En classant en liste rouge des sites de production de minerais, Kinshasa veut empêcher qu’ils intègrent des chaînes d’approvisionnement considérées « responsables ».
En plaçant en liste rouge plusieurs concessions de coltan, la République Démocratique du Congo tente d’assainir une filière marquée par la contrebande et le contrôle de groupes armés. Mais entre les critiques visant le Rwanda et les limites des mécanismes de traçabilité, le chemin vers des flux réellement responsables est encore long.
En République démocratique du Congo, le ministère des Mines a publié la semaine dernière un arrêté prolongeant de six mois l’interdiction de fait imposée depuis février 2025 sur le négoce de coltan (minerai de tantale) et d’autres minerais extraits de plusieurs sites de l’Est du pays. Pour les négociants européens, cette décision aggrave les difficultés déjà croissantes à sécuriser un approvisionnement « responsable » en métaux indispensables à de nombreuses technologies.
Le texte place en statut « rouge » 38 concessions produisant du coltan et de la cassitérite (minerai d’étain) dans les territoires de Masisi et de Kalehe, au Nord et au Sud-Kivu. Le gouvernement justifie la mesure par la présence de groupes armés qui contrôlent ces gisements et en exploitent illégalement les ressources. Fin décembre 2024, le Groupe d’experts de l’ONU sur la RDC estimait qu’au moins 150 tonnes de coltan étaient exportées frauduleusement chaque mois vers le Rwanda, depuis le site de Rubaya, tenu par les rebelles du M23 et de l’AFC, soutenus par Kigali.
La RDC, et plus largement, la région des Grands Lacs, fournissent une part importante de l’offre mondiale de coltan, de tungstène et d’étain, regroupés sous l’appellation « minerais 3T ». En raison du risque que le commerce de ces minerais finance des groupes armés, plusieurs initiatives d’approvisionnement fondées notamment sur les directives de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) sont en place. En classant ces sites en liste rouge, Kinshasa entend empêcher qu’ils n’intègrent les chaînes d’approvisionnement présentées comme « responsables » par ces dispositifs.
Le luxembourgeois Traxys déjà épinglé
Plusieurs entreprises occidentales sont actives dans le négoce de minerais en RD Congo, dont les suisses Mercuria et Glencore, ou encore Trafigura. En avril, la société Traxys basée au Luxembourg a été pointée du doigt dans un rapport de Global Witness. L’ONG américaine l'accuse d’avoir acheté au Rwanda du coltan congolais introduit illégalement. Selon le rapport, le négociant aurait acquis 280 tonnes de coltan en 2024 auprès d’African Panther Resources, une société rwandaise qui s’approvisionnerait auprès du M23.
Au-delà du cas Traxys, Global Witness met en cause le rôle du Rwanda dans la contrebande de minerais de conflit provenant de la RDC. L’ONG estimait déjà en 2022 que 90 % des minerais 3T exportés par Kigali provenaient en réalité de gisements congolais. Dans ce contexte, l’organisation a rejoint plusieurs acteurs, dont le Parlement européen, appelant l'UA à suspendre le partenariat signé en février 2024 avec Kigali pour « favoriser le développement de chaînes de valeur durables et résilientes pour les matières premières critiques ».
Newsletter
Ma Tribune
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.
Vers une solution commune
Si l’approvisionnement mondial en étain et tungstène provient en grande majorité d’Asie, celui du tantale se concentre au Rwanda et en RDC. Les deux pays assurent à eux seuls plus de la moitié des exportations mondiales de coltan, rendant leurs minerais quasiment incontournables pour les négociants et les industries électroniques. Dans ce contexte, l’exclusion ponctuelle de sites détenus par des groupes armés ne règle qu’une partie du problème et il faudra d’autres avancées, notamment sur les plans politiques et sécuritaires, pour garantir un approvisionnement réellement responsable.
Ces enjeux sont évoqués dans l’accord de paix signé en juin à Washington entre Kigali et Kinshasa. Le texte prévoit la mise en place d’un cadre d’intégration économique régionale, destiné à développer les investissements liés aux chaînes d’approvisionnement en minerais critiques. L’accord mentionne la création de « chaînes de valeur minières transparentes et formalisées de bout en bout » reliant les deux pays, avec l’appui des États-Unis et de leurs entreprises.
Dans le cas spécifique de Rubaya, la société TechMet (soutenue par Washington) et le suisse Mercuria envisagent même une prise de contrôle du site, dans le cadre d’un accord impliquant également les gouvernements américain et congolais.