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ÉconomieUnion européenne

La Grèce face à la menace de la BCE

Photo de Antoine Patinet

Romaric Godin, à Athènes

Publié le 15 janvier 2015 à 06:00 - Mis à jour le 18 janvier 2015 à 08:31

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Photo d'illustration de l'article
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La Banque centrale européenne (BCE) a rappelé que sans accord avec la troïka, elle coupera l'aide à la liquidité d'urgence des banques grecques, provoquant le "Grexit." Mais a-t-elle les moyens de ses menaces ?

A quel jeu joue donc la BCE ? Jeudi dernier, les services de Mario Draghi ont fait savoir, par une déclaration à la presse, que l'aide à la liquidité d'urgence du secteur bancaire grec était soumis au « succès d'un accord entre les autorités grecques et la troïka. » Certes, cette condition n'est pas nouvelle. La BCE a toujours soumis l'accès au programme ELA (Emergency Liquidity Assistance) au respect des décisions prises par la troïka, dont, rappelons-le, elle est, comme le FMI et la Commission européenne, un membre à part entière. Néanmoins, encore une fois, la BCE semble déterminée, comme dans les cas irlandais et chypriote, à utiliser l'ELA comme une arme contre un gouvernement ou un parlement élu afin d'imposer ces vues.

Ce qu'est l'ELA

Car, malgré ses rodomontades médiatiques, le gouvernement allemand n'a pas directement les moyens de provoquer la sortie de la Grèce de la zone euro, le fameux Grexit. Seule la BCE le peut réellement, via l'ELA. Du moins en théorie. Rappelons ce qu'est l'ELA sur le papier : lorsqu'une banque jugée solvable à des difficultés de liquidités « temporaire », elle peut demander de la liquidité en urgence à sa banque centrale nationale sous forme de prêts. Cette dernière, avec l'accord de la BCE, accorde ces fonds qui viennent combler des besoins que les opérations monétaires classiques de la BCE ne peuvent remplir, souvent aussi parce que les banques n'ont pas les collatéraux nécessaires. En réalité, l'ELA a changé de nature avec la crise. Elle est devenue un moyen pour les banques centrales nationales de tenir à bout de bras un système bancaire défaillant.

Ce qu'est devenu l'ELA

Les notions de « temporaire » et de « solvable » sont donc devenues très relatives dans les cas irlandais et chypriotes. Mais si la BCE a fermé les yeux, c'est pour pouvoir brandir l'épée de Damoclès de la coupure du robinet lorsque la politique du pays ne lui convient pas. La lettre de l'ELA a été oubliée pour servir de moyen de pression sur les gouvernements. Ainsi, en novembre 2010, la BCE a explicitement menacé le gouvernement de Dublin de lui couper l'ELA s'il ne se soumettait pas au plan de la troïka. En mars 2013, la BCE a recommencé après le rejet par le parlement chypriote du premier plan de sauvetage et a menacé de couper l'ELA aux banques chypriotes si le parlement n'acceptait pas les nouvelles conditions européennes. C'est ce type de menaces que la BCE tente de répéter cette fois avant les élections grecques.

Rendre la démocratie sans objet

Quelle est le but de la manœuvre ? Contraindre le prochain gouvernement grec, quel qu'il soit, d'accepter les conditions de la troïka. Sinon, prévient-on à Francfort, siège de la BCE, les banques grecques n'auront plus accès à l'ELA. Or, selon les chiffres de la Banque de Grèce, le système bancaire grec dépend encore, chaque mois, pour près de 10 milliards d'euros d'aide à la liquidité d'urgence. Si ce robinet venait à se tarir, les banques grecques seraient en difficulté pour réaliser leurs opérations quotidiennes. Ceci pourrait provoquer un mouvement de panique et de retrait des fonds par les déposants qui conduiraient à des besoins de liquidités encore plus élevés et, in fine, à une faillite du système bancaire. Déjà, selon Kathimerini, les dépôts dans les banques grecques auraient baissé de 3 milliards d'euros en novembre et en décembre, et le mouvement se serait accéléré en ce début de janvier. Pour éviter l'asphyxie, le gouvernement n'aurait alors d'autres options que d'imprimer sa propre monnaie, de cesser le cours légal de l'euro et de mettre en place des contrôles de capitaux. Bref, ce serait le Grexit.

Ultimatum de la BCE ?

La BCE ne laisse donc aucun choix au futur gouvernement hellénique, quel qu'il soit : soit il se soumet à la troïka, soit il sort de l'euro en catastrophe. Autrement dit, Syriza ou pas, la BCE veut s'assurer que la politique financière et politique de la Grèce sera la même après le 25 janvier. Se réconciliant sur ce point avec l'Allemagne, la BCE cherche donc à faire de la zone euro un club strictement réservé aux « bons élèves obéissants », comme en rêve Wolfgang Schäuble. Mais cette stratégie a-t-elle la moindre chance de fonctionner ? Rien n'est moins sûr.

