre Gattaz encourage les projets de réformes du gouvernement mais l'appelle à transformer "les beaux discours en actes" sans tomber dans les "usines à gaz", à l'image du décret sur la pénibilité dont le Medef réclame l'abrogation. L’organisation patronale prépare une Université d’Hiver sur la révolution...

 La Tribune : Vos récentes déclarations sur la réforme de l'assurance chômage, le travail du dimanche ou les 35 heures ont fait beaucoup de bruit. Vous considérez-vous comme un provocateur ?

Il faut dire les choses telles qu'elles sont. Certes, nous sommes en période de crise mais le mot crise, en chinois, signifie à la fois « risque » et « opportunité ». La mission du Medef est de faire preuve de pédagogie, d'expliquer que l'entreprise, la mondialisation et l'économie de marché sont efficaces et nécessaires pour créer de la richesse et du pouvoir d'achat. Ce ne sont pas des thèmes de droite ou de gauche, ce débat est stérile. Je regrette que la France n'ait pas encore fait son aggiornamento économique, alors que les socialistes allemands, eux, ont embrassé la mondialisation et l'économie de marché dès 1959 à Bad-Godesberg.

Je ne suis pas un provocateur : je pense que la France crève du politiquement correct ! Quand j'ose dire que de nombreux entrepreneurs ont quitté la France à cause de l'ISF, je suis brocardé et caricaturé. Pourquoi n'aurais-je pas le droit d'en parler alors que l'ISF détruit des emplois ? Quand nous avons présenté nos propositions pour créer un million d'emplois, on a parlé d'indécence. En réalité, notre petit livre jaune est patriotique et républicain ! J'ai choisi d'ignorer ces critiques. Elles me font aussi sourire car il est savoureux de remarquer que ceux qui nous critiquent, notamment certains syndicats, ne proposent jamais rien et n'ont jamais créé un emploi de leur vie.

Vous critiquez aussi beaucoup le gouvernement, qui multiplie pourtant les discours pro-entreprises...

J'ai applaudi des deux mains le discours de Manuel Valls à Jouy-en-Josas lors de l'Université d'été du Medef, ou celui prononcé à la City de Londres. Mais dire que l'on aime l'entreprise ne devrait pas faire polémique ! Les déclarations d'Emmanuel Macron sur les dysfonctionnements de l'assurance-chômage ou sa loi sur la libération de l'activité tombent aussi sous le sens. Maintenant, nous attendons des actes et non plus des discours. La France a besoin de bouger. Il y a le feu à la maison ! Faut-il attendre l'arrivée de la pluie avant d'éteindre l'incendie ?

Heureusement, les Français sont en avance par rapport à la classe politique et aux partenaires sociaux. Ils aiment leurs PME et leurs patrons, ils ont compris que 80% des solutions pour sortir de la crise viennent des entreprises et qu'il faut les aider à être plus compétitives, à créer des emplois et de la richesse. Les mentalités évoluent. Selon un récent sondage, les Français sont d'accord à 60% pour travailler le dimanche et après 21h à condition d'être payé plus bien entendu. Revenir sur les 35 heures est aussi une nécessité. Il suffit de regarder à l'étranger, aux États-Unis, en Allemagne, en Autriche, au Royaume-Uni, en Suède et même en Chine, pour constater que l'économie de marché et la mondialisation sont synonymes de réussite et de croissance. Nous vivons désormais dans un monde en mutation accélérée. La France doit changer car 150 pays lui font de la concurrence, contre seulement une poignée il y a trente ans. Les entreprises attendent donc d'Emmanuel Macron et de Manuel Valls de la cohérence dans les actions pour restaurer la confiance. .

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Allez-vous proposer de reculer à 65 ans l'âge légal de départ à la retraite pour sauver le régime complémentaire des cadres dans la négociation qui doit avoir lieu avant la fin de l'année ?

Je ne peux me prononcer sur cette question avant que la négociation n'ait eu lieu. Ce qui est certain, c'est qu'il faut reculer l'âge légal de départ à la retraite, point final. C'est écrit dans notre livre de propositions. Les retraites vont représenter 200 milliards de déficit en 2020. Il faut augmenter le nombre d'annuités et donc repousser l'âge légal de départ. Ce problème majeur devrait être guidé par la raison et le pragmatisme. Les partenaires sociaux doivent faire preuve de responsabilité. En ce qui nous concerne, il n'est pas question d'accepter une nouvelle hausse des cotisations pour financer les retraites, car depuis 40 ans, dès que l'État rencontre un problème, il réagit en créant ou en augmentant un impôt. Il existe aujourd'hui 130 taxes sur les entreprises !

Que pensez-vous des six décrets sur la pénibilité, une des mesures phares de la réforme des retraites de François Hollande, qui entreront en application le 1er janvier prochain ?

