"Les seuls Grecs heureux en ce moment, ce sont les amoureux "

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La Tribune infographie
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La Grèce sortira-t-elle un jour du marasme et du désespoir ? Beaucoup en doutent au sein de l'élite dirigeante politique et économique du pays.

Regarde bien autour de toi, cela vaut 1,3 milliard d'euros. » Cet échange entre deux jeunes Français en costume sombre, à l'aéroport d'Athènes, est assez symbolique du statut actuel de la Grèce aux yeux des experts et financiers européens : un pays en chute libre, dans lequel tout ou presque sera à vendre un jour ou l'autre.

Il est vrai que, malgré le fait que le Parlement ait voté jeudi l'ensemble du plan d'austérité, le doute demeure sur la capacité de la Grèce à redresser ses finances publiques dans les délais fixés par la troïka et à relancer son activité économique. Les chiffres publiés le 21 octobre par Eurostat, établissant de façon définitive l'évolution de la dette publique de la Grèce depuis 2007, sont sans appel : elle s'est gonflée de près de 100 milliards d'euros en quatre ans, passant de 107,4 % du PIB en 2007 à 144,9 % en 2010, le taux le plus élevé d'Europe et, de loin, faisant passer l'Italie (118,4 %), la Belgique (96,2 %) ou l'Irlande (94,9 %) pour des modèles d'orthodoxie financière. Plus préoccupant encore : entre la fin 2009 et la fin 2010, alors que la crise était déjà très grave, la dette publique de la Grèce a augmenté de 30 milliards d'euros. Ce qui explique que l'Union européenne et la troïka aient insisté pour qu'un plan drastique de réduction du déficit soit adopté, comportant des mesures sans précédent.

Quelques jours à Athènes suffisent pour se rendre compte de l'ampleur de la crise de confiance que traverse le pays, au point que le doute est général sur les chances du gouvernement de Georges Papandréou de mener à son terme le plan que le Parlement vient de voter. Ce doute est nourri par des facteurs structurels mais aussi par les circonstances économiques et politiques du moment, dans lesquelles la Grèce doit naviguer. Côté structurel, l'effort demandé au gouvernement grec, pour réduire l'importance de l'État dans l'économie, revient à exiger du Parti socialiste grec (le Pasok) de détruire pierre à pierre l'édifice qu'il a patiemment élevé durant plus d'une vingtaine années passée au pouvoir sous l'égide d'abord d'Andréas Papandréou, puis, depuis 2009, de son fils Georges.

« inflation continue de l'État »

« Depuis 1981, nous observons dans ce pays une inflation continue de l'État », constate Dimitris Vlastos, président de l'influente fondation Bodosaki, active dans l'éducation et la santé. « Entre 1980 et 2007, le taux de croissance de la Grèce a été supérieur à la moyenne européenne, environ 3 à 3,5 % par an, mais ce que nous avons ignoré, c'est que cette croissance ne s'accompagnait pas d'une amélioration de la productivité de l'économie, qu'elle était essentiellement financée par le recours au crédit, et qu'elle a permis à l'État d'accroître considérablement son périmètre, à la fois en termes d'activité économique mais aussi en termes d'emplois. » Le poids de l'État, et donc les dépenses publiques qu'il induit, est le problème numéro un de la Grèce, mais de l'avis de plusieurs dirigeants de l'opposition, la situation n'a pas changé depuis les débuts de la crise. « Chaque mois, nous continuons à creuser le déficit, affirme Stephanos Manos, ancien ministre des Finances, et la troïka devrait être beaucoup plus attentive à ce point : il ne sert à rien de se lancer dans des tentatives désespérées, d'augmenter les recettes si rien n'est fait du côté des dépenses. » Un diagnostic confirmé par un autre ancien ministre des Finances, député du parti d'opposition Nouvelle Démocratie, Yannis Papathanassiou : « Au bout de deux ans de travail avec la troïka, force est de constater que le programme n'a pas réussi. Nous devions produire moins de déficit et moins de dettes, or c'est le contraire qui se passe. Les Grecs ont perdu du pouvoir d'achat, ont été surchargés d'impôts nouveaux, sont menacés par le chômage, mais nous avons le sentiment que ces sacrifices ont été consentis en pure perte et que nous n'avons aucune perspective », dit-il.

Même si certains économistes sont moins pessimistes, à l'image de Michael Massourakis, « chief economist » d'Alpha Bank, force est de reconnaître que la Grèce est confrontée aujourd'hui à la pire récession de son histoire. « Nous découvrons ce que ce mot de récession veut dire, explique-t-il, car la Grèce est un pays qui a été habitué à une très longue période de croissance. Il faut rendre hommage au gouvernement pour l'ampleur du plan d'austérité qu'il conduit, même si ses efforts ne sont pas encore couronnés de succès. » Pour autant, il pointe l'erreur de base, qui marque ce plan de façon presque définitive : augmenter les impôts au plus fort d'une récession est une erreur stratégique. « Les gens défendent leur style de vie, et ils ont donc tendance à refuser de payer davantage d'impôts et de rechercher, au contraire, toutes les solutions d'évasion fiscale. » De fait, les mesures d'augmentation des impôts prises par le gouvernement ne portent pas leurs fruits, puisque les recettes fiscales continuent de diminuer en 2011. Du coup, le gouvernement veut multiplier contrôles et vérifications. En Grèce, les contribuables qui déclarent moins de 12.000 euros par an de revenus sont exemptés d'impôts. L'administration fiscale est donc en train de vérifier les revenus des membres des professions libérales qui affichent des revenus très proches de cette barre fatidique. Par ailleurs, le gouvernement avait décidé de rendre publique une liste de neuf mille contribuables devant chacun plus de 150.000 euros à l'administration fiscale, décision finalement annulée in extremis la semaine dernière, devant les risques encourus par les personnes visées.

