Le conseil d’eBay a rejeté l’offre non sollicitée de 55,5 milliards de dollars de GameStop, jugée « ni attractive ni crédible ». Derrière ce refus, un financement fragile, un deal déséquilibré et un groupe de ecommerce convaincu de créer plus de valeur en restant indépendant
Le conseil d’administration d’eBay a officiellement rejeté, mardi 12 mai, l’offre de rachat non sollicitée de GameStop, estimée à près de 56 milliards de dollars. Cette fin de non‑recevoir met un terme, au moins provisoire, à une offensive lancée début mai par la chaîne de magasins de jeux vidéo, détaillée dans une déclaration adressée à l’autorité boursière américaine (SEC), qui entendait transformer le pionnier des enchères en ligne en rival déclaré d’Amazon, via un paiement pour moitié en numéraire et pour moitié en actions GameStop.
Le 4 mai, GameStop avait créé la surprise sur les marchés en proposant de racheter la totalité d’eBay pour environ 55,5 milliards de dollars, soit 125 dollars par action, ce qui représentait une prime d’environ 20 % sur le dernier cours de clôture et de 46 % par rapport au niveau du 4 février, lorsque le groupe avait commencé à accumuler discrètement près de 5 % du capital. Cette offre, structurée pour moitié en actions et pour moitié en numéraire, avait rapidement suscité le scepticisme des analystes quant à sa viabilité, la capitalisation boursière de GameStop ne représentant alors qu’un peu plus d’un cinquième de celle d’eBay, au prix potentiel d’une forte dilution pour ses propres actionnaires.
Le conseil d’eBay juge l’offre « ni crédible ni attractive »
Dès la réception de la proposition, eBay avait indiqué qu’elle l’examinerait en se concentrant sur deux points : la valeur réelle de la partie payée en actions GameStop et la capacité du groupe à présenter une offre juridiquement contraignante, c’est‑à‑dire intégralement financée et exécutable. Dans sa lettre aux actionnaires, le président du conseil, Paul Pressler, conclut que la proposition « ne fournit pas une valeur équitable pour eBay et ses actionnaires et n’est pas suffisamment crédible en matière de financement et d’exécution », tout en réaffirmant la confiance du conseil dans la capacité de l’équipe dirigeante actuelle à générer une croissance durable.
Sur le financement, le conseil insiste sur le manque de clarté. GameStop met en avant 9,4 milliards de dollars de trésorerie et d’investissements liquides au 31 janvier 2026, ainsi qu’une lettre dite « highly confident » de TD Securities pour structurer jusqu’à 20 milliards de dollars de dette supplémentaire. Mais aucun syndicat bancaire n’est nommé et aucune ligne de crédit engagée n’apparaît dans les documents publics : il reste donc un écart significatif à financer sur un total d’environ 55,5 milliards, qui dépendrait de futurs investisseurs encore non identifiés. Pour un conseil d’administration, cela signifie un risque concret que l’opération ne puisse pas aller au bout dans les conditions annoncées.
Au‑delà de l’argent, eBay rappelle dans ses communications financières récentes qu’une transformation est déjà engagée : recentrage sur les catégories les plus rentables, meilleure sélection des vendeurs, investissements dans la logistique et la protection des acheteurs, avec une progression de la marge et des flux de trésorerie en 2025 et au premier trimestre 2026. Dans cette optique, accepter une offre largement payée en actions d’un distributeur physique encore marqué par l’épisode des « meme stocks » reviendrait à échanger une trajectoire jugée maîtrisée contre un pari beaucoup plus incertain sur le commerce en ligne et les magasins de GameStop.
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D’une part, eBay ne se considère pas sous‑valorisé au point de céder sur une prime qui mélange cash et titres très volatils ; d’autre part, la direction estime que la société peut créer davantage de valeur en restant indépendante qu’en s’engageant dans une fusion complexe, financée en grande partie par de la dette, avec un partenaire au profil boursier instable. Toute nouvelle offre devra donc être mieux financée, plus lisible et proposer un surcroît de valeur clairement documenté.