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Les précédents ne sont pas comparables

D'abord, il n'est pas sûr que la BCE « ose. » Certes, elle a montré de la fermeté dans le cas chypriote. Mais ce dernier est si particulier, et l'économie chypriote si petite (17 milliards d'euros) qu'il ne peut s'agir réellement d'un précédent. Du reste, le vote du parlement chypriote était assez aisé à obtenir par le ralliement d'un parti ou de quelques députés et le président, favorable à la troïka, venait d'être élu. La situation est donc différente. En Grèce, il n'est pas certain que si Syriza parvient au pouvoir, Alexis Tsipras soit si aisé à convaincre de poursuivre la politique d'Antonis Samaras par une simple menace sur l'ELA. A la différence des cas chypriotes et irlandais lorsque la BCE a exercé son « chantage », la Grèce a déjà subi l'épreuve de l'austérité et, si le pays décidait de changer de politique, on voit mal le nouveau gouvernement renoncer à tout. Le bras de fer est donc autrement plus sérieux.

L'abandon de la politique de l'été 2012

Or, si la BCE décide d'aller plus loin et de couper l'ELA à la Grèce, donc de provoquer le Grexit, ce serait suicidaire. Il y aurait là un abandon pur et simple du principe prononcé par Mario Draghi en juillet 2012 pour sauver l'euro, le fameux « whatever it takes » (« quoi qu'il en coûte »). Dès qu'un pays aura quitté de force, sous la pression de la BCE, la zone euro, ce mot n'aura plus de sens. Les investisseurs seront alors amenés à réévaluer leurs risques dans l'UEM, notamment sur d'autres pays périphériques, actuellement artificiellement bon marché (Portugal, Slovénie...). Le spectre de la crise de la dette reviendra et contraindra alors la BCE à racheter massivement de la dette des pays concernés, au risque de provoquer l'ire de la Buba, de la Cour de Karlsruhe et de Berlin.

Obtenir une majorité

Surtout, la conjoncture ne serait pas insensible à un Grexit. Les réactions des marchés en début de semaine dernière l'ont prouvé : une sortie de la république hellénique de la zone euro n'est pas anodine. Au moment où la BCE tente de sortir cette même zone du risque de déflation, elle menacerait de l'y jeter à nouveau. L'aversion au risque achèverait de déprimer les agents économiques. Il n'est donc pas sûr que Mario Draghi trouve au conseil des gouverneurs de la BCE une majorité des deux tiers nécessaires pour couper l'ELA. Huit gouverneurs sur les 21 (15 gouverneurs de banque centrale nationale en rotation et les six membres du directoire) qui disposent du droit de vote seraient suffisants pour empêcher une telle décision. Les gouverneurs « modérés » et ceux des pays périphériques pourraient bloquer une telle décision.

Facture pour la BCE et les banques centrales nationales

Enfin, la facture d'un Grexit pour la BCE serait importante car elle détient un montant important de dettes publiques grecques acquises via les programmes de rachat de ces dernières années. En tout, près de 70 milliards d'euros. Si la BCE expulse la Grèce de la zone, Athènes réagira sans doute par un défaut unilatéral partiel sur sa dette. Ce ne serait que justice face à la violence de l'expulsion. Dès lors, la BCE devra ou monétiser ses pertes ou faire appel aux gouvernements de la zone euro pour faire face à ce défaut. On conçoit que ces deux solutions ne réjouissent guère les autres gouvernements de la zone euro qui auront eux aussi à essuyer des pertes. Là encore, la construction de l'euro se retrouvera face à de graves défis. Des défis que la BCE cherchera sans doute à éviter à tout prix.

Que cherche la BCE ?

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En réalité, la BCE cherche d'abord à faire peur aux futurs dirigeants grecs. D'où le double discours puisque, alors même que la BCE rappelait sa position sur l'ELA, Benoît Coeuré, membre français du directoire de la BCE, rejetait toute discussion sur le Grexit comme « insensé. » Il s'agit surtout pour l'institution de Francfort d'impressionner pour donner un avantage à la troïka dans les futures discussions qui suivront l'élection du 25 janvier. La BCE cherche moins à imposer les vues actuelles de la troïka qu'à imposer un accord avec la troïka. Un accord dans lequel le futur gouvernement hellénique devra faire des concessions. D'où le rappel aux futurs gagnants des élections de l'existence de cette épée de Damoclès. Ayant peu de chances de peser dans le débat démocratique grec, la BCE tente d'atténuer l'impact du vote. Mais le futur chef du gouvernement grec sait aussi que cette épée est à double tranchant : autant dangereuse pour la BCE que pour Athènes...

Romaric Godin, à Athènes

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