Pilule empoisonnée

Face au constat que la situation économique de la Grèce va encore se détériorer dans les mois qui viennent, les inquiétudes du secteur privé sont grandes. Pour Theodoros Papalexopoulos, président du groupe cimentier Titan, membre influent de l'industrie privée en Grèce, les entreprises privées ne peuvent rester inactives. « Ce n'est pas la troïka qui va relancer l'économie du pays, c'est aux entrepreneurs de lancer un cri d'alarme au gouvernement afin qu'il prenne d'autres mesures pour maintenir l'activité économique du pays, sinon nous allons droit au désespoir », affirme-t-il. Pour Dimitris Daskalopoulos, président de l'équivalent grec du Medef, « il ne faut pas sous-estimer les efforts que nous sommes en train de faire. Je ne connais pas un seul pays au monde qui a réussi, comme nous l'avons fait, à réduire son déficit de 7 points de PIB en un an, mais le problème de la Grèce, c'est que nous n'avons pas mis en oeuvre un programme de réformes structurelles du secteur public, ni un vrai plan de privatisation ». Dans certains secteurs, comme l'industrie pharmaceutique, les entreprises privées subissent un fort recul de leurs activités, liées à la nécessité de juguler les dépenses de santé. Pour Vassili Neiadas, PDG de la société Cana et vice-président de l'Union des industries pharmaceutiques grecques, les mesures décidées par le gouvernement de faire passer de 5,5 milliards à 2,5 milliards d'euros en trois ans les achats de médicaments, constituent une correction extrêmement brutale pour les entreprises mais aussi pour l'ensemble de la société grecque. « ll n'y a que les amoureux qui soient heureux en Grèce, aujourd'hui », lance-t-il, avant d'ajouter, plus sérieusement : « L'État vient de nous payer les factures de 2007, 2008 et 2009 avec des obligations d'État à zéro coupon. C'est une chance que les banques les prennent comme collatérales à leur valeur faciale, mais s'il y a une décote, même de 10 % de la valeur de ces titres, nous sommes morts... »

Les Grecs sont unanimes aujourd'hui à dénoncer le manque de visibilité, l'incertitude quant à l'avenir, et un manque sérieux de communication du gouvernement concernant les étapes à venir du plan de restructuration. Mais où sont les voies de sortie ? Certains, comme l'ancien ministre Vassilis Kontoyannopoulos, qui a servi tour à tour dans les rangs de Nouvelle Démocratie et du Pasok, plaident pour le rappel aux affaires d'une personnalité respectée, à l'image de l'ancien Premier ministre Simitis, personnalité difficile mais respectée. D'autres comme le président de Titan proposent de former une sorte de « directoire » composé d'experts, d'économistes, de chefs d'entreprise, tous bénévoles, afin de travailler au redressement du pays. D'autres, enfin, comme Manolis Vordonis, directeur général de l'une des plus grandes sociétés de « shipping » grecque, Thémamaris, veulent développer des initiatives solidaires, des groupes d'experts de bonne volonté. « Il existe une volonté d'agir dans les sphères privées, confirme-t-il, voire de mobiliser des investisseurs privés pour aider le gouvernement mais, pour cela, il faudrait que les projets soient plus clairs, que la confiance s'établisse à nouveau entre le gouvernement et les acteurs privés. C'est à cela que j'essaie de travailler... »

Pour les Grecs, rien n'indique pour l'instant que le pays peut être remis sur pied. En même temps, dirigeants politiques et économiques sont conscients du fait que l'Union européenne joue une partie décisive en travaillant avec autant d'énergie au sauvetage de la Grèce. « Le problème de la Grèce est une pilule empoisonnée pour l'ensemble de la zone euro et peut-être aussi pour l'ensemble de l'économie mondiale, car il est le symbole d'une crise politique et institutionnelle de l'Europe », explique Dimitris Daskalopoulos, le président du patronat.

En attendant, l'humour ne perdant jamais totalement ses droits en Grèce, on fait circuler de main en main cet étrange menu, en français, écrit à l'époque de François Mitterrand : « Impôts salés, libertés grillées, assiette de promesses soufflées, petits salaires, salade de baratin, plateau de chômage, flambée des prix, gelée de crédits, Château Mauroy, Nuits St Delors, note à présenter aux bourgeois, TVA en plus... »

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Commentaires
a écrit le 25/10/2011 à 12:53 :
c'est drôle on pourrait être àn leur place.. je reconnais parfaitement notre pays là dedans, financement à credit, aucune réforme structurelle.. c'est pour quand le tour de la france? et les grecs? ils vivent plus mal qu'il y'a 6 mois? non, parce qu'on en parle jamais de sgrecs. Est ce qu'il y'a plus de chomeurs, de suicides?de mendiants?

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