Produit le plus trafiqué au monde, le bois de rose au cœur de la menace environnementale en Afrique de l'Ouest
Emiliano Tossou, Agence Ecofin

Sculpture de meubles en bois de rose en Chine
(c) EIA
Emiliano Tossou, Agence Ecofin

Sculpture de meubles en bois de rose en Chine
(c) EIA
Le bois de rose est aujourd’hui le produit issu d’espèces sauvages le plus trafiqué au monde, en valeur comme en volume. Ce triste record, supérieur à ceux de l’ivoire et de la corne de rhinocéros réunis, découle d’une demande croissante en Chine, qui alimente une exploitation effrénée des forêts d’Afrique de l’Ouest, provoquant un désastre écologique à grande échelle. C’est le constat d’un rapport publié début octobre 2025 par Atlantic Council, qui alerte sur l’ampleur des pertes forestières liées à cette ruée vers un bois prisé pour le mobilier de luxe chinois.
Selon le document, le commerce du bois de rose est dominé par des entreprises chinoises qui contrôlent la quasi-totalité de la chaîne, de l’abattage dans les forêts africaines jusqu’à la transformation dans les usines de l’empire du Milieu. Depuis 2010, les importations chinoises de bois de rose depuis l'Afrique ont augmenté de 700 %, rapportait l’année dernière l'Institut de recherche pour le développement (IRD). La sous-région regroupe en effet 16 pays qui composent majoritairement l’habitat du Pterocarpus erinaceus, nom scientifique du bois de rose. Cette ruée répond à une demande croissante du marché chinois, où le mobilier traditionnel fabriqué à partir de bois tropicaux rares est devenu un symbole de prestige social.
L’importance de la Chine dans ce trafic a aussi été mise en lumière, il y a quelques années, par l’organisation non gouvernementale Environmental Investigation Agency (EIA). Entre 2017 et 2022, l’EIA indique que la valeur des exportations de bois de rose provenant de la sous-région vers la Chine a excédé 2 milliards de dollars. Entre mai 2020 et janvier 2022, 123 000 tonnes soit 182 900 arbres ont quitté illégalement le Mali pour être transformées en Chine, ajoute la même source. Selon BBC Africa, la Chine a importé plus de 300 000 tonnes de bois de rose depuis la Gambie, entre 2017 et 2020.
« Le trafic est devenu inquiétant dans les années 2010 quand les Chinois s’y sont intéressés. Ils ont pillé tout le bois de rose de Madagascar et d’autres pays. Ils sont maintenant en Afrique de l’Ouest et pillent littéralement nos forêts », rapporte TV5 Monde, citant l’écologiste sénégalais Haïdar El Ali.
Or, la coupe de cette essence, souvent réalisée dans des aires protégées et des réserves forestières, provoque des incursions dans les zones de conservation et la destruction d’habitats naturels. Cette déforestation perturbe les régimes de précipitations, accélère l’érosion et accroît la fréquence des sécheresses et des inondations. L’impact environnemental de la présence chinoise dépasse le seul trafic de bois. Les infrastructures financées par Pékin, comme des routes et barrages, traversent fréquemment des zones protégées et facilitent l’accès à des forêts jusque-là inexploitables. D’après une analyse géospatiale citée par le rapport, 10% des forêts protégées du Ghana et 11% de celles de Côte d’Ivoire chevauchent des projets d’infrastructure financés par la Chine.
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La dégradation de la situation a conduit la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages (CITES) à interdire le commerce du bois de rose dans les pays ouest-africains concernés. Une suspension provisoire avait d’abord été annoncée le 27 mars 2022, laissant 30 jours aux États concernés pour prouver que leurs exportations provenaient d’une exploitation légale et durable. Faute de garanties suffisantes, la suspension totale a été confirmée en juin 2022, les pays importateurs étant tenus de rejeter toute cargaison de bois de rose.
Pourtant, selon l’EIA, cette décision a eu un effet inverse à court terme. L’annonce de juin aurait déclenché une ruée sur les exportations, en violation du moratoire déjà en vigueur depuis mars. En juillet et août 2022, la Chine a importé plus de 62 000 tonnes de bois de rose depuis la Sierra Leone et 15 000 tonnes depuis la Gambie, malgré l’obligation faite aux pays importateurs de refuser tout permis lié à cette espèce menacée. L’EIA précise que les importations chinoises ont nettement reculé par la suite, mais que le commerce n’a pas cessé pour autant.
« Bien que cette réduction représente un progrès significatif, le commerce de P. erinaceus en provenance d'Afrique de l'Ouest n'a pas complètement cessé », notent les auteurs, indiquant que plus de 20 000 tonnes supplémentaires ont encore été exportées jusqu’en août 2023.
Deux ans après, l’Atlantic Council assure que les abattages illégaux continuent dans plusieurs zones protégées, encouragés par la faiblesse des institutions, le manque de moyens de contrôle et la corruption locale.
Dans son étude, le think tank américain appelle à un renforcement de la gouvernance forestière en Afrique de l’Ouest et recommande aux États d’exiger la publication des études d’impact environnemental et social avant tout projet lié à l’exploitation forestière, à l’agro-industrie ou aux infrastructures. Il faudra aussi durcir les contrôles douaniers aux frontières africaines comme dans les ports chinois pour bloquer les exportations de bois non vérifié.
« La procédure engagée en 2022 n'aurait pas été efficace sans la portée régionale, qui a simultanément bloqué les mouvements transfrontaliers de bois et obligé la Chine et d'autres importateurs à suspendre leurs importations en provenance des pays de la région […] Ce commerce continu, potentiellement contraire à la Convention, associé à des problèmes complexes liés aux stocks, nécessite une approche coordonnée et globale », ajoute l’EIA.
L’Atlantic Council préconise par ailleurs la création de comptes séquestres destinés à financer la reforestation, dont les fonds ne seraient libérés qu’après vérification des travaux de restauration. Le document insiste sur le rôle de la société civile, en recommandant la mise en place de systèmes nationaux d’alerte pour signaler les coupes illégales ; la formation et la protection des journalistes environnementaux, notamment en matière de sécurité numérique et d’enquête.
À l’échelle régionale, l’institution invite la CEDEAO à adopter un code de conduite commun fixant des normes environnementales minimales, à créer une base de données publique sur les licences et exportations de bois, et à instaurer un groupe de travail régional chargé de coordonner les enquêtes sur le trafic transfrontalier. Les auteurs exhortent par ailleurs les gouvernements africains à établir un dialogue formel avec la Chine pour rendre les directives de développement durable contraignantes, assurer la traçabilité du bois et publier régulièrement les données douanières sur les importations africaines.
Emiliano Tossou, Agence Ecofin