« Nous ne sommes plus dans un cadre d'aide, mais dans un cadre de partenariat et de coopération qui doit faire levier sur les financements nationaux. »
Directeur général d'Expertise France depuis décembre 2018, Jérémie Pellet pilote l'Agence de coopération technique internationale française, devenue filiale à 100% du groupe Agence française de développement depuis le 1er janvier 2022.
Ancien DG délégué de l'AFD, ancien conseiller du Premier ministre Manuel Valls pour le financement de l'économie, formé à Sciences Po Strasbourg et à l'ENA, il a piloté en 2025 une activité de 572 millions d'euros à travers le monde, dont près de 450 millions d'euros de nouveaux projets signés avec l'UE sur la seule année 2024.
En marge du sommet Africa Forward à Nairobi, il a défendu, auprès de La Tribune Afrique, un tournant doctrinal : face au démantèlement de l'USAID et à la baisse de l'aide publique au développement française, la coopération doit faire levier sur les ressources domestiques des États africains et sur le secteur privé.
LA TRIBUNE AFRIQUE - Expertise France a rejoint le groupe AFD au 1er janvier 2022. Quatre ans plus tard, quel bilan tirez-vous de cette intégration en termes de mutualisation des moyens ?
JEREMIE PELLET - Le bilan est très positif. L'intégration permet à toutes les agences françaises en charge du développement de travailler en commun. L'assistance technique d'Expertise France vient en complément des financements de l'AFD.
Un exemple très concret au Bénin : l'AFD a octroyé un financement de près de 15 millions d'euros pour les PME, accompagné d'une subvention de 17 millions d'euros mobilisée conjointement par l'AFD et l'Union européenne. Une partie de cette subvention finance notre appui technique, notamment auprès de l'Agence de développement des PME du Bénin. Nous menons ce programme ensemble et conjuguons 3 leviers : les moyens d'intervention en prêt et subvention de l'AFD, nos moyens en coopération technique, et la capacité de Proparco, la filiale secteur privé du groupe, à financer des investissements.
Newsletter
Ma Tribune
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.
Nous appliquons cette logique à l'échelle continentale via l'initiative Choose Africa, dont nous avons annoncé la suite il y a quelques mois. L'objectif est de financer 40 000 entreprises en Afrique de l'Ouest, à travers un accompagnement combiné de l'écosystème, des financements de l'AFD, de Proparco, de Bpifrance et de notre coopération technique. Notre rôle est d'accompagner tout l'écosystème qui structure ces PME : agences de développement, caisses des dépôts, incubateurs.
Dans le cadre du forum, nous avons tenu une table ronde avec Maryse Lokossou, directrice générale de la Caisse des dépôts et consignations du Bénin, sur les nouveaux produits financiers à développer pour cette institution.
Quelle est l'enveloppe d'Expertise France pour 2025, et que prévoyez-vous pour 2026, dans un contexte de baisse de l'aide publique au développement française ?
Nous avons piloté à peu près 572 millions d'euros de projets à travers le monde en 2025. Nous anticipons une activité en légère croissance en 2026. C'est paradoxal au vu de la baisse des crédits français, mais cela s'explique : nous sommes aussi un partenaire très important de l'Union européenne, avec laquelle nous avons signé près de 450 millions d'euros de nouveaux projets en 2024. Et nous continuons à travailler avec la France, ainsi qu'avec d'autres bailleurs de fonds comme les banques de développement.
Ce qui ressort des discussions d'Africa Forward, c'est la question du passage d'un appui de bailleurs internationaux à un appui financé davantage par les pays partenaires eux-mêmes, et par le secteur privé. Pour reprendre les mots du président kényan William Ruto à l'ouverture, l'Afrique doit trouver les moyens de se financer de manière indépendante.
Dans ce cadre, notre travail porte sur le cadre réglementaire, la transparence, le climat des affaires, qui doivent permettre aux pays d'Afrique de l'Ouest d'attirer plus de financements internationaux.
Dans la zone UEMOA, Expertise France pilote plusieurs programmes de renforcement des administrations financières et fiscales. Quel est l'état d'avancement de ces programmes ?
L'exemple le plus parlant est la Côte d'Ivoire. Le pays a beaucoup progressé ces dernières années dans les classements internationaux de transparence, ce qui s'est traduit assez directement par une amélioration significative de son rating souverain et du volume d'investissements directs étrangers privés.
Nous travaillons également sur les corridors logistiques stratégiques, notamment Abidjan – Ouagadougou et Abidjan – Lagos, les deux corridors prioritaires de l'Union européenne en Afrique de l'Ouest. Nous accompagnons les douanes, les autorités portuaires, pour faciliter la circulation des marchandises et développer les investissements. L'objectif est que les pays concernés (Bénin, Togo, Ghana, Côte d'Ivoire) puissent mobiliser davantage de financement public.
La fragmentation économique post-AES (Mali, Burkina Faso, Niger sortis de la CEDEAO en janvier 2025) a-t-elle entraîné la suspension de programmes Expertise France en cours dans ces 3 pays ? Quels engagements résiduels demeurent, et comment Expertise France gère-t-elle son retrait progressif sans laisser les institutions sans appui ?
Notre objectif est précisément de réduire ces fragmentations. Nous intervenons à la demande, sur requête des pays partenaires. La volonté de travailler sur l'intégration régionale doit venir d'eux. Cela dit, sur la circulation des biens et la structuration des corridors, il existe un espace pour accompagner la facilitation des affaires.
