A Berlin, le magnat du mobilier allemand passe à l'immobilier

Marc Meillassoux, à Berlin

Marc Meillassoux, à Berlin
Kurt Krieger n'est pas un homme pressé. Le patron de l'enseigne de meubles Höffner est en revanche un homme d'affaires décidé. Grâce à l'accord trouvé avec la ville de Berlin au sujet du nouveau quartier berlinois « Pankower Tor », il peut aujourd'hui se montrer satisfait. Après quatre longues années de tractations, l'ancienne gare de marchandises cédée par la Deutsche Bahn en 2010 devrait, sauf mauvaise surprise, être transformée en un grand complexe commercial et résidentiel.
Ce dernier inclurait, bien entendu, un de ses magasins Höffner, de 40.000 mètres carrés, un centre commercial de 30.000 mètres carrés, 750 nouveaux logements et deux écoles. En plus du financement intégral des deux écoles, le magnat du meuble s'est engagé à assurer pour un tiers des logements un prix de location de 5,50 euros le mètre carré.
Le maire de Berlin, Klaus Wowereit (social-démocrate, SPD), s'est également montré comblé par le « deal » réalisé : Kurt Krieger va investir 400 millions d'euros dans un quartier en expansion démographique mais moribond sur le plan économique. Les plus modestes pourront se loger à un prix dérisoire et la construction des deux écoles ne coûtera pas un kopeck à la ville, surendettée.
Cette annonce intervient à l'issue d'une expertise d'un an menée par les trois parties prenantes, aux intérêts divergents : le quartier de Pankow, le Sénat - gouvernement de la ville-land de Berlin - et KKG, la holding de Kurt Krieger. Si on en reste encore à un accord de principe - le parlement régional doit être consulté - les différentes familles politiques sont d'accord sur le fond. Le land de Berlin et le quartier de Pankow ont également fini par s'entendre sur les grands axes. Le maire de Pankow, Matthias Köhne (SPD), voulait avant tout s'assurer que le petit commerce ne souffrirait pas outre mesure de l'implantation de deux mastodontes de la distribution et assure qu'il n'en sera rien, pourvu que l'on suive le tracé géographique qu'il propose.
Le land de Berlin souhaitait, lui, éviter un centre commercial trop imposant qui « défigurerait le quartier » et semble désormais s'accommoder de la dernière offre de l'entrepreneur. Durant cette année, le géant du meuble a également assoupli ses positions, justifiant ses sacrifices par son attachement au quartier, dont il est originaire.
Ce qui est certain, c'est qu'au-delà des belles paroles, le projet « Pankower Tor » est crucial pour son entreprise, Höffner, en pleine bataille sur le marché du meuble avec le géant suédois, Ikea.
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Le quartier de Pankow, en proche périphérie du centre historique, est également un point stratégique : il permet de couvrir le nord de la ville en prenant le relais du magasin du quartier voisin, Wedding, dont la capacité sature. Il ouvre surtout sur le land de Brandebourg, vaste marché mal couvert par les enseignes de meubles. Après avoir échoué dans une situation similaire à Charlottenburg, dans l'ouest de la capitale, Kurt Krieger bénéficie d'une parfaite campagne médiatique : on le voit aux côtés du maire de Berlin, en « sauveur » de Pankow assurant des loyers à perte - l'investisseur prévoit un surcoût de 20 millions d'euros -, alors que l'inflation immobilière est devenue la hantise des Berlinois.
Si parfait que semble être ce mariage, il n'en soulève pas moins des critiques.
En effet, le règlement relatif à l'occupation des sols (Baunutzungsverordnung) est particulièrement strict sur les modalités de négociation, et les communes, qui jouent un rôle d'arbitre, s'exposent à des sanctions en cas de largesse ou de conflits d'intérêts.
Il souligne la communication « idiote et hasardeuse » du maire de Berlin, se vantant d'un tel « marché » au terme d'une procédure collégiale. Cet élu écolo, comme d'autres, estime qu'un tel accord ne résisterait pas au verdict d'une autorité administrative. Si Kurt Krieger n'a pas souhaité commenter, la mairie de Pankow et le Sénat berlinois se défendent de toute compromission.
Pour lui, rien d'illégal ni d'inhabituel à une telle répartition des rôles qui témoignerait plutôt d'un dialogue efficace dans le cadre d'un partenariat public-privé. Même son de cloche au Sénat qui souligne que les pratiques de prix de loyers différenciés se généralisent dans la politique de logement.
En cas de nullité de l'accord, Kurt Krieger pourrait perdre son permis de construire.
Si aucun recours n'est possible avant le vote du parlement régional, le projet pourrait ensuite se heurter aux rigidités du Code de la construction allemand.
Marc Meillassoux, à Berlin