Au Sénégal, le nouveau gouvernement attendu par les créanciers sur le marché monétaire

Idriss Linge, Agence Ecofin

Ahmadou Al Aminou Mohamed Lô, nouveau premier ministre du Sénégal.
DR

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Ahmadou Al Aminou Mohamed Lô, nouveau premier ministre du Sénégal.
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Le président du Sénégal a nommé le 25 mai dernier Ahmadou Al Aminou Mohamed Lô, ancien directeur national de la Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest, au poste de Premier ministre, confiant à un spécialiste de la régulation bancaire et des marchés financiers une dette publique proche de 132% du PIB que les créanciers régionaux veulent voir reprise en main. Sa nomination, officialisée par décret présidentiel, est intervenue trois jours après le limogeage d'Ousmane Sonko, chef du gouvernement depuis avril 2024.
Économiste de formation âgé de 60 ans, Ahmadou Al Aminou Mohamed Lô a assuré la direction nationale de la BCEAO entre 2018 et 2023 avant d'entrer au gouvernement comme Secrétaire général puis comme ministre d'État chargé du pilotage de l'Agenda national de transformation Sénégal 2050, selon la Primature.
« Le Sénégal est un pays sûr et viable », a -t-il déclaré lors de sa première prise de parole publique après sa nomination. Le décret insiste sur sa maîtrise des rouages de l'économie et des finances, un profil retenu pour rassurer des marchés ébranlés par dix-huit mois de révélations sur l'endettement du pays. Le changement de Premier ministre scelle la victoire de l'approche pragmatique du président Faye sur la ligne souverainiste de son ancien allié.
Sonko rejetait toute restructuration de la dette et toute application des mesures d'austérité associées au Fonds monétaire international, comme la hausse des prix du carburant ou la suppression des subventions énergétiques, qu'il jugeait socialement insupportables. Faye, appuyé par son ministre des Finances, Cheikh Diba, a privilégié la transparence et le dialogue avec les bailleurs, rouvrant les négociations avec le FMI, dont le programme de 1,8 milliard de dollars (environ 1,65 milliard d'euros) reste gelé depuis la découverte d'une dette « dissimulée » par l’équipe précédente de l’ancien président Macky Sall, et estimée à environ 7 milliards de dollars (environ 6,4 milliards d'euros).
C'est sur le marché monétaire de l'UMOA que la pression est la plus immédiate. L'encours de la dette du Sénégal émise par adjudication atteignait 5 051,8 milliards de francs CFA (environ 7,7 milliards d'euros) au 30 avril 2026, contre 4 931,5 milliards (environ 7,5 milliards d'euros) un mois plus tôt, selon les données d'UMOA-Titres. Près de la moitié de ce stock arrive à échéance sur les douze prochains mois, à mesure que la totalité des bons du Trésor doit être refinancée, et un pic d'environ 1 576 milliards (environ 2,4 milliards d'euros) se concentre en 2028, porté par les obligations à trois ans émises en 2025. Cette dette régionale est en grande partie portée par un secteur bancaire dont l’actionnariat est majoritairement étranger, notamment les groupes Bank of Africa, Attijariwafa Bank et Société Générale, toujours implantés dans l'Union. La souscription primaire des bons et obligations du Trésor est réservée aux établissements de crédit et aux sociétés de gestion disposant d'un compte de règlement auprès de la BCEAO, selon UMOA-Titres, ce qui place les arbitrages de Dakar sous le regard des créanciers internationaux.
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La courbe des taux reflète la tension. Lors de l'adjudication du 8 mai 2026, l'obligation à trois ans s'est financée à 8,07 % de rendement, soit davantage que celle à cinq ans, à 7,73%, d'après les comptes rendus d'UMOA-Titres. Cette inversion, conjuguée à une émission ramenée à 50 milliards de francs CFA (environ 76 millions d'euros) le 22 mai, en deçà du calendrier prévisionnel, indique que les investisseurs exigent une prime sur le segment où se situe le mur de refinancement.
S'ajoute une zone d'ombre que le nouveau Premier ministre devra dissiper. Le Sénégal a levé environ 650 millions d'euros en 2025 par des total return swaps conclus avec l'Africa Finance Corporation et First Abu Dhabi Bank, des montages que la banque d'affaires Bank of America évalue à jusqu'à 1 milliard de dollars (environ 920 millions d'euros) sur l'année, selon le Financial Times, qui a aussi fait état d'un accord non divulgué avec Société Générale. Le ministre Cheikh Diba a défendu des instruments légaux et sécurisés, offrant un coût d'environ 7 % contre 11 % à 12 % sur le marché des eurobonds, lors d'une conférence de presse à Dakar, et a chiffré l'économie à quelque 36 milliards de francs CFA (environ 55 millions d'euros) pour le Trésor.
Le calendrier laisse peu de répit : Dakar vise un accord de consolidation budgétaire avec le FMI d'ici la fin juin ainsi qu’un déficit ramené à 5,4% du PIB cette année, contre 6,44% en 2025, selon le ministère des Finances. Le sort de cette feuille de route ne dépend pas du seul exécutif. Ahmadou Al Aminou Mohamed Lô devra faire adopter ses réformes par une Assemblée nationale désormais présidée par Ousmane Sonko lui-même, élu au perchoir ce 26 mai avec 132 voix et devenu la deuxième personnalité de l'État, dont le parti Pastef contrôle 130 des 165 sièges.
L'ex-Premier ministre, qui a évoqué des « divergences » persistantes sur les questions monétaires et de la dette, détient ainsi un levier institutionnel effectif sur la trajectoire budgétaire. Les prochaines discussions sur le budget constitueront le premier test de la capacité de Ahmadou Al Aminou Mohamed Lô à conjuguer transparence sur les swaps, refinancement du mur 2026-2028 et compromis avec les bailleurs. Tout dépendra de sa capacité à faire passer ses réformes face au perchoir. De l'issue de cette épreuve dépendra le reflux ou le durcissement de la prime de risque sénégalaise.
Idriss Linge, Agence Ecofin