J'ai très mal réagi en apprenant la nouvelle. Le gouvernement nous a imposé le compte pénibilité sans aucune consultation. C'est très paradoxal pour un État qui n'a que le dialogue social à la bouche. Ce dispositif est très inquiétant car il est très complexe et très coûteux. Je constate que la France est le seul pays européen à mettre en place un dispositif aussi aberrant. La retraite, c'est une histoire d'arithmétique, ni plus ni moins. Faire partir certaines personnes avant tout le monde n'a aucun sens. Il faut corriger la pénibilité grâce à la prévention. Nous réclamons donc une abrogation pure et simple de ces décrets.

Vous prônez une remise à plat du marché du marché du travail. Que proposez-vous?

Non seulement les entreprises souffrent d'une fiscalité délirante, mais elles doivent aussi subir une législation du travail inadaptée. L'idée d'un contrat unique, comme en Suisse où il fonctionne très bien, est excellente. Elle doit être creusée en profondeur puis proposée aux syndicats. Je remarque d'ailleurs que notre nouveau prix Nobel d'économie, Jean Tirole, que je félicite, préconise lui-même une simplification du marché du travail et le contrat unique. Ce ne sont donc peut-être pas des idées stupides !

L'Etat doit aussi simplifier les procédures de licenciement pour inciter les patrons à embaucher davantage, car de plus en plus de patrons n'osent même plus embaucher tant il est compliqué de se séparer d'un collaborateur. Quand on veut rompre un contrat, il faut que ce soit simple et pas sujet à des interprétations ou à des complications juridiques aux prud'hommes. Autre chantier essentiel : les 35 heures dans l'entreprise. Imposer une durée légale du travail hebdomadaire n'a plus de sens, chaque entreprise devrait pouvoir choisir.

Enfin, il faut simplifier le dialogue social à l'intérieur des entreprises. Plus une entreprise grossit, plus le dialogue social est difficile. En Allemagne, seulement 20% des salariés des entreprises entre 20 et 500 salariés ont demandé un conseil d'entreprise. En France, le dialogue social est une usine à gaz. C'est insensé.

Faut-il aussi réformer l'assurance-chômage

C'est une urgence. Un million de chômeurs n'ont pas vu l'entreprise depuis plus de deux ans. Dans ce domaine, seul le Medef a fait des propositions. Rémunérer certains emplois au niveau du Smic en intégrant par exemple le montant du RSA me paraît une excellente idée. Là encore, nous devrions nous inspirer des autres pays. Il faut aussi mieux contrôler les chômeurs et les inciter à chercher activement un emploi. Toutes ces réformes participeraient à réduire les dépenses de l'Etat.

Justement, l'État veut engager 50 milliards d'euros d'économies sur les collectivités locales. C'est une bonne initiative ?

Ce n'est pas assez. Etant donné l'état des finances publiques, il faudrait réaliser au moins 100 milliards d'euros d'économies. Bien sûr, certaines dépenses publiques sont justifiées. Il faut faire attention à ne pas réduire les investissements, qui sont bons pour la croissance et l'emploi. Nous devrions en revanche les réorienter vers la ville intelligente et les transports durables par exemple. Les économies doivent se faire sur le fonctionnement des administrations. Moduler les dotations aux collectivités locales en fonction des efforts réalisés sur les dépenses de fonctionnement, un dispositif de bonus malus en quelque sorte, me paraîtrait une bonne idée.

Au sujet des services publics, l'Etat doit définir ce qui est régalien et ce qui ne l'est pas. Pour ce qui ne l'est pas, la question est de savoir si on sous-traite ou si on supprime ces services. Ne pas remplacer tous les départs à la retraite des fonctionnaires tombe aussi sous le sens. Dans le domaine de la santé, des économies énormes pourraient être réalisées. Les hôpitaux, par exemple, devraient être co-gérés par des chefs d'entreprise, qui apporteraient leurs compétences de management. Globalement, cette réforme des dépenses de l'Etat est la mère des réformes. Car baisser les dépenses publiques est la seule manière de diminuer les impôts et d'augmenter les marges des entreprises.

Comment vous situez-vous par rapport à la révolution numérique ?

Le numérique va bouleverser le monde et la France. Il va tout changer, à commencer par notre façon de discuter avec les clients, les fournisseurs, les salariés, les financiers. Il ne faut pas avoir peur de cette mutation. Le Medef va d'ailleurs lancer en début d'année prochaine une université d'hiver, sous la forme d'une « matinale du numérique » pour expliquer tout ce qu'il peut apporter à l'économie. La France doit saisir cette opportunité.

Notre pays peut-il redresser la pente ?

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Globalement, malgré le contexte économique morose, la France a tous les atouts pour réussir. 7,5 milliards d'individus dans le monde ont besoin d'être équipés de tout. Cela tombe bien, le monde entier adore le made in France. Comme le numérique, le marché de la transition énergétique est fabuleux. Il concerne le BTP, les acteurs de l'énergie, l'innovation... En créant une fiscalité incitative et en simplifiant l'administration, on pourrait libérer cet énorme potentiel.

Propos recueillis par Philippe Mabille et Sylvain Rolland

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