Le groupe UDR, présidé par Éric Ciotti, a déposé mardi à l’Assemblée nationale une proposition de loi en faveur de la démocratisation des cryptomonnaies. Parmi les axes prioritaires y figure la constitution d’une réserve stratégique de bitcoins. Une mesure également chère à Donald Trump.
Et si la France se constituait, elle aussi, sa réserve de Bitcoins ? C’est l’une des idées soumises par les députés du groupe de l’Union des droites pour la République (UDR), parti allié au RN, emmené par Éric Ciotti, dans une proposition de loi (PPL) visant à « adapter la France au nouvel ordre monétaire en embrassant le bitcoin et les cryptomonnaies », déposée mardi à l’Assemblée nationale.
« Le Bitcoin et les cryptoactifs sont les symptômes et les outils d’une révolution monétaire, commerciale, économique et donc, en un mot, politique. (…) La France, en retard, doit prendre la mesure des changements en cours et s’adapter rapidement, faute de quoi sa situation monétaire et économique pourrait s’en trouver dégradée », est-il écrit en préambule du texte.
Engranger 2 % des bitcoins de la planète
Ses 14 signataires y listent ensuite trois axes « simples et immédiatement applicables » à mettre en œuvre pour, selon eux, permettre au pays d’enfin prendre le virage des cryptomonnaies. Parmi lesquels cette fameuse réserve stratégique de bitcoins. « Une réserve stratégique désigne un stock de ressources constitué pour protéger son détenteur contre des chocs externes », rappelle l’Adan, le lobby des cryptos en France et en Europe, dans un article en ligne. L’Hexagone en a déjà constitué pour le pétrole ou l’or, entre autres.
Rapportée au monde des cryptoactifs, une réserve stratégique de bitcoins consisterait donc en la détention d’un volume important de ces jetons. La PPL fixe l’objectif d’accumuler 420 000 bitcoins d’ici sept à huit ans. Actuellement un bitcoin vaut environ 95.000 euros. Leur nombre est limité à 21 millions et près de 95 % ont déjà été émis et sont en circulation, d’après l’Autorité des marchés financiers (AMF). Sans oublier que d’autres pays veulent aussi former leur propre pécule, les États-Unis en tête depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche (lire encadré ci-dessous). La concurrence pourrait donc se révéler rude pour réussir à engranger rien que ces 2 % du total des bitcoins de la planète.
Disposer d’une réserve en bitcoins, en plus des autres réserves stratégiques, présente différents avantages pour un pays. « [Elles] sont complémentaires et permettent aux États (…) de diversifier les actifs qu’ils détiennent », explique Paul Bureau, directeur de l’offre Actifs numériques de la Banque Delubac & Cie, dans un récent entretien. Pour l’Adan, c’est aussi un moyen de « préserver les réserves nationales contre l’inflation et la manipulation monétaire » ou encore « d’assurer une souveraineté financière en utilisant le bitcoin comme alternative aux systèmes SWIFT ou aux monnaies étrangères ».
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Reste que ce n’est pas sans risques, prévient l’association représentative des acteurs du Web3 : « La constitution d’une [telle] réserve stratégique comporte des défis et questionnements ». Notamment techniques. Car les cryptoactifs sont détenus via un système de clés dites cryptographiques qu’il s’avère impératif de sécuriser. Faute de quoi, le contenu du portefeuille virtuel peut être volé voire à jamais perdu.
Les risques sont aussi financiers en raison de la forte instabilité du cours du bitcoin. Actuellement, un bitcoin équivaut à environ 95 000 euros, contre quelque 62 000 il y a tout juste un an. « Sa volatilité annuelle moyenne [a été] de 46 % sur la dernière décennie, contre 9 % pour l’indice boursier de référence S&P 500 et 8,5 % pour l’or », rappelle l’Adan. Le lobby des cryptos tempère en outre le paradigme selon lequel le bitcoin serait « le nouvel or numérique ». « Il est très sensible au stress (…) En période d’incertitude des marchés, il ne joue que rarement son rôle de valeur refuge, chutant parallèlement avec les autres indices boursiers classiques » contrairement à l’or qui « joue mieux ce rôle pour le moment ».
Réorienter l’épargne et payer les impôts
Pour constituer la réserve française, les députés du groupe de droite envisagent de créer un Établissement public administratif (EPA) dédié. Il serait abondé de différentes façons, notamment en passant par la voie classique d’émission des bitcoins, appelée « minage » dans le jargon. « Il s’agit d’un processus de surveillance par lequel des internautes vérifient les transactions et assurent la sécurité du réseau, en utilisant du matériel informatique spécialisé. Leurs ordinateurs sont mis en concurrence et celui qui remporte la validation de la transaction reçoit en échange de nouveaux bitcoins », résume l’AMF.
