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Yuliya Tymoshenko: pour un engagement multilatéral en matière de sécurité énergétique

La Tribune

Publié le 13 juillet 2006 à 00:20 - Mis à jour le 22 octobre 2008 à 16:58

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A la veille du sommet des chef d'Etat du G8 à Saint-Pétersbourg, Yuliya Tymoshenko, ancienne Premier ministre ukrainienne et égérie de la "révolution orange", aborde dans une opinion publiée par La Tribune les questions de sécurité énergétique et des relations entre pays producteurs et consommateurs. Elle plaide pour une approche multilatérale plus ambitieuse que la "charte de l'énergie" que l'Union européenne entend proposer à la Russie.

(Ce texte constitue la version intégrale de celui publié aujourd'hui en version abrégée dans La Tribune).

Notre besoin énergétique global nous rend totalement dépendant les uns des autres aussi sûrement que le réseau mondial de distribution qui est en train de se mettre en place. Une défaillance sur l'un des maillons et c'est l'ensemble du système qui est affecté. Les intérêts locaux et certains conflits, comme la question -non résolue- de la fourniture de gaz russe à l'Ukraine et à l'Europe ou comme, dans le Golfe persique, les ambitions nucléaires de l'Iran, ont fait à nouveau surgir le spectre de l'arme énergétique en tant que levier politique.

La sécurité énergétique sera l'un des principaux sujets du prochain G8 qui se tient le 17 juillet à Saint-Pétersbourg. A la question de l'interdépendance énergétique, il est temps désormais de répondre par un engagement multilatéral.

Les cours élevés des matières premières, en particulier du pétrole brut et du gaz naturel, auxquels s'ajoute l'absence d'un matelas de sécurité suffisant dans nos approvisionnements globaux, rendent l'économie mondiale encore plus vulnérable aux ruptures et aux bouleversements naturels et politiques. Nous avons tous été témoins de prix record en Europe, aux Etats-Unis et en Asie en raison des aléas climatiques et d'une forte demande globale.

Certains pays producteurs persistent malheureusement à utiliser les approvisionnements énergétiques pour poursuivre des ambitions régionales d'un autre âge. Et ce, à un moment où établir et défendre sa crédibilité en tant que fournisseur global est devenu un réel défi.

Pour quelques pays bénéficiant d'immenses réserves de gaz et de pétrole, l'utilisation des exportations d'énergie pour récompenser des amis et punir des ennemis peut sembler tentant. Mais sur le long terme, les embargos énergétiques se sont toujours révélés inutiles, voire contre-productifs. L'augmentation des prix qui a suivi l'embargo sur le pétrole de l'OPEP dans les années 70 n'a pas été durable. Elle a conduit à la fois à des efforts de protection et de développement d'une production énergétique hors OPEP. De sorte que la part de l'OPEP dans les exportations mondiales de pétrole a chuté brutalement dans les 12 ans qui ont suivi l'embargo des années 73 et 74!

L'expérience nous enseigne donc que la transparence et la stabilité des prix vont dans le sens de l'intérêt commun. Poursuivre ces objectifs tout en encourageant le développement de marchés globaux est essentiel à une répartition équilibrée des capitaux, des investissements et de la croissance mondiale. Ainsi quand, il y a quelques mois à peine, la Russie a cherché à augmenter le prix de ses exportations de gaz en Ukraine, elle a argué du fait qu'il s'agissait simplement des prix du marché. Sa position a donc semblé juste et a séduit, au moins pour un moment, certains hommes politiques et investisseurs peu au fait de la situation.

Malheureusement pour les voisins de la Russie, ce n'est pas le marché qui détermine qui les prix. C'est Gazprom et son président, Dimitri Medvedev, qui a également été membre du cabinet du Président Poutine. Le prix fixé par Gazprom pour chaque pays frontalier de la Russie est différent et dépend largement des relations entretenues avec le Kremlin. Le prix du gaz et de son transport sont donc avant tout affaire de politique.

L'Ukraine a ainsi été menacée d'un quadruplement immédiat des prix du gaz ou d'une coupure immédiate, et ceci en réponse à la toute jeune indépendance du pays après la révolution orange. La Géorgie, sentant monter la colère de la Russie après la révolution rose, a dû faire face à des hausses de prix potentiellement aussi dommageables. Pendant ce temps, la république Belarusse, toujours parfaitement alignée sur Moscou, continue, elle, à bénéficier d'exportations de gaz largement subventionnées.

Bien sûr, l'Ukraine n'est pas le seul pays menacé par cette attitude qui consiste à aller au bord du gouffre pour obtenir des concessions. Des fournisseurs comme le Turkménistan, géographiquement bloqué par ses besoins de transit par la Russie, souffrent aussi. Et pour les pays consommateurs d'Europe de l'Ouest et d'Europe centrale, les conséquences furent également lourdes. Les interventions immédiates et multilatérales de l'Union européenne et des Etats-Unis sont probablement à l'origine de la réouverture des vannes par Gazprom.

