Convoi secret à travers le Sahel : qui veut l’uranium d’Orano au Niger ?

La mine d'uranium à ciel ouvert de Tamgak, sur le site minier d'Areva à Somair, près d'Arlit, au Niger, le 25 septembre 2013.
/FW1FP/Alex Richardson - REUTERS - Joe Penney

La mine d'uranium à ciel ouvert de Tamgak, sur le site minier d'Areva à Somair, près d'Arlit, au Niger, le 25 septembre 2013.
/FW1FP/Alex Richardson - REUTERS - Joe Penney
Ce dimanche, le régime militaire nigérien, en place depuis le coup d’État de 2023, a annoncé mettre sur le marché international l’uranium produit par le géant français du nucléaire Orano. Le Niger ayant nationalisé le site, elle considère les stocks et réserves comme lui appartenant.
Dès décembre 2024, Orano constatait la perte de contrôle opérationnel de la Somaïr, qui, malgré les tensions, continuait depuis l’arrivée de la junte au pouvoir à produire 1130 tonnes d’uranium par an. À Arlit, dans le nord-ouest du pays, en bordure de la mine et de ses cratères, le minerai est directement transformé en une poudre jaune que l'on appelle « Yellowcake ». Ces 1400 tonnes de stock du gâteau jaune représentent « un peu plus de 3 ans d’activité d’un seul réacteur », nuance Teva Meyer, maître de conférences en géographie à l’Université de Haute Alsace et spécialiste de la géopolitique de l’uranium. En dépit de ces faibles volumes, des acheteurs potentiels se sont manifestés, scrutés de près par la communauté internationale.
Malgré le souci américain lorsque l’Iran négociait avec Niamey une livraison de 300 tonnes, et malgré l’inquiétude des autorités françaises à voir des stocks d’Orano s’évaporer, la transaction semble avoir eu lieu. En fin de semaine dernière, une vingtaine de camions - dont la cargaison était floquée d’un pictogramme de danger radioactif - ont quitté Arlit pour Agadez, avant de transiter par le Burkina Faso et rejoindre le port de Lomé (Togo). L’importante logistique, doublée de récentes décisions politiques, laisse ainsi penser qu’une transaction a été effectuée. Une source sécuritaire a également confirmé à Reuters la livraison de 1030 tonnes. Mais à quel client ?
Début novembre, d’après des informations révélées par le journal Le Monde, les autorités françaises penchaient pour un achat de 1 000 tonnes par l’entreprise russe Rosatom. Paris avançait même un montant : 147 millions d’euros. Une version démentie par Niamey. Pourtant, un faisceau d’indices renforce la piste russe : proximité avec le régime nigérien, annonce de Rosatom sur de futures collaborations avec le Niger, atterrissage d’un avion de transport de l’armée russe à Agadez mi-novembre, ou encore l’utilisation du port de Lomé (Togo) où la marine russe peut stationner depuis l’accord russo-togolais signé le mois dernier.
Pour le chercheur Teva Meyer, interrogé par La Tribune, la piste russe est d’autant plus crédible au regard des enjeux techniques pour le traitement de la matière première. Pour être utilisé dans des installations nucléaires, le yellowcake doit être converti, une étape délicate pour laquelle « il n’existe que très très peu d’usines, réparties dans seulement 6 pays : France, Canada, États-Unis, Chine, Russie et Iran ».
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La partie de Cluedo peut commencer. Les tensions franco nigériennes disculpent Paris; le Canada a une entreprise minière sur place rendant l’achat peu probable; et Washington est lié à des contrats long terme sur des approvisionnements kazakhs et canadiens. « La Chine a déjà l’équivalent de 10 années d’activités nucléaire en stocks d’uranium », ajoute Teva Meyer. Reste donc la Russie et l’Iran. Or, « ce serait très surprenant de la part des Iraniens dont le programme est censé être secret et clandestin. Actuellement, on sait qu’il y a une surveillance satellite sur le convoi parti d’Arlit. Ce serait peu discret ». Ainsi la piste russe se renforce. En fin d’année dernière, au Kazakhstan, premier producteur mondial d’uranium, le géant russe Rosatom perdait sa place de partenaire privilégié au profit de la Chine. « La Russie a un déficit d’uranium », confirme le chercheur.
Bien qu’extracteur de l’uranium qui constitue ce yellowcake, Orano n’est incontestablement plus son propriétaire. « L’entreprise ne peut pas être inquiétée au sujet de cette transaction », ajoute Teva Meyer. Dans un communiqué publié le 27 novembre dernier le groupe français indique ne pas être « à l’initiative de ce convoi et le condamne fermement (…) Ce transport contrevient à la décision prononcée en faveur d’Orano le 23 septembre 2025 par le tribunal arbitral du CIRDI dans le litige l’opposant à l’État du Niger au sujet de la mine d’uranium de la SOMAÏR. Le tribunal arbitral avait enjoint à l’État du Niger de « ne pas vendre, ni céder ni même faciliter le transfert à des tiers de l’uranium produit par la SOMAÏR » retenu en violation des droits d’Orano. »