Avec les pays de l'AES, le dialogue est maintenu. Nous travaillons de manière régionale avec les autorités qui souhaitent continuer à coopérer avec l'Union européenne. Ce sont des projets aujourd'hui en phase de conception.
Près de 90 milliards de dollars de flux quittent l'Afrique de façon illicite chaque année. Comment aider les États à mieux sécuriser leurs ressources ?
La mobilisation des ressources domestiques, la capacité des États à se financer par l'impôt et à éviter les fuites de capitaux, est absolument fondamentale. C'est l'un des sujets de discussion à Africa Forward, et ce sera aussi un sujet du G7 d'Évian. Concrètement, nous accompagnons les agents des douanes et les agents des impôts en les formant et en déployant des outils digitaux et d'intelligence artificielle, pour qu'ils soient plus efficaces et puissent élargir la base fiscale.
Nous avons un projet de longue date avec la Direction générale des impôts du Bénin, qui est un cas d'école : le renforcement de la transparence sur l'utilisation des ressources, par exemple pour le financement des collectivités, a un impact direct sur les niveaux de perception. Plus les citoyens ont confiance dans l'État, plus ils se mobilisent, et plus on va vers une formalisation de l'économie, un objectif poursuivi par tous les pays d'Afrique de l'Ouest.
Sur les fuites de capitaux, le levier est la transparence et la confiance dans le système financier. Cela passe par l'accompagnement des autorités de lutte contre le blanchiment. Nous menons par exemple ce travail en Côte d'Ivoire, et il a porté ses fruits dans l'amélioration du climat des affaires.
Le démantèlement de l'USAID a créé un déficit estimé à plus de 12 milliards de dollars par an pour l'Afrique. Y a-t-il des programmes USAID que la France ou l'Union européenne peuvent reprendre ?
Le démantèlement a eu des conséquences très fortes dans nos pays d'intervention. Personne, ni la France, ni aucun autre pays, ni l'Union européenne, n'est en mesure de se substituer aux financements américains.
Deux éléments doivent être pris en compte. Deux tiers de ces financements étaient dirigés vers l'humanitaire, là où l'action française et européenne est plutôt orientée vers le développement de long terme. Et plus de 60 % de ces financements allaient à des prestataires américains. Cela dit, les Américains étaient très présents sur certains secteurs en Afrique de l'Ouest, en particulier la santé. Il existe aujourd'hui un gap de financement important sur ce secteur, atténué par le fait que, petit à petit, les Américains reprennent certains programmes.
La réponse à apporter, c'est d'aider nos pays partenaires à faire levier sur les financements qui restent, et à se mettre en capacité de financer eux-mêmes, pour une part plus grande, leurs priorités comme la santé. Pour reprendre la formulation du président Macron ce matin, nous ne sommes plus dans un cadre d'aide, nous sommes dans un cadre de partenariat et de coopération qui doit faire levier sur les financements nationaux.
La coopération technique européenne reste fragmentée : Expertise France, GIZ allemande, AECID espagnole, ENABEL belge, FIIAPP. Une consolidation au sein de l'EU Global Gateway permettrait-elle plus d'impact, ou cette fragmentation est-elle structurelle ? Quels efforts concrets de coordination sont en cours ?
Je vois plutôt cette diversité d'agences au sein des États membres comme une chance et une complémentarité que comme une fragmentation. Mais vous avez raison, il faut une coordination pour que l'action soit la plus efficace possible. Cette coordination a démarré il y a plusieurs années, en particulier sur les six dernières, avec la mise en place des Team Europe. Nous travaillons aujourd'hui quasi-systématiquement en consortium avec les Allemands, les Belges, les Espagnols, les Italiens.
La GIZ est le premier partenaire d'Expertise France, et réciproquement, Expertise France est le premier partenaire bilatéral de la GIZ. Dans le cadre du programme Global Gateway, qui porte l'ambition européenne d'appuyer le développement du secteur privé, cette complémentarité entre États membres est essentielle. Chacun a aussi des entreprises avec des intérêts en Afrique, et il s'agit de coordonner pour mobiliser plus d'investissements européens sur l'économie africaine.
Le Sénat français a relevé que la part des consultants français dans les appels d'offres financés par l'AFD avoisinerait 51%, ce qui est qualifié de problématique. Qu'en est-il pour Expertise France ?
Du côté d'Expertise France, notre métier est d'appuyer nos pays partenaires en mettant à disposition de l'expertise. Ce n'est pas de financer des entreprises, et notamment pas de financer des entreprises françaises, même si nous mobilisons de l'expertise privée à travers nos activités.
Le sujet renvoie plutôt à l'AFD. Vous l'avez indiqué, la part de marché des entreprises françaises sur les appels d'offres internationaux passés par les pays partenaires, dans le cadre des projets financés par l'AFD, est un peu au-dessus de 50% globalement, avec un taux de réponse des entreprises françaises qui est assez fort.
L'enjeu, rappelé à Africa Forward, est de continuer à mobiliser ces investissements français sur le continent. L'Afrique, c'est aussi l'avenir économique de l'Europe. Notre objectif est que les entreprises françaises, mais aussi allemandes, suédoises, soient encore plus présentes, avec un contenu local de création de valeur qui permette aux pays africains de développer leur industrie, leur capital humain et leur formation professionnelle.
Quelles sont vos cibles chiffrées pour 2026 ?
Sur la santé, nous visons à appuyer plus de 1 million de personnes pour leur permettre d'accéder à un système amélioré, principalement sur le continent africain. Sur la formation professionnelle, qui est un enjeu majeur, l'objectif est de l'ordre de 150 000 à 200 000 jeunes formés sur l'année à travers nos actions.