Le gaz naturel est sans doute le plus vulnérable aux ruptures d'approvisionnement. Alors que le pétrole est relativement facile à commercialiser, les pipelines entre les puits et les raffineries conduisent les producteurs et les consommateurs à des relations quasi-exclusives. La diversification des moyens de transport de gaz naturel est une solution transfrontalière de long terme exigeant d'énormes investissements et un engagement politique sur une base multilatérale.

De nombreuses solutions sont à l'étude: construction de nouvelles capacités de stockage de gaz, amélioration de leur efficacité, augmentation de la production domestique, énergies alternatives comme le gaz de charbon. Tous ces efforts atténueront les chocs et contribueront à renforcer l'autosuffisance. Il faut pourtant exiger plus: un marché alternatif de gaz naturel liquéfié est en train d'émerger. Les flux de ce produit vers l'Europe ont plus que doublé sur une décennie jusqu'à représenter un quart des flux transfrontaliers de gaz dans le monde. Il y a aujourd'hui plus de 50 propositions de terminaux de gaz liquéfié dans les seuls Etats-Unis. Le G8 devrait encourager le développement d'un marché sophistiqué du gaz naturel liquéfié car il s'agit d'un chemin de plus vers une sécurité énergétique plus stable, moins géocentrée.

Les leaders du G8 peuvent également envisager d'appliquer aux accords et contrats énergétiques des normes de transparence et d'ouverture se rapprochant des meilleures pratiques du monde des affaires. Il est essentiel de minimiser l'impact global que peuvent avoir des politiciens locaux à la poursuite d'objectifs totalement déconnectés des réalités énergétiques comme cela a pu être le cas en Afrique, au Moyen-Orient, en Amérique du Sud, au travers des sociétés d'Etat, ou en Ukraine, via l'intervention d'intermédiaires douteux lors de l'accord RUE (RosUkrEnergo) avec la Russie.

De tels accords peuvent sembler politiquement commodes mais ces arrangements de court terme sapent le système énergétique local en le privant d'une bonne gestion et des meilleures technologies et en faisant fuir les investissements notamment étrangers.

De plus, ils accablent des pays comme l'Ukraine qui essaient de se défaire de leur réputation de corruption et d'incompétence.

Les manoeuvres récentes au sein du Parlement opérées par le "Parti des Régions" pour arracher la responsabilité de l'Ukraine à la Coalition Orange procèdent du même esprit. Ils sont tous deux des résurgences d'une trouble et sombre période de l'histoire ukrainienne. Les deux vont ralentir les investissements et diminuer la sécurité de l'énergie.

L'Ukraine a besoin d'une Coalition Orange pour avancer; l'Europe a besoin d'une Coalition Orange pour avancer vers une plus grande transparence et une inter-dépendance énergétique plus fiable.

En fournissant un modèle pour des standards énergétiques globaux, le G8 peut contribuer à développer des marchés en fournissant un cadre propice aux réformes et à la transparence dans les pays qui essayent de couper les ponts avec des décennies de corruption et d'inefficacité.

Pour nous tous en Europe, la sécurité énergétique suppose de reconnaître que la nature de nos systèmes de fourniture et de transport d'énergie nous rend tous interdépendants. C'est justement là qu'une "Alliance énergétique" des consommateurs et des fournisseurs peut être utile et permettre aux nations de l'Europe de contribuer à garantir l'approvisionnement énergétique des autres dans le cas d'une rupture majeure: une alliance pour une sécurité énergétique collective.

La Charte de l'énergie, qui met l'accent sur l'accès au marché et la transparence, est un effort louable mais qui ne suffit pas lors des moments des crises. Nos marchés ne sont pas encore prêts à résister à de telles ruptures. Mais ce texte peut être un moyen intéressant pour promouvoir cette sécurité collective, à la condition toutefois qu'il soit renforcé et élargi.

Il est de notre devoir -en tant que responsables politiques- de jeter les bases d'un futur énergétique plus sûr. La tolérance à l'égard d'accords contestables fondés sur un opportunisme politique finira par nous coûter cher à tous. Lorsqu'un conflit inévitable se produit, la confiance publique, la crédibilité politique et la solidité du marché sont nécessairement sacrifiées. Les menaces pesant sur la sécurité énergétique doivent donc être prises en compte et résolues sur une base multilatérale avec l'ensemble des parties prenantes. La nature même de notre infrastructure énergétique exige une approche multilatérale. Nous en dépendons tous.

La Tribune

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