Le verdict des marchés : scepticisme sur GameStop, prime limitée sur eBay
Les marchés ont rapidement donné leur avis sur cette stratégie ambitieuse. Le jour suivant l’annonce de l’offre, les données de prix historiques montrent que l’action eBay progresse d’environ 5 %, mais reste nettement en‑dessous des 125 dollars proposés, ce qui signifie que les investisseurs n’intègrent pas une probabilité élevée de succès à ces conditions. Dans le même temps, l’action GameStop recule d’environ 10 %, un mouvement confirmé par plusieurs relevés de marché et commentaires d’analystes, qui y voient un signal de défiance vis‑à‑vis du montage.
Les notes publiées dans les jours qui suivent soulignent toutes les mêmes points : un recours massif à la dette, une partie du financement encore à structurer et une contrepartie payée en actions dont le cours a déjà connu de fortes variations depuis 2021. Certains gérants mettent aussi en avant le risque d’une opération qui serait immédiatement très exigeante en cash pour financer la dette, alors même que le nouvel ensemble devrait absorber un plan de transformation industrielle profond. Pour eux, la combinaison d’un montage complexe, d’une cible plus grosse que l’initiateur et d’une action très volatile rend l’équation difficile à défendre.
Le cas de Michael Burry illustre ce scepticisme. Selon les informations tirées de ses positions déclarées et de ses commentaires publics, l’investisseur, connu pour avoir anticipé la crise des subprimes, a vendu ses titres GameStop après l’annonce et dénoncé le risque de confondre créativité et surendettement. Son retrait ne fait pas la tendance à lui seul, mais il cristallise une inquiétude : dans un environnement de taux encore élevés, les marchés regardent désormais de près la solidité des bilans et la lisibilité des synergies avant de soutenir des méga‑opérations.
Pour eBay, la réaction est plus nuancée. Le simple fait de recevoir une offre à plus de 55 milliards de dollars remet en lumière la valeur stratégique de la plateforme, à un moment où le commerce en ligne reste très concentré autour de quelques géants. La remontée du cours, même loin du prix proposé, suggère que certains investisseurs commencent à intégrer une « prime de rachat », c’est‑à‑dire une probabilité, même faible, qu’une autre offre, jugée plus sérieuse, puisse un jour arriver.
eBay est‑il désormais « en jeu » sur le marché des fusions ?
Le rejet formel de l’offre de GameStop ne signifie pas que le scénario d’un rachat d’eBay disparaît. Pour les banques d’affaires et certains fonds activistes, un groupe coté de cette taille, qui se voit proposer par écrit un prix très supérieur à son cours de Bourse, devient automatiquement une cible potentielle. Même si l’initiateur de ce premier mouvement est jugé trop fragile sur le plan financier, l’exercice oblige le conseil d’administration d’eBay à expliciter sa stratégie et son seuil d’acceptation, ce qui sert de repère à d’éventuels nouveaux candidats.
Sur le papier, plusieurs profils d’acheteurs sont évoqués par les spécialistes : un grand groupe technologique cherchant à renforcer son offre dans les catégories fortes d’eBay, un acteur du commerce en ligne désireux de gagner une base d’utilisateurs et une marque mondiale, ou encore un consortium emmené par un fonds d’investissement prêt à financer une opération de grande taille. Mais tous se heurteraient à la même contrainte : après l’épisode GameStop, le conseil d’eBay a montré qu’il ne bradera ni son indépendance ni sa discipline financière, ce qui implique un prix plus élevé, une dette mieux sécurisée et un projet opérationnel crédible face à Amazon.
Pour les investisseurs, cette séquence fournit deux enseignements. D’abord, les opérations spectaculaires reposant surtout sur la dette et un récit ambitieux ne suffisent plus à emporter l’adhésion : les marchés veulent des bilans solides, des synergies chiffrées et des financements déjà sécurisés. Ensuite, elle rappelle qu’un actif comme eBay garde une forte valeur stratégique dans un paysage dominé par quelques acteurs : même une offre jugée « ni attractive ni crédible » peut suffire à déclencher un débat sur son avenir capitalistique et à rebattre les cartes des grandes manœuvres dans le commerce en ligne mondial.