Climat : les confidences de Laurence Tubiana, l'architecte de l'accord de Paris

A la COP21 en 2015, Laurence Tubiana a dirigé les négociations qui ont permis d'aboutir à l'accord de Paris, considéré comme historique.
Camille Collin

A la COP21 en 2015, Laurence Tubiana a dirigé les négociations qui ont permis d'aboutir à l'accord de Paris, considéré comme historique.
Camille Collin
Elle est considérée comme « l’architecte » de l’accord de Paris en 2015, qui pour la première fois de l’histoire donnait au monde une feuille de route commune pour le climat. Il y a dix ans jour pour jour, Laurence Tubiana achevait son travail à la COP21, en tant qu’ambassadrice des négociations climatiques, un poste clé, aux côtés de Laurent Fabius, alors président de la conférence climat et ministre des Affaires étrangères.
Économiste de formation et devenue diplomate, elle connaît les rouages et les coulisses de ces grands rendez-vous internationaux. Des espaces loin d’être aussi feutrés qu’ils en ont l’air, où les tensions et les agendas politiques propres à chaque pays s’affrontent.
Dans cette interview, celle qui préside aujourd’hui la Fondation européenne pour le climat dresse le bilan des avancées de l’accord de Paris, qui selon elle, « a fonctionné sur l’essentiel ». Elle partage aussi les défis encore nombreux à relever pour mettre le monde sur une trajectoire climatique soutenable.

LA TRIBUNE. L’accord de Paris est reconnu comme historique. Quels sont les facteurs clés qui ont permis d’y arriver, dans un monde déjà divisé en 2015 ?
LAURENCE TUBIANA. Plusieurs facteurs ont rendu l’accord de Paris possible dans un contexte pourtant très fragmenté. D’abord, une préparation diplomatique minutieuse – deux ans de consultations pour reconstruire la confiance après l’échec de la COP15 Copenhague en 2009, et écouter réellement les attentes des pays les plus vulnérables. Ensuite, un choix clair de méthode : abandonner la logique binaire du « Annexe I / non-Annexe I » pour proposer un cadre universel, où chaque pays s’engage selon ses capacités mais avec une responsabilité commune.
S’y ajoutait une conviction partagée que le monde avait besoin d’un signal simple et puissant : un objectif de long terme et un mécanisme d’ambition régulière. Enfin, le contexte technologique jouait déjà en faveur d’un accord : les coûts des énergies renouvelables baissaient rapidement, rendant crédible l’idée d’une transition énergétique globale. Ce mélange de volonté politique, d’innovation diplomatique et de dynamique économique a permis d’aboutir à un compromis qui paraissait impossible quelques années plus tôt.
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Dix ans après son adoption, estimez-vous que l’accord de Paris a marché ?
L’accord a fonctionné sur l’essentiel – il a structuré la gouvernance climatique mondiale et déclenché une transformation technologique et financière que peu imaginaient en 2015. Les NDC, le cycle de révision et l’objectif de long terme ont orienté les politiques publiques et les investissements.
L’accord est aussi devenu un point de référence pour les acteurs non étatiques : les mouvements citoyens s’en servent pour demander des comptes à leurs gouvernements, les tribunaux – y compris récemment la Cour internationale de justice dans son avis consultatif – s’y appuient pour interpréter les obligations des États, et les banques centrales y voient un élément déterminant pour la stabilité financière.
C’est en grande partie grâce à l’accord de Paris que les énergies renouvelables sont devenues compétitives partout, que les véhicules électriques se sont diffusés si rapidement et que les trajectoires d’émissions et de réchauffement projetées ont diminué – même si elles restent encore bien trop élevées. Mais Paris est maintenant mis à l’épreuve. Les impacts climatiques s’accélèrent, la géopolitique se durcit et la coopération devient plus difficile.
L’accord n’a pas « échoué », mais il exige aujourd’hui une utilisation bien plus rigoureuse de ses outils – et des compléments en matière de finance, de commerce et de préservation de la nature, aussi des instruments sectoriels comme pour le méthane par exemple, – pour rester à la hauteur de ses ambitions.
Quel bilan tirez-vous de la COP30 ? A-t-elle été à la hauteur des 10 ans de l’accord de Paris ?
La COP30 n’a pas produit un « moment Paris », mais elle a marqué une nouvelle étape – celle de la mise en œuvre. Dans un contexte géopolitique très difficile, le simple fait que le multilatéralisme ait tenu est déjà significatif. Belém a aussi montré que les lignes bougent : plus de 80 pays ont soutenu l’idée d’une feuille de route pour sortir de la dépendance aux énergies fossiles – pas encore un consensus, mais un signal clair que la conversation porte désormais sur comment organiser cette transition.
Par ailleurs, des coopérations concrètes ont émergé sur les minéraux critiques, les réseaux électriques, le méthane et le financement de l’adaptation. La COP a également mis en lumière le rôle central de la nature, des peuples autochtones et de la société civile – et, plus que jamais, celui des villes et des régions, désormais reconnues comme des acteurs indispensables de la mise en œuvre.

Vous venez d’écrire un livre dans lequel vous retracez votre parcours dans les négociations climatiques. Qu’est-ce qui bloque aujourd’hui, dans la mise en œuvre concrète de la transition climatique ?
Ce qui bloque aujourd’hui n’est pas l’absence de solutions, mais la difficulté à créer les conditions politiques et économiques permettant de les déployer à grande échelle. Beaucoup de pays restent dépendants des recettes, des emplois ou des rentes liés aux énergies fossiles, ce qui freine les décisions de rupture.
Les financements publics et concessifs demeurent insuffisants pour soutenir les transitions dans les économies vulnérables, alors même que les impacts climatiques pèsent lourdement sur leurs budgets. Et la géopolitique complique la coopération, au moment où la transition aurait justement besoin de règles communes – sur les minéraux critiques, le commerce, la finance ou les technologies.
Il y a aussi une réalité sociale trop souvent négligée : dans un contexte de pressions sur le pouvoir d’achat, les citoyens réagissent fortement aux politiques qu’ils jugent injustes ou mal réparties entre les plus gros émetteurs, les plus aisés et le reste de la population. Beaucoup de politiques climatiques ne sont pas encore conçues avec cette exigence d’équité au cœur.
Enfin, la fragmentation interne des États ralentit l’exécution : la crédibilité des plans dépend de la capacité à associer les villes, les régions, les régulateurs, les entreprises et les citoyens.
Restez-vous optimiste malgré tout quant à la tenue de la feuille de route climat mondiale ?
Je reste lucide, mais pas fataliste. Les risques augmentent – nous les voyons dans les pertes économiques, dans la pression sur les budgets publics, dans la fréquence des événements extrêmes. Et la coopération internationale est plus difficile qu’il y a dix ans.
Pourtant, les fondations de la transition sont plus solides que jamais : les technologies propres se déploient à grande vitesse, les coûts continuent de baisser, et de nombreux pays reconnaissent désormais que la compétitivité, la sécurité énergétique et la stabilité financière dépendent d’une transition réussie.
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Nous entrons dans une phase où le rythme dépendra surtout de la volonté politique et de la capacité à organiser des coalitions d’action. Rien n’est garanti, mais rien n’est écrit non plus – et nous disposons aujourd’hui de leviers que nous n’avions pas en 2015.