Autres moyens envisagés : acheter tout bonnement des bitcoins. L’UDR propose pour cela d’utiliser le produit de la vente de parts cédées par l’État dans des entreprises ou une partie des flux des Livrets A et des LDDS détenus par les Français – qui servent actuellement à financer le logement social et la politique de la ville. Il émet également l’idée de conserver les bitcoins des saisies judiciaires et de collecter ceux des particuliers en les autorisant à payer leurs impôts avec.
Assouplir les règles
Le deuxième axe principal de la PPL portée par Éric Ciotti consiste à encourager le développement des stablecoins en euros. « La complexité du cadre fiscal empêche la communication entre les cryptoactifs et l’économie réelle », déplorent les signataires. Ce, alors que 10 % des Français détiendraient des cryptoactifs, selon l’étude annuelle de l’Adan sortie en 2025. Et qu’un tiers (33 %) de la population envisagerait d’en acquérir cette année, un chiffre en hausse de 10 points par rapport à 2023, ce qui témoigne d’« une dynamique de démocratisation », selon l’association.
Pour que cette manne de cryptoactifs, estimée dans le texte de l’UDR « entre 21,4 et 26,22 milliards d’euros », vienne « irriguer les commerces, l’emploi et les recettes fiscales », les députés de droite avancent l’idée d’assouplir les règles européennes, et particulièrement la réglementation MiCA entrée en vigueur le 30 décembre 2024, ou encore d’autoriser le paiement en stablecoins dans la vie quotidienne ou pour les impôts.
Le dernier volet de la PPL se focalise sur le développement économique avec des mesures « favorisant l’entrepreneuriat et facilitant l’investissement dans le bitcoin et les cryptoactifs ».
Message politique fort
La proposition de loi lancée par Éric Ciotti n’en est qu’au début du processus législatif pouvant éventuellement déboucher sur son adoption. Il faudra pour cela qu’elle soit examinée et validée en commission, puis dans l’hémicycle dans les deux chambres du Parlement. Bien qu’allié au RN qui compte 123 députés, le groupe UDR ne compte que 16 députés. Les chances d’adoption du texte sont quasiment nulles.
Mais plus que la finalité de cette PPL, c’est le message envoyé qui retient l’attention des acteurs du monde de la crypto. « Le signal politique est fort : c’est la première fois qu’un texte complet de politique monétaire pro-bitcoin est déposé au Parlement », souligne Owen Simonin, à la triple casquette d’entrepreneur, conseiller et créateur de contenus (sous le pseudo Hasheur) spécialisé dans la blockchain et les cryptomonnaies, dans un post sur LinkedIn.
Et le sujet n’a pas fini de faire parler dans l’Hexagone. « Ce dépôt ouvre un nouveau cycle politique : les cryptos feront partie du débat présidentiel de 2027. Les autres partis n’auront plus le luxe de l’ignorer », estime l’expert. Un avis partagé par Grégory Raymond, cofondateur du média The Big Whale, spécialisé dans l’actualité des cryptomonnaies et de la blockchain. Cette PPL « manifeste l’ambition du groupe UDR de se présenter comme le parti le plus à même de défendre les intérêts de l’écosystème cryptofrançais », écrit-il, également sur LinkedIn. Avant de rappeler le « parti pris » par Donald Trump, lors de sa campagne pour la présidentielle de 2024 aux États-Unis, faisant sienne la thématique des cryptomonnaies, ce qui a « contribué à séduire un nouvel électorat auquel peu s’intéressaient auparavant ».
À chacun sa réserve stratégique Certains pays ont déjà commencé à se constituer une réserve stratégique de bitcoins, comme le rappelle l’Adan, le lobby français et européen des cryptos, dans une analyse. La première initiative du genre est à attribuer au Salvador qui, en 2021, a été le premier pays au monde à avoir fait du bitcoin une monnaie ayant cours légal. « Depuis, le gouvernement ne cesse d’accumuler toujours plus de bitcoins, malgré les fluctuations du marché. Fin 2024, le Salvador possédait environ 6 000 Bitcoins ». La plus grosse réserve à ce jour est celle des États-Unis. Créée en mars 2025 suite au retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, elle s’élève à quelque 200 000 bitcoins, provenant de saisies dans des procédures judiciaires. La Chine figure aussi parmi les pays détenant une réserve stratégique de bitcoins (chiffrée à 190 000 jetons par l’Adan), tout comme le Bhoutan (13 000 bitcoins), la République centrafricaine et l’Iran (leurs montants ne sont toutefois inconnus). La Russie, le Brésil ou encore le Japon seraient en réflexion sur le sujet.