Alors que l’offre mondiale de carburant d’aviation est sous tension et que les exigences climatiques se renforcent, l’Afrique du Sud amorce un repositionnement industriel pour capter une part d’un marché encore largement dominé par l’Europe.
Sasol a obtenu une certification ISCC Plus délivrée par l’agence allemande de contrôle qualité TUV SUD, pour son carburant d’aviation durable (SAF), s'ouvrant ainsi la voie à des exportations vers l’Union européenne. Le groupe basé en Afrique du Sud produit ce carburant à partir d’huiles de cuisson usagées et d’huiles végétales au sein de sa raffinerie Natref (National Petroleum Refiners of South Africa) d’une capacité de 108 500 barils par jour, en cours de conversion en bioraffinerie hybride.
Cette certification s’étend également aux produits chimiques durables issus du complexe de Secunda. Elle permet à Sasol de produire localement un carburant dont les matières premières étaient jusqu’ici exportées vers l’Europe, notamment à Rotterdam aux Pays-Bas, pour y être transformées.
Un repositionnement pour capter la valeur localement
Cette évolution marque un basculement dans la chaîne de valeur. L’Afrique du Sud dispose de volumes importants d’huiles usagées déjà collectées et exportées, sans transformation locale. En internalisant cette production, Sasol cherche à capter davantage de valeur ajoutée tout en sécurisant un positionnement sur un marché en forte croissance.
Le groupe prévoit une montée en puissance progressive, avec une production initiale de 1 à 2 millions de litres, avant d’atteindre 16 millions de litres en 2027 et jusqu’à 100 millions de litres en 2030, voire 200 millions en incluant Secunda. Pour soutenir cette trajectoire, des partenariats ont été engagés avec Anglo American et De Beers afin de développer des matières premières alternatives, notamment à partir de cultures à forte teneur en huile comme les plantes Solaris.
Un marché mondial sous tension et insuffisamment structuré
Ce positionnement s'effectue à un moment où le marché mondial du carburant d’aviation est fragilisé. Le conflit impliquant les États-Unis, Israël et l’Iran a réduit l’offre de carburant d’aviation, provoquant une hausse des prix et une baisse des stocks, particulièrement en Europe.
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Parallèlement, le secteur aérien doit atteindre la neutralité carbone d’ici 2050 selon les objectifs de l’Organisation de l'aviation civile internationale (OACI). Dans ce cadre, le SAF s’impose comme la principale alternative immédiatement utilisable au kérosène fossile, sans modification des moteurs, avec un potentiel de réduction des émissions pouvant atteindre 80%.
Pourtant, la production reste marginale. Selon l’Association du transport aérien international (IATA), elle était d’environ 1,9 million de tonnes en 2025, soit environ 2,4 milliards de litres, ce qui ne représenterait que 0,6 % de la consommation mondiale de carburant d’aviation. Malgré une progression attendue à 0,8 % en 2026, ces volumes restent très éloignés des besoins du secteur, estimés à 450 milliards de litres par an pour atteindre les objectifs climatiques à horizon 2050.
Un potentiel africain encore largement inexploité
En Afrique, cette industrie reste embryonnaire malgré un potentiel significatif. Le continent dispose de ressources en biomasse, d’huiles usagées et de capacités agricoles importantes. Selon le Fonds mondial pour la nature (WWF), l’Afrique du Sud pourrait produire jusqu’à 3,2 milliards de litres de SAF par an dans des conditions durables, voire 4,5 milliards avec l’intégration de l’hydrogène vert. Dans le même temps, la croissance du trafic aérien africain, estimée à 5,7% par an jusqu’en 2034, devrait renforcer la demande, avec un doublement attendu du nombre de passagers d’ici 2040.
Néanmoins, la structuration de cette filière dépendra de plusieurs conditions. Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), l’année dernière les coûts de production du SAF étaient entre 2,7 et 3,8 fois supérieurs à ceux des carburants fossiles, tandis que les investissements nécessaires pour atteindre les objectifs mondiaux sont estimés à 1 500 milliards USD (environ 1 283 milliards d’euros) d’ici 2035.
Des politiques publiques incitatives, des mécanismes de financement et des obligations d’incorporation seront déterminants pour soutenir la demande et sécuriser les investissements. L’Agence internationale pour les énergies renouvelables (IRENA) plaide pour un quadruplement de la production mondiale de carburants durables d’ici 2035.
Dans ce contexte, l’initiative de Sasol illustre une tentative de positionnement industriel sur une filière appelée à croître rapidement, mais dont l’essor dépendra avant tout de la capacité à aligner politiques publiques, compétitivité des coûts et mobilisation des capitaux.